Michel Losembe, fort de son expérience comme haut cadre du secteur bancaire en RDC, dont une banque a catapulté pendant qu’il était au volant, une catastrophe qui a enseveli les capitaux de nombreux entrepreneurs, commerçants et débrouillards congolais, s’est donc invité dans un débat qui dépasse largement les frontières de la banque. Le sujet est séduisant, les formules sont accrocheuses et les bonnes intentions ne manquent pas.
Le problème est que la classe moyenne est sans doute l’un des concepts les plus mal compris de l’économie politique. À force de vouloir la faire émerger, la créer ou la fabriquer, on finit par oublier une question pourtant élémentaire. De quoi parle-t-on exactement ?
Le débat sur la classe moyenne souffre d’une confusion conceptuelle. Toute société possède une classe moyenne puisqu’il existe toujours une population située entre les plus riches et les plus pauvres. Cette réalité relève simplement de la distribution des revenus.
La confusion naît du fait que l’on mélange deux définitions distinctes. La première est statistique. Elle désigne les ménages situés au milieu de l’échelle des revenus. La seconde est économique. Elle renvoie à une classe moyenne capable de consommer, d’épargner, d’investir, d’accéder au crédit, d’acquérir un logement, de financer l’éducation de ses enfants et de soutenir durablement la croissance.
Lorsqu’un politicien affirme que la RDC manque de classe moyenne, il ne veut donc pas dire qu’aucun ménage ne se situe au milieu de la distribution des revenus. Une telle affirmation serait un non-sens statistique. Il souligne plutôt que cette classe moyenne est trop étroite, trop fragile ou insuffisamment productive pour jouer pleinement son rôle de moteur de la transformation économique. On peut le lui pardonner, le système de sélection de l’élite politique en RDC étant suffisamment médiocre pour que la maîtrise des concepts économiques n’y soit pas toujours une priorité.
Parler de « créer » ou de « faire émerger » une classe moyenne est économiquement inexact. Une classe moyenne existe déjà par définition. Le véritable enjeu n’est pas de déplacer des individus au sein de la distribution des revenus, mais de transformer une catégorie statistique en une force économique capable de soutenir l’accumulation du capital, l’investissement productif et la transformation structurelle de l’économie. Confondre ces deux réalités entretient une ambiguïté qui relève, au mieux, d’une confusion conceptuelle et, au pire, d’un véritable péché intellectuel.
Quand les concepts se mélangent, le diagnostic se trompe
La RDC ne souffre pas d’un manque d’entrepreneurs. Elle en compte déjà des millions. Le commerce de rue, les ateliers, les petites unités de production, les services de proximité et les activités informelles témoignent chaque jour d’une remarquable capacité d’initiative. Cette réalité démontre que le Congolais possède un véritable esprit entrepreneurial. Le problème n’est donc pas culturel. Les Congolais entreprennent par nécessité, souvent de manière primitive et informelle, parce que l’économie ne crée pas suffisamment d’emplois salariés et que l’environnement économique ne permet pas à cette énergie entrepreneuriale de se transformer en richesse durable.
Il est essentiel de distinguer l’entrepreneuriat du développement des entreprises. L’entrepreneuriat consiste à créer une activité économique. Le développement des entreprises consiste à permettre à cette activité de survivre, d’investir, d’accroître sa productivité, de conquérir de nouveaux marchés, d’embaucher durablement et de devenir une entreprise moderne et compétitive. Dans un pays où l’extrême pauvreté demeure massive, faire de l’entrepreneuriat la principale réponse revient à se tromper de diagnostic. Une économie ne se transforme pas par le nombre de petites activités créées, mais par le nombre d’entreprises capables de grandir, d’innover et de rivaliser sur les marchés.
Présenter la formation à l’entrepreneuriat comme une priorité revient à supposer que le principal obstacle au développement économique est un manque de culture entrepreneuriale. Cette lecture ne correspond pas à la réalité de la RDC. Les Congolais entreprennent déjà. Le défi consiste à transformer cette énergie entrepreneuriale en entreprises capables de créer durablement de la valeur. C’est cette étape qui manque aujourd’hui dans le raisonnement économique.
