23 juin 1960 – Patrice Émery Lumumba : Le compromis, la trahison et l’exploit qui ouvrit sa tombe

Le 23 juin devrait pourtant être l’une de ces dates capables d’arrêter symboliquement le ciel et la terre en RDC. Pourtant, Patrick Muyaya, ministre de la Communication et des Médias, a laissé passer cette journée dans un silence absolu, y compris après la lettre ouverte que je lui ai adressée afin d’attirer son attention sur la portée historique de cette date. Rien n’indique non plus que la Première ministre entendra s’adresser à la nation à cette occasion. Pas davantage les anciens Premiers ministres, dont aucun ne semble avoir jugé nécessaire de rappeler la signification de cette journée fondatrice. Ce silence dépasse la simple négligence administrative. Beaucoup de nos dirigeants ne semblent plus considérer qu’ils sont au service de la nation. Ils parcourent les couloirs du pouvoir avec l’assurance de ceux qui se croient investis de privilèges, persuadés que le peuple congolais existe pour les servir.

J’avais promis une tribune consacrée à cette date. Mais avant d’aborder les événements du 23 juin 1960, il convient de revenir sur les semaines qui précédèrent l’indépendance. Les élections de mai avaient produit un paysage parlementaire complexe, mais leur verdict demeurait sans équivoque. Le Mouvement National Congolais de Patrice Émery Lumumba et ses alliés constituaient la principale force politique du pays. Cette réalité inquiétait les autorités belges, peu disposées à voir émerger un gouvernement porté par le nationalisme intransigeant de Lumumba. Sous l’impulsion de Walter Ganshof van der Meersch, représentant du roi Baudouin et ministre belge chargé des Affaires générales en Afrique, une première tentative fut engagée pour contourner le choix des électeurs. Le 17 juin 1960, Joseph Kasa-Vubu fut désigné formateur du gouvernement alors même qu’il ne disposait pas des appuis nécessaires pour réunir une majorité parlementaire.

La manœuvre atteignit son point culminant le 18 juin lorsque Joseph Kasa-Vubu présenta la composition de son futur gouvernement. L’entreprise visait à écarter Patrice Émery Lumumba du pouvoir et à conduire le Congo vers l’indépendance sous un équilibre plus favorable aux intérêts belges. Mais le calcul s’effondra presque immédiatement. Jason Sendwe, chef du Balubakat, Antoine Gizenga, dirigeant du Parti Solidaire Africain, et Anicet Kashamura, leader du CEREA, se désolidarisèrent sur-le-champ, entraînant avec eux l’ensemble des principales forces de la coalition. En l’espace de quelques heures, le gouvernement annoncé par Kasa-Vubu apparut pour ce qu’il était réellement, une construction dépourvue de majorité parlementaire et incapable de gouverner.

La chute de ce gouvernement mort-né créa un vide politique qui força Bruxelles à revoir ses calculs.

Les germes de la tragédie à venir

Le 21 juin 1960, le roi Baudouin et les autorités belges furent contraints d’abandonner la stratégie qu’ils poursuivaient depuis plusieurs semaines. Conscientes qu’une crise institutionnelle risquait de précipiter le Congo dans le chaos avant même son accession à la souveraineté, les autorités coloniales retirèrent le mandat confié à Kasa-Vubu et se résolurent à charger Patrice Émery Lumumba de former le premier gouvernement du futur État indépendant. Pour celui que Bruxelles avait tenté d’écarter quelques jours plus tôt, ce revirement constituait bien davantage qu’une victoire personnelle. Il consacrait la reconnaissance, certes tardive et contrainte, du verdict des urnes.

Face à un Parlement fragmenté entre plus d’une quinzaine de formations politiques et traversé par de profondes rivalités régionales, Lumumba se lança dans une véritable course contre le temps. Il lui fallait construire une majorité, rassurer des partenaires méfiants et préserver l’unité d’un pays qui n’existait encore que sur le papier. S’appuyant sur le poids parlementaire du MNC-L et sur ses remarquables qualités de négociateur, il parvint à rapprocher des forces politiques dont les intérêts et les visions de l’avenir divergeaient profondément. Le 23 juin 1960, il présenta finalement devant la Chambre des députés une coalition suffisamment large pour assurer au Congo une transition ordonnée vers l’indépendance.

Le gouvernement ainsi constitué relevait d’un exercice d’équilibre presque impossible. Rarement dans l’histoire du pays un cabinet avait rassemblé autant de sensibilités politiques, régionales et idéologiques antagonistes. Ce compromis permit à Lumumba d’obtenir la confiance du Parlement et de doter le Congo naissant d’institutions jouissant d’une légitimité populaire. Mais cette victoire contenait déjà les contradictions qui allaient bientôt la fragiliser. En réunissant au sein d’un même gouvernement des hommes que tout séparait, Lumumba sauvait la jeune démocratie congolaise au prix d’un équilibre d’une extrême précarité. L’homme qui venait d’ouvrir au Congo les portes de l’indépendance posait, sans le savoir, les premiers jalons de la tragédie qui emporterait son gouvernement et finirait par l’engloutir lui-même.

