La visite de Félix Tshisekedi en Israël intervient à un moment où la République démocratique du Congo cherche désespérément à convertir son importance géopolitique en avantages économiques, sécuritaires et technologiques. Arrivé le 31 août 2026 à l’invitation du président Isaac Herzog, le chef de l’État congolais a rencontré mardi 1er septembre le Premier ministre Benjamin Netanyahu. Les deux parties ont annoncé leur volonté de renforcer notamment leur coopération économique et sécuritaire. La Présidence congolaise évoque également l’agriculture, l’énergie, l’eau, la santé, les infrastructures, les technologies et les investissements.
Sur le papier, l’éventail est impressionnant. Peut-être même trop impressionnant. Lorsqu’une relation bilatérale prétend simultanément couvrir la défense, l’agriculture, la technologie, l’énergie, la santé, l’eau et les infrastructures, le risque est précisément de confondre l’étendue des intentions avec la profondeur du partenariat. La RDC possède déjà une collection considérable de mémorandums, commissions mixtes, déclarations conjointes et « partenariats stratégiques ». Son problème historique n’est plus d’identifier des pays disposés à lui promettre leur expertise. Il est de démontrer qu’une promesse diplomatique peut survivre à la photographie officielle qui l’annonce.
Kinshasa offre déjà quelque chose de précieux. Il reste à savoir ce qu’elle reçoit
La relation entre Tshisekedi et Israël n’est pas politiquement neutre. En septembre 2023, le président congolais avait annoncé à Benjamin Netanyahu son intention de transférer l’ambassade de la RDC de Tel-Aviv à Jérusalem, tandis qu’Israël devait ouvrir une ambassade à Kinshasa. Près de trois ans plus tard, ces deux mouvements annoncés n’ont toujours pas été pleinement concrétisés, selon la presse israélienne.
Ce retard est révélateur.
Diplomatiquement, reconnaître Jérusalem comme siège de l’ambassade congolaise constitue une concession substantielle. Le statut de la ville demeure l’un des sujets les plus sensibles du conflit israélo-palestinien. Kinshasa engage donc dans cette relation un capital diplomatique réel, particulièrement dans un environnement africain où les positions sur la question palestinienne demeurent loin d’être homogènes.
La bonne question n’est dès lors pas de savoir si Israël et la RDC entretiennent une « excellente amitié ». Les États ne construisent pas leur puissance sur l’amitié.
La question est celle du prix relatif de l’échange.
Qu’a obtenu la RDC depuis l’annonce de 2023 qui soit proportionnel au poids politique du geste consenti ?
Où sont les investissements majeurs israéliens qui auraient transformé une filière congolaise ? Où se trouve le programme de transfert technologique susceptible de créer une capacité locale ? Quelle infrastructure stratégique a été financée ? Quelle capacité militaire ou de renseignement a réellement été institutionnalisée ? Quelle augmentation mesurable de productivité agricole peut aujourd’hui être attribuée à cette relation ?
La rencontre du 1er septembre a encore débouché publiquement sur une volonté de « renforcer » les liens économiques et sécuritaires, formulation diplomatique suffisamment élastique pour ne contenir en elle-même aucune obligation mesurable.
C’est ici que Kinshasa doit devenir beaucoup plus exigeante.
Un pays qui dispose du cobalt, du cuivre, du lithium potentiel, de l’hydroélectricité, d’un marché de plus de cent millions d’habitants et d’une position géographique centrale ne devrait pas se présenter dans ses partenariats internationaux comme un demandeur perpétuel d’expertise. Il possède lui aussi des actifs recherchés.
La diplomatie congolaise devrait donc commencer par une règle élémentaire de politique économique : ne jamais céder gratuitement ce que l’autre partie considère comme stratégique.
Israël peut apporter beaucoup à la RDC. Mais importer des solutions n’est pas construire une puissance
Il serait néanmoins intellectuellement paresseux de réduire cette visite à sa seule dimension politique. Israël possède effectivement des capacités susceptibles d’intéresser fortement la RDC.
Cybersécurité, renseignement, technologies de surveillance, agriculture de précision, irrigation, traitement de l’eau, innovation médicale, technologies numériques, recherche appliquée et défense sont autant de domaines dans lesquels Israël a développé une expertise remarquable. Le rapprochement pourrait donc avoir une véritable valeur économique.
Mais uniquement à une condition.
Que la RDC cesse de considérer la technologie comme un produit à acheter et commence à la considérer comme une capacité à acquérir.
La distinction est fondamentale.
Acheter un système israélien de surveillance crée un fournisseur.
Former des ingénieurs congolais capables d’en comprendre l’architecture crée une capacité nationale.
Importer des technologies d’irrigation crée un marché pour une entreprise étrangère.