Le véritable débat économique devrait porter sur la construction d’un écosystème favorable à l’investissement, à la productivité et à la croissance des entreprises. Une entreprise qui grandit embauche, investit, innove, développe de nouveaux produits et services, exporte et crée davantage de richesse. Un entrepreneur qui survit dans l’informel ne dispose ni des moyens ni de l’environnement nécessaires pour accomplir cette transformation.
La taille de la classe moyenne ne détermine pas sa puissance économique
Le débat sur la classe moyenne souffre d’une seconde confusion. Il confond son poids démographique avec sa puissance économique. Une classe moyenne peut représenter une part importante de la population tout en demeurant vulnérable, faiblement capitalisée et incapable d’exercer une influence significative sur la trajectoire de l’économie. À l’inverse, une classe moyenne numériquement plus réduite peut constituer le principal moteur de l’investissement privé, de l’innovation, de l’accumulation du capital et de la croissance. La question décisive n’est donc pas celle de sa taille, mais de sa profondeur économique.
Imaginons qu’une politique publique permette à plusieurs millions de personnes de passer d’un revenu de deux à six dollars par jour. Selon certaines définitions statistiques, une partie de cette population intégrerait désormais la classe moyenne. Pourtant, cette progression ne suffirait pas à faire émerger une classe moyenne économiquement solide. Ces ménages pourraient continuer à vivre sans patrimoine, sans capacité d’épargne, avec un accès limité au crédit, des emplois précaires et une forte exposition aux chocs économiques. Au moindre accident de santé, à la moindre perte de revenu ou à la moindre inflation, ils pourraient replonger dans la pauvreté. Une classe moyenne plus nombreuse ne devient pas, pour autant, une classe moyenne plus puissante.
L’ambition d’une politique économique ne devrait donc pas être d’augmenter artificiellement les effectifs de la classe moyenne ni d’évaluer son succès à l’aune de sa seule taille. Elle devrait consister à accroître sa densité économique, c’est-à-dire sa capacité à accumuler du capital, à investir, à entreprendre, à innover, à acquérir des actifs productifs et à transmettre un patrimoine. Une économie performante ne fabrique pas une classe moyenne en redistribuant davantage de revenus. Elle la consolide en créant les conditions qui lui permettent de devenir un acteur central de l’accumulation du capital et de la transformation structurelle de l’économie.
Les limites d’une expertise bancaire en économie politique
La classe moyenne est une conséquence du développement économique, non son point de départ. On ne décrète pas son existence. On construit les institutions, les incitations et les structures productives qui permettent son renforcement.
L’analyse de Michel Losembe illustre une limite fréquente lorsque les outils de la finance bancaire sont mobilisés pour interpréter des phénomènes relevant de l’économie politique. La banque évalue la solvabilité, le crédit, la liquidité et la rentabilité. L’économie politique s’interroge sur l’origine du capital, sa répartition, sa propriété, son accumulation et son rôle dans la transformation structurelle d’une nation. Les deux approches sont complémentaires, mais elles ne répondent pas aux mêmes questions. Lorsqu’elles sont confondues, l’analyse tend à privilégier les conséquences visibles du développement plutôt que les mécanismes qui le produisent.
C’est précisément dans cette perspective que j’ai développé le concept de capitalisme congolaisé ou capitalisme sans capitalistes. Cette notion décrit une économie où les marchés fonctionnent, où les entreprises produisent et où la richesse est créée, mais où les principaux détenteurs du capital productif ne sont pas des Congolais. Les Congolais y participent principalement comme salariés, consommateurs ou intermédiaires, beaucoup plus rarement comme propriétaires. Dans une telle configuration, la croissance peut exister sans qu’apparaisse une bourgeoisie nationale capable d’accumuler du capital, d’investir à long terme et de transmettre un patrimoine productif.
C’est également cette logique qui inspire l’article 16 de mon projet de Constitution. Celui-ci prévoit que l’État ne puisse conclure des contrats qu’avec des sociétés enregistrées en République démocratique du Congo et dont plus de 50 % du capital est détenu par des Congolais, ou avec des entreprises appartenant à un citoyen congolais. Cette disposition ne procède ni d’un rejet de l’investissement étranger ni d’un réflexe protectionniste. Elle relève d’une politique de discrimination positive destinée à favoriser l’émergence d’un capital national, comme le font, sous des formes diverses, de nombreuses économies soucieuses de préserver leurs intérêts stratégiques. Celui qui détient le capital perçoit les bénéfices, décide des investissements, oriente l’innovation et transmet un patrimoine. La véritable question économique n’est donc pas seulement celle de l’emploi, mais aussi celle de la propriété du capital productif.
