Fin juin 2026, le gouvernement fédéral a annoncé que les bénéficiaires de programmes de crédit, tels que les nouveaux programmes Desenrola Adimplentes et Fies Empreendedor, seraient interdits de paris sur les sites de jeux d’argent pendant six mois. Cette mesure s’ajoute à d’autres initiatives récentes, comme celle permettant à chaque citoyen de bloquer son CPF ( numéro d’identification fiscale brésilien) sur les sites de paris légalisés.
Ces mesures sont positives, mais insuffisantes. Elles partent toutes deux du même principe : face à un produit reconnu comme nocif, il appartient à chacun de limiter son propre comportement. Or, il est nécessaire de réglementer les plateformes, conçues pour encourager précisément ce comportement.
Ce constat n’est pas nouveau. En décembre 2024, lors de son audition devant la Commission parlementaire d’enquête sur les jeux d’argent, Régis Dudena, alors secrétaire aux Prix et aux Paris au ministère des Finances, affirmait que la structure des jeux d’argent engendre des pertes systématiques. Quelques mois plus tard, Robinson Barreirinhas, alors secrétaire spécial du Service fédéral des impôts, déclarait qu ‘« une personne qui joue toute l’année perd plus qu’elle ne gagne ». Les responsables de la réglementation ont eux-mêmes reconnu, même de manière indirecte, la gravité de la situation. Les jeux d’argent ne constituent pas un divertissement durable.
Malgré cela, il ne reste presque rien de cette Commission d’enquête parlementaire. Son rapport final a été rejeté et les projets de loi proposés ont été purement et simplement oubliés. Sur les 20 mesures recommandées, quatorze ont fait l’objet de projets de loi distincts, tous déposés le même jour, le 16 juin 2025. Cependant, plus d’un an après, ils demeurent sans suite. Les cinq autres n’ont même jamais été transformés en projets de loi.
Le rejet du rapport a confirmé que les jeux d’argent légalisés sont profitables au pays ; il est donc de la responsabilité de l’État de protéger cette source de revenus, et non de la détruire. Cette logique imprègne tout le cadre réglementaire du secteur. La responsabilité des dommages incombe au joueur, jamais à l’infrastructure qui rend les paris possibles. L’État informe le joueur, lui propose des outils d’autocontrôle et surveille le marché illégal. Rien de plus.
Le cadrage est pertinent
Cette compréhension illustre parfaitement ce que les sciences comportementales appellent un « cadre individuel » ( ou cadre i ). Ce concept, issu des travaux de Nick Chater et George Loewenstein , consiste à minimiser les responsabilités liées à un produit, un processus ou un système en les transférant à l’utilisateur. Le cadre individuel interroge la capacité de chacun à agir différemment : jouer moins, dépenser plus judicieusement, se fixer une limite volontaire.
En revanche, ce que nous appelons un « cadre systémique » ( cadre s ) pose la question suivante : que faut-il changer dans la structure pour décourager les comportements nuisibles ? La rapidité du paiement, la conception du produit, la règle qui autorise ou interdit une pratique particulière ?
L’état actuel de la réglementation au Brésil nous indique qu’il n’y a aucun problème à se livrer à une activité addictive et potentiellement dangereuse, du moment qu’elle est légale. Aborder le problème sous l’angle individuel est cohérent avec la structure matérielle du marché brésilien : nous réglementons l’accès à l’information sans remettre en cause le bloc économique qui domine le secteur.
Mais cela ne suffit pas. Le produit doit être réglementé.
Qui sont les gagnants ?
De plus, les blocages imposés ne concernent que les plateformes autorisées par le Secrétariat des Prix et des Paris. Les sites illégaux restent hors de ce dispositif, car ils opèrent en dehors de tout cadre réglementaire. Le gouvernement a récemment mis en œuvre le blocage des comptes des sites de paris irréguliers , mais l’ampleur du problème demeure considérable.
Pour vous donner une idée, une étude technique de septembre 2024 de la Banque centrale a révélé que 56 sociétés de paris opéraient sous des classifications économiques ne les identifiant pas comme établissements de jeux. Ensemble, elles ont perçu 20,8 milliards de reais (R$) en transferts PIX ce mois-là, soit une moyenne de 235,7 millions de reais par CNPJ (numéro d’identification fiscale brésilien). Durant la même période, 520 entreprises correctement classées selon la CNAE (Classification nationale des activités économiques) pour les jeux de hasard ont transféré 0,3 milliard de reais, soit 577 000 reais par CNPJ.
