Une évolution récente dans le domaine de la notation de crédit pourrait signaler des progrès importants face à l’un des défis les plus complexes du financement du développement international : comment les pays peuvent-ils gérer les périodes de forte tension sur leur dette sans être contraints prématurément au défaut de paiement ?
Le système actuel peut dissuader les pays confrontés à de graves difficultés financières de solliciter un allègement temporaire de leurs liquidités, car cela risque de déclencher des réactions de marché qui aggraveraient leurs conditions d’emprunt. Tout retard dans la demande d’aide peut, à son tour, accentuer l’instabilité financière.
Mais Fitch Ratings, l’une des trois principales agences de notation de crédit au monde, a révisé ses critères de notation souveraine . Il s’agit du cadre analytique permettant d’évaluer la solvabilité des pays.
À première vue, ce changement concerne une question technique précise : quand les pays peuvent-ils suspendre temporairement le remboursement de leurs obligations sans être considérés comme étant en « défaut de paiement » ?
Mais les conséquences pourraient être plus importantes. Cela est particulièrement vrai pour les marchés émergents et les économies en développement, fortement exposés aux chocs externes, disposant de marges de manœuvre budgétaires limitées et supportant un lourd endettement.
Au cœur de cette révision se trouve un problème de longue date sur les marchés de la dette souveraine : la tendance des systèmes de notation à considérer les difficultés de paiement temporaires comme des signes d’une incapacité plus profonde à rembourser la dette sur le long terme.
En pratique, cela a souvent dissuadé les pays de solliciter une aide rapide en période de troubles extérieurs. Cela s’est avéré vrai même lorsque le problème sous-jacent résidait dans des difficultés de financement à court terme plutôt que dans une incapacité à rembourser la dette sur la durée.
Ce facteur de dissuasion est devenu particulièrement visible pendant la pandémie. Bien que l’Initiative de suspension du service de la dette du G20 ait offert un allègement temporaire de liquidités aux pays admissibles, rares sont ceux qui ont sollicité un traitement comparable auprès des créanciers privés. L’une des raisons était la crainte que cela puisse avoir de nombreuses conséquences négatives, notamment :
- ce qui peut entraîner une dégradation de la note souveraine et signaler un risque financier accru pour les investisseurs.
- augmentation des coûts d’emprunt
- être exclus de certains marchés internationaux de prêts et d’investissement.
Ces craintes ont primé sur les intentions des mesures : offrir un répit à court terme.
La révision de Fitch marque un tournant prudent dans cette logique. L’agence précise désormais les circonstances dans lesquelles les reports de paiement encadrés et soumis à des règles strictes ne peuvent être considérés comme des défauts de paiement. Ce changement reflète une prise de conscience croissante du fait qu’un allègement temporaire de la liquidité, lorsqu’il est rigoureusement structuré et géré de manière transparente, ne constitue pas automatiquement un événement de crédit négatif.
Les changements observés restent modestes. Ils indiquent néanmoins que les marchés de la dette souveraine commencent à développer des mécanismes permettant de distinguer les tensions financières passagères des problèmes de solvabilité plus profonds. Ceci permettra aux pays de gérer les chocs avant qu’ils ne dégénèrent en restructurations complètes de leur dette.
Cela est important car les défauts de paiement désordonnés et les restructurations prolongées peuvent engendrer des coûts économiques et sociaux considérables. Ces derniers peuvent, à leur tour, freiner l’investissement et entraver le développement et la croissance, notamment dans les économies émergentes et en développement.
La flexibilité structurée est essentielle pour un soulagement temporaire
La révision de Fitch a été motivée en partie par les propositions de la Coalition londonienne . Ce groupe informel de créanciers privés et d’acteurs officiels, réuni par le gouvernement britannique en 2025, plaide pour une adoption plus large des clauses de suspension de la dette. L’objectif est d’offrir un répit temporaire face à des chocs externes clairement définis, tels que les catastrophes climatiques.
Point essentiel, l’architecture proposée est soumise à de fortes contraintes. Des garanties pour les créanciers sont intégrées à l’ensemble de la conception.
Le message de la révision de Fitch n’est donc pas que la flexibilité en elle-même pose problème, mais que la flexibilité non structurée l’est. L’obstacle analytique résidait dans l’incertitude, le manque de clarté des mécanismes de déclenchement et la grande latitude accordée aux emprunteurs.