Je t’aime, moi non plus

Pour doter le Congo d’institutions fonctionnelles à quelques jours de l’indépendance, Patrice Émery Lumumba dut consentir à un compromis d’une ampleur exceptionnelle. Le 23 juin 1960, il conclut une alliance avec son principal adversaire politique, Joseph Kasa-Vubu. Dans cet équilibre précaire, Lumumba accepta de céder la magistrature suprême à son rival, tout en veillant à préserver le véritable centre de gravité du pouvoir exécutif. En vertu de la Loi fondamentale élaborée sous l’autorité belge, le Premier ministre demeurait responsable de la conduite du gouvernement, du contrôle de l’administration et de l’exécution des politiques publiques. Lumumba abandonnait ainsi les attributs du prestige afin de conserver les instruments de l’action.

Les subtilités du droit constitutionnel ne suffisaient toutefois pas à dissiper les antagonismes politiques. Entre les deux hommes et leurs entourages respectifs, la méfiance était profonde et les divergences anciennes. L’accord scellé au lendemain du 23 juin relevait moins d’une réconciliation que d’une suspension provisoire des hostilités. Les gestes d’unité nationale dissimulaient mal l’absence de confiance qui minait déjà les fondations du nouvel exécutif. À quelques jours de l’indépendance, aucun acteur majeur ne souhaitait assumer la responsabilité d’une guerre civile. L’État congolais naquit ainsi d’un équilibre instable entre des forces qui s’acceptaient par nécessité davantage que par conviction.

Au-delà des rivalités personnelles, le compromis du 23 juin révélait un clivage plus fondamental portant sur la nature même de l’État postcolonial. La Loi fondamentale avait établi un régime parlementaire dans lequel le Premier ministre constituait le véritable détenteur du pouvoir gouvernemental, tandis que le président exerçait principalement une fonction d’arbitrage et de représentation.

Lumumba comprenait parfaitement cette architecture institutionnelle. Son ambition ne se limitait pas à l’exercice du pouvoir. Elle s’inscrivait dans un projet plus vaste de reconstruction nationale fondé sur un État central capable de mobiliser les ressources du pays, de rationaliser l’administration et de réduire les dépendances héritées du système colonial. Kasa-Vubu incarnait, quant à lui, une conception plus prudente, davantage attachée aux équilibres régionaux et aux structures traditionnelles d’autorité. Derrière la répartition des fonctions se jouait donc un affrontement entre deux conceptions concurrentes de l’économie politique du Congo indépendant.

La crise qui éclaterait quelques semaines plus tard ne mettrait pas simplement aux prises deux personnalités. Elle opposerait deux visions de l’État, deux modes d’organisation du pouvoir et, plus profondément encore, deux trajectoires possibles pour la République naissante.

Qui a sorti le couteau le premier ?

L’histoire a souvent retenu contre Patrice Émery Lumumba l’accusation de trahison envers Jean Bolikango. Les partisans de cette thèse rappellent volontiers l’existence d’un accord écrit par lequel Lumumba s’était engagé à soutenir sa candidature à la présidence de la future République. Lorsque Joseph Kasa-Vubu fut finalement porté à la magistrature suprême, beaucoup y virent la preuve que Lumumba avait sacrifié un allié sur l’autel des nécessités politiques.

Cette interprétation résiste pourtant difficilement à l’examen de la chronologie. Le 18 juin 1960, plusieurs jours avant la formation du gouvernement Lumumba, Jean Bolikango avait déjà accepté de devenir Premier ministre dans le gouvernement présenté par Joseph Kasa-Vubu. Cette coalition, encouragée par les autorités belges, avait précisément pour objectif d’empêcher le principal vainqueur des élections d’accéder au pouvoir. En acceptant d’en devenir le chef du gouvernement, Bolikango rompait lui-même l’esprit de l’alliance qui le liait à Lumumba. Le pacte entre les deux hommes avait été vidé de sa substance avant même que la question de la présidence ne soit tranchée.

Lorsque Patrice Émery Lumumba décida finalement, dans le plus grand secret, d’apporter son soutien à Joseph Kasa-Vubu afin de consolider sa majorité parlementaire, Jean Bolikango ignorait tout de ce revirement. Convaincu que leur accord serait respecté, il se présenta devant le Congrès comme candidat à la présidence de la République. Sa surprise fut immense lorsque les parlementaires accordèrent leurs suffrages à Kasa-Vubu. Ce qui est souvent présenté comme la grande trahison de Lumumba apparaît ainsi sous un jour plus complexe. En politique, les alliances rompues produisent rarement des victimes innocentes.

Cela ne signifie pas pour autant que la décision de Lumumba fut sans conséquences. En écartant Bolikango, il ne perdait pas seulement un ancien partenaire. Il contribuait également à transformer en adversaires une partie des réseaux catholiques et des élites de l’Équateur, fortement représentés au sein de l’administration, de la police et des structures de sécurité héritées de la colonisation.

