BCC : Deux nouveaux complices, deux nounous ou deux artisans de la modernisation ?

La récente série de nominations à la Banque Centrale du Congo fait beaucoup plus de bruit qu’elle ne suscite d’analyse. André Wameso n’est pas reconduit parce qu’il est simplement en plein mandat de cinq ans. Le décret présidentiel ne lui accorde ni un nouveau mandat ni un sursis. Après tout ce cirque, on finit presque par croire qu’il devait être remplacé. Comme si cela ne suffisait pas, la signature du gouverneur sur les nouveaux billets, dévoilés le jour de l’indépendance, est présentée comme un exploit. Pourtant, signer les billets constitue l’une de ses attributions les plus ordinaires. À ce rythme, il ne manque plus qu’une cérémonie pour célébrer le fait qu’il arrive au bureau à l’heure.

La situation est identique pour les deux vice-gouverneurs sortants. Dieudonné Fikiri Alimasi wa Asani and William Pambu Pambu n’ont pas été limogés. Leur mandat arrive à échéance. La véritable question porte donc sur les personnes choisies pour leur succéder et sur la qualité du processus de nomination. À mon sens, une telle nomination devrait au minimum être soumise à l’approbation du Sénat. Une institution aussi stratégique ne devrait pas dépendre exclusivement d’une décision présidentielle.

Une banque centrale mérite d’être évaluée à l’aune de sa doctrine monétaire, de la stabilité de la monnaie, de la solidité du système financier et de sa contribution au développement économique. C’est donc dans cette perspective qu’il convient d’examiner les profils de Charlotte Mulengezi Tshishibanji et de Jean-Marcel Kalubi Kayembe.

L’inconnue

Une fonction aussi stratégique que celle de premier vice-gouverneur d’une banque centrale appelle une personnalité dont la pensée monétaire est identifiable, dont la réflexion nourrit les débats économiques et dont les travaux, les prises de position ou les interventions publiques permettent d’entrevoir la vision qu’elle entend porter pour l’avenir monétaire, financier et économique de la nation.

On pourrait croire que Charlotte Mulengezi Tshishibanji évolue dans les rangs de la CIA, voire du Mossad, tant son empreinte intellectuelle semble avoir été soigneusement effacée de l’espace public. À l’ère du numérique, une telle absence confine presque à l’invraisemblable. Aucune publication académique. Aucun document de politique monétaire. Aucun discours public. Aucune interview dans les médias congolais ou internationaux. Aucun profil professionnel détaillé. Aucune participation à des conférences permettant de discerner sa conception de la monnaie, de la banque centrale ou de la politique monétaire.

Les rares chuchotements que l’on parvient à recueillir en fouillant les couloirs de l’institution dessinent le profil d’une haute fonctionnaire rompue à la discipline institutionnelle, à la supervision bancaire et à la stabilité financière. Ces murmures demeurent pourtant désespérément silencieux sur l’essentiel. Pas la moindre doctrine monétaire. Pas la moindre réflexion sur le développement économique. Pas la moindre philosophie de la monnaie. Pas la moindre indication sur la manière dont une banque centrale pourrait devenir autre chose que le simple gardien des équilibres comptables.

Sa nomination s’apparente ainsi davantage à la promotion d’une technocrate de carrière qu’à l’émergence d’une personnalité porteuse d’une vision monétaire identifiable pour la Banque Centrale du Congo. À ce niveau de responsabilité, une telle opacité intellectuelle n’alimente pas seulement la curiosité. Elle nourrit une incertitude dont aucune banque centrale ne devrait s’accommoder.

Le mécanicien

À l’inverse de Charlotte Mulengezi Tshishibanji, Jean-Marcel Kalubi Kayembe se retrouve comme le Petit Poucet. Son parcours laisse des cailloux à chaque étape de sa carrière. C’est un pur produit de l’appareil de la Banque Centrale du Congo. Il construit sa réputation dans la supervision des banques commerciales, des institutions de microfinance et du respect des normes prudentielles. Il pilote également la réglementation et l’agrément des établissements financiers. Lorsqu’une institution vacille, c’est vers lui que la Banque Centrale se tourne pour rétablir l’ordre. Jean-Marcel Kalubi Kayembe apparaît ainsi comme un remarquable homme des rouages, des procédures et de l’exécution.

