(Une lecture croisée à l’aune de l’article de Jo M. Sekimonyo, autour d’une réflexion sur l’inclusion, l’exclusion par groupe et l’économie politique de la citoyenneté)
La récente tribune de Jo M. Sekimonyo sur le débat autour des Banyamulenge mérite d’être lue au-delà du seul contexte congolais. Non parce que les situations de la RDC, de la France, de l’Europe ou des États-Unis seraient identiques — elles ne le sont évidemment pas — mais parce qu’elles semblent traversées par une même interrogation fondamentale : qu’est-ce qui fait aujourd’hui de quelqu’un un membre légitime de la communauté nationale ?
Cette lecture croisée vise à prendre de la hauteur : sortir du caniveau des appartenances pour réfléchir à l’économie politique de la citoyenneté et au type de nation que nous voulons construire.
Le retour de la généalogie
Il existe des débats qui paraissent nationaux mais qui, lorsqu’on les observe avec suffisamment de recul, révèlent une question beaucoup plus universelle. La polémique congolaise autour des Banyamulenge en fait partie.
À première vue, elle paraît renvoyer à l’histoire particulière du Kivu, aux migrations, aux frontières coloniales, aux relations complexes entre la RDC et le Rwanda, aux guerres successives qui ont déchiré l’Est du pays et aux suspicions entretenues par plusieurs décennies de conflits. Mais derrière cette histoire particulière surgit une interrogation autrement plus vaste : qui peut dire « nous » au nom d’une nation ?
Et surtout : à partir de quel moment un citoyen juridiquement reconnu commence-t-il à devoir démontrer qu’il appartient réellement au pays dont il possède pourtant la nationalité ?
C’est ici que la réflexion de Jo M. Sekimonyo devient particulièrement intéressante. Il ne se contente pas de défendre ou de contester l’appartenance d’une communauté. Il remet en question le principe même selon lequel les droits politiques devraient être examinés à travers des groupes. Son raisonnement peut se résumer simplement : la République devrait connaître des citoyens avant de connaître des communautés.
En République démocratique du Congo, la question identitaire prend régulièrement une forme presque généalogique. De quelle tribu êtes-vous ? D’où viennent vos parents ? Vos grands-parents vivaient-ils déjà sur ce territoire avant telle date ? Votre communauté figurait-elle dans telle nomenclature administrative ? Était-elle reconnue sous la colonisation ? Une interrogation juridique sur la citoyenneté finit ainsi par devenir une enquête historique sur les ancêtres.
Le paradoxe est saisissant. Nous cherchons parfois dans les classifications coloniales les preuves permettant de décider aujourd’hui qui serait suffisamment Congolais, alors que ces classifications avaient précisément été conçues par une puissance étrangère pour administrer, diviser, contrôler et exploiter les populations. Nous transformons ainsi les archives de notre domination en instruments de certification de notre authenticité.
« Français » ou « Français de souche » ?
Mais cette obsession de l’origine n’est nullement congolaise. Elle réapparaît sous d’autres formes dans plusieurs grandes démocraties occidentales.
La France constitue à cet égard un laboratoire particulièrement intéressant. Le modèle républicain français s’est historiquement construit autour d’une ambition considérable : faire du citoyen l’unité fondamentale de la République. L’État ne devait théoriquement connaître ni races, ni ethnies, ni communautés politiques. On était Français. Point.
Pourtant, le vocabulaire contemporain montre à quel point cette évidence s’est fragilisée. L’expression « Français de souche », bien qu’elle ne corresponde évidemment à aucune catégorie juridique, introduit implicitement une hiérarchie. Elle suppose qu’il existerait des Français dont l’appartenance serait première, naturelle, presque organique, et d’autres dont l’appartenance serait plus récente, administrative ou conditionnelle.
À côté du citoyen apparaît alors une seconde figure : le citoyen dont il faudrait encore examiner l’origine. Le parallèle avec nos controverses congolaises devient troublant. Les mots changent. La mécanique demeure. Ici, on demande : « Est-il vraiment Congolais ? » Là : « Est-il vraiment Français ? » Et derrière la seconde question apparaît immédiatement une troisième : « Depuis combien de générations ? »
C’est précisément à cet instant que la citoyenneté glisse insensiblement du droit vers la généalogie.