Autrement dit, l’écart entre les deux moyennes était de 408. Ce chiffre suggère une relation inverse entre les flux financiers et la visibilité statistique. Plus une entreprise brassait d’argent, moins elle apparaissait dans les registres comme établissement de paris. Les 520 entreprises recensées étaient petites et dispersées. Les fonds étaient concentrés dans 56 CNPJ (numéros d’identification fiscale des entreprises brésiliennes) que le système économique ne classait pas comme établissements de paris.
Même après la réglementation prévue pour janvier 2025, les données du Secrétariat aux paris et aux jeux indiquent que ce marché demeure problématique. On compte aujourd’hui 84 opérateurs agréés et 192 marques aux noms différents, dont une grande partie appartient aux mêmes groupes. Le bloc d’entreprises qui a remporté ce conflit s’appuie sur trois piliers : la publicité, les médias ouverts et l’infrastructure de paiement mise en place par l’État.
Ceux qui avaient déjà le moins perdent le plus
Les mêmes données de la Banque centrale indiquent la provenance de cet argent. En août 2024, cinq millions de personnes inscrites au programme Bolsa Família ont misé 3 milliards de reais (R$) via Pix. Cela représente environ 17 % des bénéficiaires recensés dans la base de données du programme. Ce schéma se répète au-delà de cette limite sociale. Selon une enquête du cabinet de conseil Strategy& , 40 % des joueurs brésiliens appartiennent aux classes D et E, 45 % à la classe C et seulement 16 % aux classes A et B. Au total, 85 % de la population se situe dans la moitié la plus pauvre de l’échelle des revenus.
Ce qui importe, ce n’est pas seulement qui joue, mais aussi la part que le jeu occupe dans chaque budget. La même étude, basée sur l’enquête sur les budgets des ménages, montre que les classes A et B consacrent 0,36 % de leur budget aux jeux d’argent. La classe C y consacre 0,77 %. Les classes D et E y consacrent 1,38 %, soit près de quatre fois la part des plus riches. Plus les revenus sont faibles, plus la part consacrée aux jeux d’argent est importante. Ce phénomène se propage à tous les niveaux de revenus et se concentre précisément là où la marge de manœuvre est la plus réduite.
Ces chiffres sont liés à la conception de ces plateformes. En créant Pix en 2020, la Banque centrale a elle-même simplifié les paiements au sein de l’économie brésilienne. Payer est devenu facile, et la transaction instantanée et spontanée. Salaire ou aides sociales pouvaient être versés en trois clics sur un téléphone portable, en moins de 60 secondes.
L’État même qui a levé ces obstacles demande désormais aux joueurs d’être prudents. Les institutions qui réglementent le jeu transfèrent au joueur la responsabilité de freiner les comportements que les plateformes sont conçues pour encourager. C’est la contradiction que le discours sur le jeu responsable adopté par le ministère des Finances ne résout pas. Le problème ne réside pas uniquement dans l’individu ; celui-ci ne peut donc être tenu pour seul responsable de l’annulation ou de l’atténuation d’une décision relative aux infrastructures.
La réglementation au niveau qui compte
Il est nécessaire de réorienter la réglementation. Réglementer l’infrastructure de communication des plateformes est un premier pas, mais il faut agir sur l’architecture d’accélération des produits.
Des mesures telles que l’instauration d’un intervalle minimum entre les mises ; l’interdiction des fonctionnalités qui encouragent les décisions impulsives ou qui rendent difficile l’arrêt du jeu ( techniques trompeuses ) ; l’interdiction d’offrir des bonus pour attirer ou fidéliser les parieurs ; l’interdiction de rémunérer les influenceurs et les affiliés en fonction des pertes des joueurs (ce qu’on appelle « l’argent du malheur des autres ») ; et l’allocation de ressources publiques à la prévention et au traitement de la dépendance au jeu restent essentielles.
Chacune de ces mesures est déjà formellement inscrite dans des projets de loi, mais la résistance est d’ordre politique. Toute la réglementation repose sur le principe de la responsabilité individuelle. Elle confère à l’individu l’entière responsabilité de ses paris, sans que l’État n’intervienne directement dans la manière dont ces paris sont placés. La réglementation doit désormais adopter un caractère systémique. Il ne suffit pas de tenter d’agir sur le comportement du joueur lorsque les plateformes sont conçues pour maximiser les comportements pathologiques.
L’État brésilien doit maintenant décider pour le compte de qui l’infrastructure continuera d’être exploitée.
Thiago Falcão
Professeur et chercheur en jeux numériques, Université fédérale de Paraíba (UFPB)



