Victoire aux mains et pieds liés

L’immense victoire politique du 23 juin 1960 se heurta immédiatement aux limites structurelles de l’État hérité de la colonisation. Patrice Émery Lumumba avait remporté la bataille pour le pouvoir, mais il prenait la tête d’un appareil dont plusieurs des principaux instruments économiques lui échappaient encore. Les finances publiques étaient exsangues, les institutions monétaires demeuraient largement sous influence étrangère et le nouvel État restait dépendant d’une architecture financière conçue à l’époque coloniale. En apparence, le Congo accédait à la souveraineté. Dans les faits, une part essentielle des leviers nécessaires à son exercice effectif demeurait hors de sa portée.

Lumumba saisissait parfaitement cette contradiction. Son combat n’avait jamais eu pour seul objectif l’accession des Congolais aux charges publiques. Il reposait sur une intuition plus profonde, celle selon laquelle l’indépendance politique ne pouvait être durable sans une souveraineté économique et financière véritable. La conquête du pouvoir ne constituait qu’une étape dans un projet plus vaste de reconstruction nationale et de réappropriation des instruments du développement. Ses intuitions en matière d’économie politique furent constamment subordonnées aux impératifs de la survie de l’État.

Une autre contradiction mérite d’être soulignée. L’absence totale de femmes au sein du gouvernement formé le 23 juin 1960 constitue l’un des angles morts les plus révélateurs du nationalisme congolais naissant. Cette exclusion ne relevait pas uniquement des compromis régionaux et du conservatisme social de l’époque. Elle procédait également du cadre institutionnel consacré par la Loi fondamentale, laquelle privait les femmes du droit de vote et de l’éligibilité. Entérinée sans véritable contestation par une Table ronde exclusivement masculine, cette architecture juridique écartait d’emblée la moitié de la population des choix fondateurs de la République. Cette omission n’enlève rien à la portée historique du combat mené par Lumumba. Elle rappelle néanmoins que ni lui ni ses contemporains ne surent faire des femmes des actrices à part entière de la construction nationale. Au-delà de sa dimension morale, cette exclusion représentait également une faiblesse majeure en matière d’économie politique. En se privant des talents, des compétences et de la contribution économique de la moitié de sa population active, la jeune République naissait ainsi amputée d’une force économique et sociale dont elle aurait pourtant eu un besoin vital.

Au terme de cette journée historique, Patrice Émery Lumumba avait accompli ce que beaucoup jugeaient impossible. À trente-cinq ans, il avait déjoué les manœuvres destinées à l’écarter du pouvoir et pris place au volant du Congo indépendant. Mais la voiture qu’il recevait était d’une fragilité extrême. Le réservoir était presque vide, plusieurs passagers nourrissaient déjà des ambitions contradictoires, aucune femme n’avait été invitée à bord et, quelques semaines plus tard, une partie du moteur lui serait retirée. Patrice Émery Lumumba conquit le volant de l’État, mais jamais la maîtrise complète de la machine qu’il était appelé à conduire.

Souveraineté empoisonnée

La question essentielle ne résidait pas dans les qualités ou les défauts des hommes appelés à gouverner. Elle concernait avant tout l’architecture institutionnelle et monétaire léguée au nouvel État. Les constitutions, les règles du jeu et les arrangements monétaires ne déterminent pas seulement la répartition du pouvoir. Ils déterminent également la capacité d’une nation à mobiliser ses ressources, à orienter son développement et à résister aux contraintes extérieures. Les faiblesses structurelles héritées de la période coloniale limitaient ainsi, dès le départ, la capacité du gouvernement congolais à convertir la souveraineté politique en souveraineté économique.

C’est là la principale leçon du 23 juin 1960, inscrite dès l’origine dans la Loi fondamentale, que semblent avoir ignorée la plupart des débats constitutionnels congolais, depuis la Constitution de Luluabourg de 1964, en passant par la Constitution de 1967 instaurée sous Mobutu, jusqu’à la Constitution de 2006 et même aux querelles contemporaines entre partisans du oui et du non. Trop souvent, ces débats se sont concentrés sur les hommes, les mandats et le partage du pouvoir, alors que l’enjeu essentiel réside ailleurs. Les nations ne prospèrent pas uniquement grâce au courage de leurs dirigeants ou à l’abondance de leurs ressources naturelles. Leur trajectoire dépend avant tout de leur architecture institutionnelle et monétaire. Les règles du jeu déterminent la capacité d’une société à transformer les aspirations populaires en politiques publiques durables et la souveraineté politique en souveraineté économique effective.

Soixante-six ans plus tard, la République démocratique du Congo continue, sous bien des aspects, à vivre avec les conséquences de ce cadeau empoisonné légué non à Patrice Émery Lumumba, mais à la nation congolaise elle-même. C’est là toute la tragédie du 23 juin 1960. C’est aussi la raison pour laquelle, à mes yeux, cette date devrait être reconnue comme un jour férié national, à la fois de célébration et de deuil, non seulement en raison de sa portée historique, mais également de son importance en matière d’économie politique constitutionnelle.

Pleure !

Jo M. Sekimonyo, PhD

Chancelier de l’Université Lumumba

Économiste politique hétérodoxe

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