Le football est l’un des plus grands atouts de l’Argentine en matière de rayonnement international. Maradona , Messi , l’histoire de ses clubs, l’esthétique du jeu et trois titres de champion du monde ont fait du pays une référence culturelle pour des millions de personnes. Cette influence ne repose ni sur la puissance militaire, ni sur la richesse, ni sur la pression diplomatique. Elle découle de la capacité à susciter l’admiration, l’identification et l’intérêt : ce que les relations internationales appellent le soft power (ou pouvoir d’attraction) .
Mais cet héritage symbolique a une limite importante. L’admiration diminue lorsqu’une part significative de l’opinion publique internationale commence à interpréter les victoires comme résultant non seulement du talent, de l’organisation ou du mérite sportif, mais aussi de décisions institutionnelles perçues comme favorables.
Il n’est pas nécessaire de démontrer qu’il y a eu favoritisme réel pour comprendre le problème : en politique internationale, les perceptions produisent aussi des effets concrets, et la légitimité d’un acteur international découle précisément de l’acceptation et du consentement des autres acteurs, et non pas seulement de la légalité formelle de ses actions.
Un récit largement diffusé peut altérer la réputation d’un pays , alimenter le ressentiment et réduire sa capacité à susciter spontanément la sympathie. Le pouvoir d’attraction repose précisément sur la crédibilité et la légitimité perçues : il ne suffit pas à un pays de projeter un récit positif ; les publics étrangers doivent le juger convaincant et conforme aux faits.
Accusations de partialité
Le débat a ressurgi avec force après la victoire de l’Argentine face à l’Égypte. Le match a soulevé de vives questions concernant l’ arbitrage et le recours à l’assistance vidéo à l’arbitrage (VAR) , notamment auprès des supporters égyptiens et des utilisateurs des réseaux sociaux.
La Fédération égyptienne a critiqué les décisions prises pendant le match, tandis que la FIFA a rejeté les accusations de partialité . Rien ne permet d’affirmer que l’organisation a manipulé le résultat. Néanmoins, cette controverse est importante car elle a révélé à quelle vitesse les soupçons sportifs peuvent se transformer en un débat mondial sur les privilèges, l’influence et les inégalités de traitement .
Ce récit n’est pas apparu ex nihilo. Il s’inscrit dans une longue histoire de controverses en Coupe du monde. La plus célèbre est celle de la « Main de Dieu », le but marqué par Diego Maradona contre l’Angleterre en 1986, validé malgré l’utilisation de sa main. En Argentine, cet épisode est souvent perçu comme un geste d’audace et comme un élément d’une victoire chargée de sens politique, quelques années après la guerre des Malouines . En Angleterre et ailleurs, il est devenu un symbole d’injustice sportive .
Ce même incident a donc simultanément renforcé la mythologie argentine et la méfiance envers ses adversaires. Lors du huitième de finale de la Coupe du monde 1998 contre l’Angleterre, David Beckham fut expulsé pour avoir donné un coup de pied à Diego Simeone après avoir subi une faute. Simeone reconnut plus tard avoir surréagi pour provoquer son expulsion , tandis que Javier Zanetti jugea le carton rouge excessif . Cet incident marqua le reste de la rencontre, malgré la résistance anglaise à dix et la victoire finale de l’Argentine (4-3) aux tirs au but .
En 2010, lors des huitièmes de finale contre le Mexique, Carlos Tevez ouvrit le score alors qu’il était manifestement hors-jeu, et admit plus tard en avoir conscience ; l’Argentine finit par s’imposer 3-1 . En 2022, en phase de groupes contre la Pologne, l’arbitre accorda un penalty à l’Argentine après avoir consulté la VAR suite à un contact entre Wojciech Szczęsny et Messi, mais le gardien polonais repoussa le tir et l’Argentine l’emporta 2-0. En quart de finale contre les Pays-Bas, Denzel Dumfries faucha Marcos Acuña dans la surface et Messi transforma le penalty à la 73e minute , portant le score à 2-0 pour l’Argentine ; les Pays-Bas égalisèrent ensuite, mais l’Argentine se qualifia aux tirs au but.