Le développement économique ne consiste pas à multiplier les activités de subsistance. Il consiste à organiser leur montée en gamme. Un vendeur ambulant doit pouvoir devenir un commerçant structuré. Un atelier doit pouvoir évoluer vers une PME. Une PME doit pouvoir devenir une entreprise nationale. Une entreprise nationale doit pouvoir investir dans la recherche, développer de nouveaux produits, conquérir de nouveaux marchés et exporter. C’est cette dynamique qui élève durablement les revenus, consolide une véritable classe moyenne économique et renforce la prospérité nationale. Le défi fondamental de la RDC n’est donc pas de produire davantage d’entrepreneurs, mais de faire des Congolais les principaux détenteurs du capital productif de leur propre économie.
Le paradoxe du diagnostic de Michel Losembe
Il est intéressant qu’un ancien dirigeant du secteur bancaire place aujourd’hui l’accès au crédit au cœur de son diagnostic. Cette observation soulève une question plus fondamentale. Pourquoi le système bancaire congolais n’a-t-il pas davantage contribué, au cours des dernières décennies, au financement d’un tissu d’entreprises nationales susceptibles de grandir, d’innover et d’investir ? La question mérite d’être posée, non pour désigner un responsable, mais pour évaluer le rôle que le secteur bancaire a réellement joué dans la transformation de l’économie congolaise.
Michel Losembe a dirigé la BIAC entre 2013 et avril 2016. Durant cette période, la banque a connu une grave crise de liquidité qui a précédé sa mise sous administration par la Banque centrale avant sa liquidation quelques années plus tard. Les causes de cette faillite demeurent débattues. Michel Losembe a notamment évoqué les créances impayées de l’État, c’est-à-dire d’un secteur essentiellement non productif, les difficultés liées à certains actionnaires ainsi que la suspension du refinancement par la Banque centrale. Cette crise a entraîné des conséquences dramatiques pour de nombreux déposants, ménages et entreprises, dont les économies sont restées bloquées ou ont été perdues au cours du processus de liquidation. Toutefois, en l’absence de toute condamnation judiciaire établissant sa responsabilité personnelle, il serait inexact de lui attribuer, à lui seul, la disparition de la BIAC.
Le fait que les créances impayées de l’État figurent parmi les principales explications avancées de cette crise éclaire, d’une certaine manière, la logique d’allocation des ressources financières que Michel Losembe semble privilégier. Celle-ci paraît avoir favorisé un secteur essentiellement non productif plutôt que la constitution d’un tissu d’entreprises nationales en mesure d’accumuler du capital, d’investir, d’innover et de créer durablement de la richesse. Le paradoxe est donc frappant. Celui qui identifie aujourd’hui l’insuffisance du crédit comme l’un des principaux freins au développement ne s’interroge pas sur la manière dont les ressources financières ont été orientées lorsqu’il était lui-même aux responsabilités.
Même si la Banque centrale détient le monopole de l’émission de la monnaie, ce sont les banques commerciales qui orientent, dans une large mesure, la trajectoire de l’économie. En accordant des crédits, elles créent de la monnaie scripturale et décident quelles activités bénéficieront de nouveaux investissements, quels secteurs se développeront et quelles entreprises pourront devenir les champions économiques de demain. Le véritable pouvoir du système bancaire ne réside donc pas uniquement dans sa capacité à distribuer des crédits, mais dans sa faculté d’orienter la création monétaire vers l’accumulation du capital productif.
En économie politique, la question fondamentale n’est donc pas seulement celle du volume du crédit. Elle est de savoir qui en bénéficie, quelles activités sont financées et quel modèle de développement ces choix soutiennent. C’est précisément cette réflexion d’économie politique qui manque au diagnostic proposé par Michel Losembe.
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe



















