Les tensions commerciales entre l’UE et la Chine s’accentuent. Le 16 juin, le commissaire européen au commerce, Maroš Šefčovič, a déclaré que les relations commerciales déséquilibrées de l’Union européenne avec la Chine « avaient atteint un point critique qui exige une réévaluation ». Quelques jours plus tard, le chancelier allemand, Friedrich Merz, a critiqué Pékin pour ce qu’il a qualifié de pratiques commerciales déloyales.
Lors d’une intervention à Bruxelles à l’issue d’une réunion du Conseil européen, Merz a accusé la Chine d’inonder les marchés grâce à des subventions massives. Il a également affirmé que le yuan était sous-évalué de 30 %, rendant ainsi ses produits artificiellement moins chers sur les marchés mondiaux. Merz a cité l’accord du Plaza comme exemple de solution possible à ce problème.
Signé en 1985 entre les États-Unis, le Japon, le Royaume-Uni, l’Allemagne et la France, l’accord du Plaza prévoyait l’appréciation du yen par le Japon face au dollar américain. Les cinq pays signataires s’engageaient également à intervenir collectivement sur le marché des changes afin d’affaiblir le dollar, qui s’était fortement apprécié au début des années 1980, réduisant ainsi la compétitivité des produits américains sur le marché mondial.
La valeur du yen s’est rapidement appréciée après les accords du Plaza, atteignant environ 46 % de sa valeur par rapport au dollar américain en 1986. Ce faisant, l’imposition de mesures protectionnistes contre le Japon a été évitée. Cependant, cette appréciation du yen a eu de graves conséquences pour le Japon, dont les décideurs politiques chinois semblent parfaitement conscients.
Par exemple, l’appréciation du yen a été largement considérée comme un facteur majeur de la bulle spéculative japonaise à la fin des années 1980. L’éclatement de cette bulle a plongé le Japon dans ce que l’on a appelé les « décennies perdues » de stagnation économique, qui caractérise l’économie japonaise depuis lors.
Pour les décideurs politiques chinois, les tensions commerciales actuelles entre Pékin et l’Occident rappellent les relations conflictuelles qui opposaient les États-Unis et le Japon il y a plusieurs décennies. Nombre des critiques formulées à l’encontre du modèle de croissance et des pratiques économiques de la Chine sont similaires à celles adressées au Japon à cette époque.
Ces griefs portaient principalement sur l’important déficit commercial du Japon avec les États-Unis, ainsi que sur ses pratiques commerciales prétendument déloyales qui désavantageaient les fabricants américains. Entre autres, les États-Unis affirmaient que les fabricants japonais de semi-conducteurs et d’électronique inondaient le marché américain de produits vendus à des prix inférieurs à leur coût de production.
Par conséquent, la Chine ne considère pas l’accord du Plaza comme un accord mutuellement avantageux. Elle y voit plutôt une tentative orchestrée par les États-Unis pour paralyser l’économie japonaise, marquant le début du déclin de la compétitivité de l’industrie manufacturière japonaise. Cette position est régulièrement relayée par les médias d’État chinois.
En 2018, l’agence de presse officielle chinoise Xinhua a présenté l’accord du Plaza comme la cause des difficultés économiques du Japon. Cette affirmation figurait également dans un récent éditorial du Global Times, un tabloïd affilié au Quotidien du Peuple, organe officiel du Parti communiste chinois. L’ éditorial soutenait que cet accord constituait un exemple historique de coercition économique et de pression politique exercées par l’Occident, et non un modèle de coopération internationale.
En venir aux mains
Le message de Merz n’avait peut-être pas pour but d’inciter l’UE à freiner l’économie chinoise. Toutefois, compte tenu de la méfiance des décideurs politiques chinois quant aux répercussions négatives de l’accord du Plaza sur le Japon, il est probable qu’il soit interprété comme tel par Pékin.
Ces dernières années, la Chine a réagi avec vigueur à ce qu’elle perçoit comme des tentatives extérieures de limiter sa compétitivité économique. Elle a pris des mesures proactives contre les États-Unis en réponse à l’ imposition de droits de douane et autres restrictions sur les produits chinois, ainsi qu’à l’accord de Mar-a-Lago proposé par Donald Trump , par lequel il espère dévaluer le dollar américain afin de stimuler les exportations américaines.
Le 22 juin, par exemple, la Chine a ajouté dix entreprises américaines à sa liste de contrôle des exportations de terres rares en réponse aux restrictions américaines imposées à des entreprises chinoises telles que le constructeur de véhicules électriques BYD. Le ministère chinois du Commerce a déclaré que ces mesures constituaient une réponse aux « pratiques malveillantes du gouvernement américain », ajoutant qu’elles visaient à préserver la sécurité et les intérêts nationaux.
Les propos de Merz exposent l’Europe à des mesures similaires. Parmi celles-ci, on peut notamment citer un durcissement des restrictions sur l’accès européen aux terres rares chinoises, composants essentiels de nombreuses technologies militaires modernes. Une telle mesure entraverait les efforts de l’UE pour se réarmer face à l’agression russe.
Cependant, contrairement à Washington, Bruxelles s’est montrée réticente à engager un conflit commercial ouvert avec Pékin. De ce fait, la réponse la plus probable de la Chine aux tensions commerciales avec l’Europe consistera à privilégier sa pratique habituelle de traiter bilatéralement avec chaque État plutôt qu’avec l’UE dans son ensemble. Pékin a déjà utilisé cette approche pour contrer les tentatives précédentes de l’UE d’adopter une position unifiée à l’égard de la Chine.
Il est clair que les relations entre l’UE et la Chine entrent dans une phase conflictuelle. Leurs divergences devraient s’intensifier, la Chine cherchant à maintenir sa domination mondiale dans le secteur manufacturier et à réaliser des progrès significatifs dans des technologies clés qui étaient autrefois l’apanage des économies européennes avancées.
Tom Harper
Maître de conférences en relations internationales, Université de l’Est de Londres




