« La République devrait connaître des citoyens avant de connaître des communautés. »
Le paradoxe identitaire français
La situation française révèle également une contradiction plus subtile. La remise au centre des identités collectives ne vient pas uniquement des courants nationalistes ou conservateurs. Elle vient parfois aussi de ceux qui entendent combattre les discriminations.
Racisme, antisémitisme, islamophobie ou discriminations fondées sur l’origine constituent évidemment des réalités qu’une démocratie doit pouvoir identifier, mesurer et combattre. Le danger commencerait lorsque les instruments nécessaires pour reconnaître les discriminations finiraient eux-mêmes par enfermer durablement les individus dans des identités collectives.
Un musulman deviendrait d’abord politiquement musulman. Un Juif, d’abord juif. Un Noir, d’abord noir. Un descendant d’immigrés, d’abord descendant d’immigrés.
L’universalisme peut certainement servir de prétexte pour ne pas voir certaines injustices. Mais son contraire comporte également un risque : transformer chaque citoyen en représentant permanent d’une catégorie.
Voilà le paradoxe contemporain. Une partie de la droite veut parfois réintroduire l’origine à travers les racines, la civilisation, l’assimilation ou l’ancienneté nationale. Une partie de la gauche la réintroduit à travers la race, les minorités, la mémoire coloniale, les discriminations ou les identités communautaires.
Elles se combattent avec une violence considérable. Pourtant, elles peuvent finir par partager une même prémisse : l’individu ne suffirait plus à définir politiquement l’individu. Il faudrait aussi savoir de quel groupe il vient.
Le piège des étiquettes
La prolifération contemporaine des catégories politiques devrait, de ce point de vue, nous interroger : « autochtone », « allogène », « Français de souche », « racisé », « communautariste », « islamo-gauchiste », « rwandophone », « immigré de deuxième ou troisième génération ».
La comparaison ne porte évidemment pas sur le contenu de ces mots, qui désignent des réalités très différentes. Elle porte sur leur fonction politique.
Une étiquette devient dangereuse lorsqu’elle prétend expliquer entièrement celui auquel elle est appliquée. On ne demande alors plus : qu’a-t-il fait ? Que défend-il ? Est-il compétent ? A-t-il commis une infraction ? Respecte-t-il la loi ? On demande : à quel groupe appartient-il ?
Et une fois que cette question domine toutes les autres, la responsabilité individuelle commence à disparaître.
C’est précisément l’un des arguments les plus puissants de Sekimonyo : ni culpabilité collective, ni innocence collective ; ni privilège collectif, ni suspicion collective.
Un criminel doit répondre de son crime parce qu’il est criminel, et non parce qu’il appartient à une communauté. Un citoyen doit bénéficier de ses droits parce qu’il est citoyen, et non parce qu’un notable prétend représenter son groupe.
Quand la protection des communautés fabrique leurs gardiens
Là apparaît l’économie politique de l’identité.
Une communauté que l’on traite comme un bloc finit nécessairement par produire des personnes qui prétendent parler en son nom. Celui qui contrôle la représentation du groupe devient alors politiquement indispensable. Il négocie des postes, des quotas, des protections, des nominations, des ressources, des marchés, des immunités et parfois même l’accès à la justice.
Le citoyen devient progressivement dépendant du courtier identitaire. L’appartenance communautaire cesse d’être simplement culturelle ou affective. Elle devient une rente politique.
Le tribalisme, comme toutes les politiques identitaires, n’est pas seulement une passion primitive. Il possède une économie. Il produit des gagnants. Il crée des intermédiaires. Il distribue des positions. Il protège certaines médiocrités.
Car dans une compétition nationale véritablement ouverte, chacun devrait démontrer sa compétence devant l’ensemble des citoyens. Dans une compétition organisée par groupes, il suffit parfois de devenir « notre candidat ».
Un individu qui aurait du mal à devenir le meilleur parmi des millions de citoyens peut facilement devenir incontournable au sein d’une communauté. Plus l’arène rétrécit, plus certains deviennent artificiellement grands.
« L’appartenance communautaire cesse d’être seulement culturelle : elle devient une rente politique. »
L’Amérique et le droit du sol : une autre bataille sur le « nous »
Les États-Unis offrent une autre illustration de cette crise contemporaine de la citoyenneté.