Son parcours atteste d’une solide maîtrise de la supervision bancaire et des mécanismes qui concourent à la stabilité du système financier. Il participe régulièrement aux travaux techniques avec le Fonds monétaire international et contribue à l’évolution du cadre réglementaire congolais vers les standards internationaux. Une banque centrale ne se résume toutefois pas à l’administration rigoureuse de ses mécanismes. Le deuxième vice-gouverneur est investi d’une responsabilité qui dépasse largement la surveillance prudentielle. Il est également comptable de la qualité de la réflexion de l’institution, de la cohérence de sa doctrine et de l’ambition de sa vision monétaire. Sous cet angle, Jean-Marcel Kalubi Kayembe rejoint Charlotte Mulengezi Tshishibanji. Lui non plus n’a laissé dans le domaine public aucune réflexion doctrinale personnelle permettant d’entrevoir sa conception de la politique monétaire, du développement économique ou du rôle qu’une banque centrale devrait jouer dans la transformation de la nation.

Sa nomination consacre davantage l’ascension d’un remarquable ingénieur des institutions financières que l’émergence d’un véritable architecte de la politique monétaire. Elle annonce vraisemblablement un renforcement de la discipline prudentielle, de la supervision bancaire et de la rigueur réglementaire. Il est en revanche difficile d’y voir cette voix de discernement capable d’insuffler une orientation nouvelle aux choix monétaires de la Banque Centrale du Congo.

Ce que révèlent ces nominations

Le pouvoir ne nomme jamais seulement des personnes. Il révèle aussi sa conception des institutions. À travers ces deux choix, il privilégie la continuité administrative plutôt que l’émergence d’une intelligence monétaire capable de renouveler la réflexion économique nationale. Il ne s’agit pas d’un changement de paradigme. Il s’agit de la confirmation d’une culture institutionnelle.

Une banque centrale est bien davantage qu’un régulateur du système financier. Elle est le lieu où se pensent la monnaie, le crédit, le financement de l’économie, la souveraineté et, en définitive, le destin économique d’une nation. Les grandes banques centrales ne bâtissent pas leur réputation sur la seule qualité de leur administration. Elles la construisent par une doctrine, une vision et une capacité à anticiper les transformations de leur époque.

C’est précisément cette ambition qui semble aujourd’hui absente.

Aucun des deux profils ne laisse entrevoir l’émergence de cette contre-expertise intellectuelle indispensable à toute grande banque centrale, celle qui interroge les certitudes, éprouve les décisions, ouvre des alternatives et empêche qu’une intuition personnelle ne se transforme, par la seule force de l’autorité, en doctrine d’État. Rien ne laisse présager que l’un ou l’autre disposera de l’indépendance d’esprit, de l’autorité intellectuelle ou du courage institutionnel nécessaires pour tenir tête aux initiatives et aux décisions du gouverneur André Wameso, y compris lorsque celles-ci continuent de trahir un déficit de modernité et de bon sens en économie politique, au point de faire probablement secouer la tête à Albert Ndele depuis sa tombe.

L’ambition de moderniser la doctrine monétaire fait défaut

Faute d’incarner cette contre-expertise, j’ose fantasmer qu’ils auront au moins la curiosité intellectuelle de parcourir mes différentes correspondances, tribunes et requêtes, puis d’en restituer la substance au gouverneur André Wameso. Quatre pages, affirme-t-il, constituent déjà un exercice de lecture excessif. Peut-être parviendront-ils alors à lui faire prendre conscience que l’économie ne se résume ni à des chiffres, ni à des tableaux de bord, ni à des ratios. La monnaie est avant tout une construction intellectuelle, une expression de la souveraineté et l’un des instruments les plus puissants dont dispose une nation pour façonner son destin.

Ces nominations consacrent le renforcement d’un appareil administratif plutôt que l’émergence d’un collège dirigeant appelé à repenser l’avenir monétaire de la nation, à éclairer l’État dans ses grands arbitrages d’économie politique et à orienter l’écosystème national vers des choix qui servent d’abord les intérêts des Congolais.

Le pays attend depuis longtemps une Banque Centrale capable de moderniser sa doctrine monétaire et de faire de la monnaie nationale un véritable instrument de transformation économique, de prospérité nationale et de souveraineté. Hélas, rien ne laisse encore penser que cette ambition ait guidé l’esprit de celui qui a constitué ce trio désormais chargé de conduire la destinée monétaire de la RDC.

Jo M. Sekimonyo, PhD

Chancelier de l’Université Lumumba

Économiste politique hétérodoxe

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