L’expérience de la Grenade durant la pandémie de COVID-19 illustre le dilemme que ces mécanismes cherchent à résoudre. En 2020, la Grenade a demandé une suspension de huit mois des paiements dus par des créanciers privés au titre d’une obligation souveraine restructurée, bien que cette obligation contienne déjà une clause de suspension de la dette liée à un ouragan. Cette clause étant liée à un déclenchement de catastrophe naturelle défini de manière restrictive, elle n’a pas pu être activée en cas de crise pandémique.
La demande a finalement échoué.
Cet épisode a démontré que les mécanismes contractuels sont souvent trop limités pour faire face à l’ensemble des chocs auxquels les pays sont confrontés. Les événements climatiques, la volatilité des prix des matières premières, les pandémies et le resserrement du système financier mondial peuvent tous engendrer de graves tensions de liquidité sans pour autant entraîner nécessairement l’insolvabilité.
Pourtant, les cadres réglementaires relatifs à la dette souveraine n’ont pas permis aux pays d’absorber des chocs de ce type sans déclencher un défaut de paiement ou une restructuration.
Signalant une nouvelle direction
Ce défi devient de plus en plus urgent, car de nombreux pays sont confrontés à la perspective d’une restructuration de leur dette. Il s’agit d’un processus par lequel les gouvernements renégocient les remboursements de leur dette avec leurs créanciers lorsque ces remboursements deviennent insoutenables.
Le récent bilan du Fonds monétaire international sur la restructuration de la dette souveraine du secteur privé a constaté que le nombre de restructurations depuis 2020 est resté relativement limité. Cependant, il a également souligné que ces restructurations ont souvent été plus dommageables pour l’économie et plus longues que lors des cycles d’endettement précédents.
C’est là que la révision de Fitch pourrait s’avérer significative. Elle suggère que les instruments financiers destinés à aider les pays à gérer les crises à court terme pourraient fonctionner dans le cadre des règles de marché existantes, au lieu d’être automatiquement considérés comme des signes de défaut de paiement ou d’effondrement financier.
Cela revêt une importance plus large dans le contexte du programme de financement du développement des Nations Unies , notamment de l’Engagement de Séville , adopté en juillet 2025. Ce dernier préconise des réponses plus rapides et plus structurées aux tensions financières souveraines. De telles approches reposent sur des mécanismes permettant aux pays confrontés à des chocs exogènes de :
- suspendre temporairement les paiements
- stabiliser leurs finances
- se redresser sans subir automatiquement de fortes hausses des coûts d’emprunt ni de perte d’accès au marché.
La révision de Fitch ne va pas aussi loin que les ambitions de réforme de marché plus larges reflétées dans l’Agenda de Séville. Mais elle indique que les suspensions de paiement strictement encadrées et fondées sur des règles ne doivent pas être automatiquement considérées comme un facteur négatif pour la solvabilité.
Il est important de noter que ce changement est d’ordre procédural et non idéologique. Il ne remet pas en cause les règles fondamentales des marchés de la dette souveraine. Il clarifie plutôt les conditions dans lesquelles des suspensions temporaires de paiement peuvent être utilisées sans être automatiquement considérées comme des signes de défaut de paiement.
Cela permet aux investisseurs, aux gouvernements et aux agences de notation de crédit de mieux comprendre le fonctionnement de ces mécanismes et la manière dont ils doivent être évalués.
Distinguer le stress de l’insolvabilité
La révision elle-même demeure limitée. Les clauses proposées sont facultatives, n’ont pas encore été testées à grande échelle et ne traitent pas des situations d’endettement fondamentalement insoutenable. De plus, cette modification n’entraîne aucun ajustement immédiat de la notation.
La réforme de la gouvernance de la dette souveraine s’opère rarement par une refonte radicale. Le plus souvent, elle procède par une approche prudente : des changements progressifs qui s’intègrent peu à peu aux pratiques de marché. La révision de Fitch pourrait constituer un pas modeste, mais révélateur, dans cette direction.
Nicole Goldin
Responsable du développement équitable, Université des Nations Unies
Daniel Cash
Chercheur principal, Centre de recherche politique (UNU-CPR), Université des Nations Unies ; Université d’Aston




