L’Amérique s’est historiquement construite autour d’une idée exceptionnellement puissante : la possibilité de devenir américain indépendamment de la profondeur généalogique de ses racines dans le pays. Le droit du sol en est l’une des expressions.
Or sa portée fait désormais l’objet d’une intense bataille politique et juridique. Derrière le débat technique apparaît une question beaucoup plus profonde : la naissance sur un territoire suffit-elle à créer une appartenance nationale ? Ou faut-il également examiner le statut des parents, leur présence légale, leur durée d’installation ou leur lien avec la communauté nationale ?
Nous retrouvons ici, sous une architecture juridique totalement différente, notre interrogation initiale. Quelle part de la citoyenneté vient du territoire ? Quelle part vient de l’ascendance ? Quelle part vient de la culture ? Quelle part vient du droit ? Et quelle part pouvons-nous remettre en cause sans introduire plusieurs catégories de citoyens ?
De Mayotte au Kivu : attention aux laboratoires périphériques
La France elle-même a commencé à expérimenter des restrictions spécifiques du droit du sol à Mayotte. Là encore, les réalités migratoires, démographiques et géographiques sont particulières. Comparer directement Mayotte au Kivu serait intellectuellement abusif.
Mais les périphéries ont souvent une caractéristique commune : elles deviennent les endroits où les nations expérimentent les limites de leurs propres principes.
La périphérie pose brutalement les questions que le centre préfère parfois laisser théoriques.
À Mayotte : qui appartient réellement à la communauté nationale ?
Au Kivu : qui était là avant qui ?
Aux États-Unis : la naissance suffit-elle ?
En Europe : l’assimilation peut-elle devenir une condition implicite de pleine appartenance ?
Les circonstances diffèrent. La question demeure étonnamment semblable : à quelles conditions accepte-t-on définitivement quelqu’un dans le « nous » ?
Nous sommes presque tous des produits de migrations
C’est ici que l’histoire africaine devrait nous rendre particulièrement prudents.
Nos frontières modernes sont extraordinairement récentes au regard des migrations humaines qui ont façonné le continent : populations bantoues, populations nilotiques, peuples forestiers, royaumes précoloniaux, migrations commerciales, déplacements liés aux guerres, mariages, exils, frontières redessinées, colonisation, urbanisation.
Nos sociétés sont le produit de superpositions humaines beaucoup plus anciennes que les États dont nous possédons aujourd’hui les passeports.
Vouloir transformer l’ancienneté absolue sur un territoire en fondement de la citoyenneté conduirait donc rapidement à une absurdité.
Qui déciderait de la date à laquelle l’Histoire s’arrête ?
1885 ? 1960 ? 1700 ? 1500 ? L’arrivée des Bantous ?
Et pourquoi cette date plutôt qu’une autre ?
À pousser le raisonnement jusqu’au bout, beaucoup de ceux qui revendiquent aujourd’hui leur qualité d’autochtones découvriraient qu’une population les précédait.
L’autochtonie absolue est une machine à remonter le temps dont personne ne maîtrise le point d’arrêt.
« Nos identités sont multiples ; notre citoyenneté doit rester commune. »
Nos identités sont multiples. Notre citoyenneté doit rester commune.
Faut-il pour autant nier nos identités ? Évidemment non.
Nous avons des familles, des langues, des cultures, des religions, des provinces, des histoires et des mémoires parfois douloureuses. Une République ne se construit pas avec des individus sans racines. Mais toute la question est de savoir quel rang politique nous accordons à ces racines.
Notre culture peut être multiple. Notre foi peut être différente. Notre langue maternelle peut être différente. Nos ancêtres peuvent venir de lieux différents.
Mais devant la loi, aucune de ces différences ne devrait créer un degré supérieur ou inférieur de citoyenneté.
On pourrait donc résumer le principe ainsi : nos identités sont multiples ; notre citoyenneté est commune.
Cette distinction devient essentielle. Je peux être Mongo, Luba, Kongo, Hutu, Tutsi, Lokele, Nande ou Tetela sans que l’État ait besoin de transformer cette identité en catégorie politique permanente.
Je peux être catholique, protestant, musulman, kimbanguiste, juif, athée ou animiste sans que ma religion détermine la quantité de République à laquelle j’ai droit.