Créer avec elle des centres de démonstration, des formations techniques, une fabrication partielle d’équipements et une recherche agronomique adaptée aux sols congolais produit progressivement du capital technologique congolais.
La même logique vaut pour la défense. La RDC pourrait acheter pendant vingt ans des drones, logiciels, systèmes de communication ou équipements de renseignement sans devenir pour autant plus souveraine. La souveraineté commence lorsque l’État sait utiliser, maintenir, adapter et éventuellement reproduire les technologies qu’il acquiert.
C’est précisément là que la communication entourant cette visite reste encore trop vague.
La Présidence évoque de nombreux secteurs et la possibilité d’investissements liés notamment au Corridor de Lobito. Mais le nombre de secteurs mentionnés importe peu si aucun mécanisme de financement, calendrier d’exécution, volume d’investissement, obligation de contenu local ou dispositif de transfert technologique n’est rendu public.
La RDC connaît déjà les dangers de relations économiques opaques avec des intérêts israéliens.
L’histoire de Dan Gertler devrait précisément constituer une mémoire institutionnelle pour Kinshasa. L’homme d’affaires israélien a bâti pendant des décennies une présence considérable dans le secteur minier congolais et a fait l’objet de sanctions américaines à partir de 2017 pour des transactions que Washington qualifiait de corrompues et opaques.
Il ne s’agit évidemment pas de confondre l’État israélien avec un homme d’affaires israélien.
Il s’agit de comprendre la leçon congolaise.
La nationalité du partenaire ne protège jamais la RDC d’un mauvais contrat. Seules la qualité de ses institutions et la compétence de ses négociateurs peuvent le faire.
Le véritable problème n’est pas Israël. C’est encore la faiblesse de la doctrine congolaise
La dimension la plus intéressante de cette visite se situe finalement moins à Jérusalem qu’à Kinshasa.
Depuis plusieurs années, Félix Tshisekedi multiplie les axes diplomatiques. Washington, Bruxelles, Paris, Doha, Abu Dhabi, Pékin, Luanda et désormais Jérusalem participent tous, à différents degrés, à une stratégie de diversification des alliances congolaises.
Cette multiplication n’est pas nécessairement une faiblesse.
Pour un pays comme la RDC, elle peut même constituer une stratégie rationnelle. Dans un monde redevenu transactionnel, dépendre d’un seul partenaire serait une erreur.
Mais le multialignement ne devient une stratégie que lorsqu’un État sait précisément ce qu’il cherche auprès de chacun.
Sinon, il ne s’agit plus de diversification. Il s’agit de dispersion.
Israël devrait avoir une fonction déterminée dans l’architecture économique congolaise. Les États-Unis une autre. La Chine une autre. L’Union européenne une autre. Les pays du Golfe une autre.
Quels secteurs doivent être protégés ? Quelles technologies la RDC veut-elle absolument maîtriser dans dix ans ? Quelles activités doivent obligatoirement être produites localement ? Quels investisseurs devront former des Congolais ? Quels contrats devront inclure des centres de recherche ? Quelle part des marchés publics devra revenir aux entreprises nationales ? Quelles contreparties économiques doivent accompagner une concession diplomatique ?
Voilà à quoi ressemble une doctrine.
Sans elle, chaque visite présidentielle devient une nouvelle séquence indépendante. On annonce un partenaire « stratégique » lundi, un autre jeudi, puis un troisième quelques semaines plus tard, sans que l’on puisse distinguer l’architecture économique qui relie l’ensemble.
Et c’est précisément ce qui devrait rendre la visite israélienne intéressante pour l’opinion congolaise.
Non pas la question simpliste de savoir si Tshisekedi avait raison ou tort d’aller en Israël.
Mais celle de savoir ce qu’il est allé négocier que la RDC ne pouvait obtenir autrement, ce qu’il était prêt à offrir en échange et dans combien de temps les Congolais pourront en mesurer le résultat.
Dans quelques semaines, les images de Jérusalem auront disparu du cycle médiatique.
Il restera alors les chiffres.
Combien d’investissements ? Combien d’emplois ? Combien d’ingénieurs formés ? Combien de technologies transférées ? Combien d’entreprises congolaises intégrées ? Combien d’infrastructures effectivement construites ? Et surtout, quelle valeur supplémentaire la RDC aura-t-elle captée ?
C’est à cette comptabilité que les voyages présidentiels devraient désormais être soumis.
Parce qu’après plusieurs décennies de « partenariats historiques », de « nouvelles ères de coopération » et de « relations mutuellement bénéfiques », la RDC peut légitimement commencer à exiger quelque chose de beaucoup moins diplomatique.
Le véritable défi reste de construire un État suffisamment compétent pour savoir ce qu’il veut obtenir d’eux.
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