Finalement, lors du huitième de finale de l’Euro 2026 contre l’Égypte, la VAR a refusé un but qui aurait initialement porté le score à 2-0 en raison d’une faute antérieure de Marwan Attia sur Lisandro Martínez. Avant le but décisif de l’Argentine, l’Égypte avait également réclamé un penalty pour un contact entre Mohamed Salah et Julián Álvarez. Pierluigi Collina a défendu les deux décisions : il a déclaré qu’Attia avait marché sur le pied de Lisandro Martínez alors qu’il était en possession du ballon en phase offensive et a expliqué que l’arbitre et la VAR avaient tous deux considéré le contact entre Salah et Álvarez comme un « contact normal au football ». L’Argentine a finalement renversé la situation et s’est imposée 3-2 .
Cette succession d’événements révélerait-elle une structure de pouvoir invisible ?
La répétition de matchs controversés alimente un répertoire propice aux interprétations politiques . Sur les réseaux sociaux, des rencontres séparées par des décennies sont rassemblées dans de courtes vidéos, des montages et des messages qui présentent une prétendue série de preuves de favoritisme envers l’Argentine . Le débat ne porte plus sur une décision concrète, mais sur une structure de pouvoir invisible.
Dans ce contexte, Lionel Messi occupe une place centrale. Rares sont les athlètes contemporains à bénéficier d’une notoriété mondiale comparable à celle du capitaine argentin. Pour l’Argentine, Messi est un atout extraordinaire : il associe le pays à l’excellence, à la discipline, à l’émotion et au succès . Cependant, précisément en raison de sa notoriété, il devient aussi la cible de soupçons lorsque les décisions arbitrales favorisent son équipe, même en l’absence de preuves d’influence extérieure. Pour les critiques, la FIFA a un intérêt commercial à prolonger la carrière d’une star mondiale . Pour les admirateurs, cette interprétation occulte les performances sportives argentines et transforme chaque victoire en complot.
Le problème de l’Argentine n’est pas d’être admirée pour son football. Au contraire : c’est l’un des fondements de son rayonnement international . Le risque survient lorsque l’admiration cède la place à l’idée que le succès repose sur des privilèges. Le pouvoir d’attraction opère car les autres sociétés souhaitent s’identifier à une image, une culture ou une histoire. Lorsque cette image est associée à l’injustice, à l’arrogance ou à la protection institutionnelle, elle perd de sa force, comme l’ont démontré les critiques sur les réseaux sociaux suite aux décisions arbitrales .
Géopolitique et identité dans le football
Il existe également une dimension géopolitique. Les supporters des pays ayant moins d’influence au sein des organisations sportives internationales peuvent être tentés d’interpréter les décisions controversées comme l’expression d’inégalités plus générales. Le soupçon que les grandes équipes nationales, les marchés concernés ou les idoles mondiales bénéficient d’un traitement de faveur fait écho aux critiques déjà présentes dans les débats sur le commerce, le climat, la finance et la sécurité internationale : la géopolitique du football est analysée comme un instrument de pouvoir et de légitimation internationale. Le football, à lui seul, ne crée pas cette méfiance, mais il offre des scènes simples et émotionnelles pour l’exprimer : un but refusé, un penalty accordé, une longue intervention de la VAR – des scènes qui, selon les études sur la géopolitique et l’identité dans le football , fonctionnent comme des métaphores accessibles des asymétries mondiales.
La solution n’est pas d’exiger que l’Argentine renonce à son prestige, ni de supposer que toutes les critiques sont légitimes. Il s’agit de reconnaître que la réputation internationale exige de la transparence .
La FIFA doit expliquer clairement ses décisions sensibles, divulguer les critères techniques – comme elle a déjà commencé à le faire en autorisant la CBF (Confédération brésilienne de football) à publier des décisions sans recours à la VAR – et réduire les zones d’opacité qui alimentent les spéculations. L’Argentine, quant à elle, peut mieux préserver son image en évitant de transformer les soupçons extérieurs en motif de célébration nationaliste.
Au football comme en politique internationale, gagner ne suffit pas. La victoire doit être reconnue comme légitime.
Armando Alvares Garcia Junior
Professeur de droit international et de relations internationales, UNIR – Université internationale de La Rioja



