De même, un Français peut être Breton, Corse, d’origine algérienne, sénégalaise, vietnamienne, polonaise ou juive sans qu’il existe une échelle de francité mesurée au nombre de générations.
C’est cela, au fond, que la citoyenneté moderne avait essayé d’inventer.
Le véritable danger n’est peut-être pas la diversité
Nos sociétés parlent énormément de la diversité comme si elle constituait automatiquement un problème. Mais l’Histoire semble montrer autre chose.
Le danger n’est pas nécessairement que plusieurs groupes vivent ensemble. Le danger apparaît lorsque l’État commence lui-même à les organiser politiquement comme des groupes permanents en compétition.
Car chaque groupe demande alors sa part : son ministre, son général, son territoire, son quota, son marché, son représentant, son histoire officielle, sa victime, son bourreau.
Nous ne construisons plus une République. Nous construisons une copropriété identitaire.
Et une copropriété dans laquelle chacun possède un droit de veto sur les autres devient rapidement ingouvernable.
Le grand paradoxe du XXIe siècle
Nous entrons ainsi dans un paradoxe fascinant.
Jamais les êtres humains n’ont autant voyagé. Jamais les mariages mixtes n’ont été aussi nombreux. Jamais les enfants n’ont grandi entre autant de cultures. Jamais les diasporas n’ont autant relié les continents. Jamais les individus n’ont possédé autant d’identités simultanées.
Et pourtant, jamais depuis longtemps les sociétés n’ont autant parlé de frontières identitaires.
Le monde devient matériellement plus métissé au moment même où il devient politiquement plus obsédé par l’identité.
Plus nos vies deviennent complexes, plus nos discours veulent nous simplifier : Noir. Blanc. Autochtone. Immigré. Musulman. Juif. Bantou. Tutsi. Français de souche. Étranger.
Comme si quelques mots pouvaient résumer l’histoire infiniment plus complexe d’un être humain.
« À force de rechercher les origines de chacun, nous risquons de perdre de vue notre destination commune. »
Le choix qui se présente à nous
Le véritable affrontement politique de notre époque ne se situe peut-être donc pas exactement là où nous le plaçons habituellement.
Il n’oppose pas seulement mondialistes et souverainistes, gauche et droite, autochtones et migrants, majorités et minorités, Afrique et Occident.
Il oppose de plus en plus deux conceptions de la nation.
La première considère la nation comme un héritage dont certains seraient historiquement plus propriétaires que d’autres.
La seconde considère la nation comme une communauté politique, héritière certes d’une histoire, mais dans laquelle la citoyenneté rend juridiquement égaux ceux qui la composent.
La première finit toujours par demander : « D’où viens-tu réellement ? »
La seconde devrait demander : « Que construisons-nous ensemble ? »
C’est à mon sens à cet endroit que la réflexion congolaise doit se déplacer.
La question politique majeure ne devrait pas être de savoir si tel citoyen possède suffisamment d’ancêtres sur le territoire pour mériter la République. Elle devrait être de savoir si la République possède suffisamment d’institutions pour garantir à tous ses citoyens les mêmes droits, les mêmes obligations et la même exigence de responsabilité.
Car à force de rechercher les origines de chacun, nous risquons de perdre de vue notre destination commune.
Et pendant que nous organisons notre interminable concours de généalogie nationale, d’autres nations organisent leur puissance économique, construisent leurs universités, développent leurs technologies et préparent leurs enfants au monde qui vient.
C’est probablement cela, au fond, qu’il faudrait opposer au débat du caniveau : non pas une nouvelle bataille identitaire, mais une politique de la citoyenneté.
Non pas demander sans cesse : « Qui est vraiment des nôtres ? »
Mais enfin poser la seule question qui mérite de mobiliser une nation :
« Que voulons-nous devenir ensemble ? »
À propos de cette tribune
Cette contribution propose une lecture croisée du débat congolais sur l’inclusion et l’exclusion par groupe avec les tensions contemporaines autour de la citoyenneté en France, en Europe et aux États-Unis.
Elle vise à déplacer la discussion de l’assignation identitaire vers la responsabilité individuelle, l’égalité civique et l’économie politique de la nation.
Jean-Claude Eale Balangy
Group Chief Executive Officer CMCT TCG




















