La ministre de l’Enseignement supérieur et universitaire vient d’annoncer l’organisation d’un colloque consacré à la révision de la Constitution. L’initiative est surprenante. Non pas parce que le débat constitutionnel serait illégitime. Toute nation a le droit de réfléchir à ses institutions. Mais parce qu’elle émane d’un ministère dont les urgences quotidiennes semblent autrement plus nombreuses.
La RDC demeure le pays qui concentre le plus grand nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté. Ses universités brillent davantage par leur absence dans les classements africains que par leur rayonnement scientifique. La recherche est sous-financée, les infrastructures universitaires vieillissantes et l’insertion professionnelle des diplômés demeure problématique.
Dans ces conditions, on est en droit de se demander s’il n’existe pas d’autres combats plus urgents auxquels l’énergie intellectuelle du ministère aurait pu être consacrée. Comme au football, certains joueurs oublient leur position sur le terrain et se précipitent vers le ballon dès qu’il apparaît, quitte à laisser leur véritable mission sans gardien.
Même pour faire une mauvaise chose, encore faut-il savoir bien la faire
Supposons un instant que l’organisation d’un colloque constitutionnel relève effectivement des priorités du ministère. Encore aurait-il fallu procéder avec méthode et avec un minimum d’esprit institutionnel.
Au lieu de constituer une assemblée des mercenaires universitaires recrutés selon des critères qui échappent au commun des mortels, le ministère aurait gagné à confier l’initiative aux recteurs des universités publiques et privées du pays. Chacun aurait pu organiser des débats au sein de son établissement, mobiliser enseignants, chercheurs et étudiants, puis présenter les conclusions de ces travaux dans un cadre national. Une telle démarche, pour certain, mascarade, aurait été davantage conforme à la vocation même de l’Enseignement supérieur et universitaire.
Elle aurait eu le mérite d’associer l’ensemble du système universitaire congolais, depuis Kinshasa jusqu’aux provinces les plus éloignées. Les universités publiques comme privées auraient ainsi participé à un même effort de réflexion, permettant à la diversité des expériences et des sensibilités académiques de s’exprimer. Les établissements situés dans les provinces actuellement sous occupation de l’AFC-M23 auraient eux aussi pu apporter leur contribution, démontrant que l’unité intellectuelle de la nation survit aux divisions militaires et aux fractures territoriales.
On aurait alors assisté à un véritable exercice de réflexion nationale et non à une opération de communication déguisée en colloque scientifique. Les conclusions auraient sans doute été plus diverses, parfois contradictoires, mais également plus riches et plus représentatives du pays réel.
Calmez-vous chers concitoyens
Je continue de recevoir des messages de personnes qui paniquent chaque fois qu’un vent nouveau souffle sur le débat constitutionnel et qui savent pourtant que ma pétition et mon projet de réforme constitutionnelle, transmis depuis 2024, ont été ignorés parce qu’ils ne correspondaient ni à l’agenda du régime ni à celui de l’opposition. Plus récemment, M. Mbata avait lui-même invité les citoyens à lui transmettre leurs idées et propositions. Qu’est devenue cette initiative ? Pourquoi ces contributions n’ont-elles jamais donné lieu à un véritable débat national ?
Chaque courtisan, chaque amuseur public et parfois même chaque clown politique semble vouloir démontrer son zèle constitutionnel afin d’attirer l’attention du Chef de l’État. Le spectacle devient presque comique tant l’empressement dépasse souvent la compréhension élémentaire des mécanismes institutionnels. Beaucoup semblent croire qu’il suffit de récupérer le ballon pour devenir stratège, alors qu’ils ne font bien souvent que participer à une compétition de loyauté.
La révision partielle ou intégrale de la Constitution n’est ni une affaire de colloques ni une succession de déclarations enthousiastes. Elle suppose d’abord un choix politique majeur. Dans les faits, une véritable refondation constitutionnelle impliquerait la dissolution du Parlement actuel et l’élection d’une Assemblée constituante investie d’une légitimité spécifique. Voilà le véritable goulot d’étranglement du régime. C’est là que réside la difficulté réelle. Tout le reste relève davantage de la gesticulation que de la transformation institutionnelle.
Les flatteries de circonstance et les démonstrations de fidélité n’y changeront rien. Il appartient finalement au Président de la République de comprendre que son héritage ne sera pas jugé à la quantité d’applaudissements qu’il aura suscités chez les courtisans du moment, mais à sa capacité à distinguer les réformes qui ont réellement amélioré les conditions de vie des Congolais des distractions politiques qui n’ont servi qu’à alimenter les délires des élites.
Les boussoles existent, mais personne ne semble vouloir emprunter la route
Après avoir appris que la RDC concentrait la plus forte population vivant dans l’extrême pauvreté au monde, on aurait pu s’attendre à une forme d’électrochoc national. On aurait pu espérer une mobilisation des élites, des universités, des médias et des décideurs autour d’une seule question, celle de savoir comment sortir des millions de Congolais de cette humiliation quotidienne, à la fois sociale et économique. Pourtant, il ne se passe pratiquement rien. Aucun conseil du gouvernement consacré à cette question. Aucune initiative majeure des deux chambres du Parlement. L’opposition elle-même semble peu empressée à en faire un sujet central. Les institutions religieuses, si promptes à intervenir sur d’autres enjeux, ne paraissent pas davantage avoir élevé cette tragédie nationale au rang de priorité. Comme si la plus grande concentration mondiale de pauvreté extrême était devenue un simple bruit de fond auquel tout le monde aurait fini par s’habituer.
Aujourd’hui, le dernier rapport du Programme des Nations Unies pour le Développement apporte davantage qu’un simple constat. Il cartographie la pauvreté, identifie ses mécanismes et propose des pistes pour rompre le cercle vicieux qui enferme des millions de citoyens dans la précarité. Les boussoles existent. Mais posséder une boussole ne signifie pas nécessairement emprunter le bon chemin. Encore faut-il accepter de regarder dans la bonne direction. C’est peut-être là le véritable défi de notre époque. Ce n’est pas tant l’absence de diagnostics qui nous fait défaut que notre étonnante capacité collective à détourner le regard des urgences essentielles.
La véritable question est alors simple. Pourquoi l’Enseignement supérieur et universitaire n’a-t-il pas pris l’initiative d’organiser des forums de réflexion autour des récents travaux consacrés à la pauvreté en RDC ? Pourquoi cette mobilisation intellectuelle n’a-t-elle pas été consacrée au plus grand défi national du XXIᵉ siècle ? Pourquoi, comme tant d’autres institutions, choisir de courir derrière le ballon pendant que le match décisif se joue ailleurs ? La réponse est probablement plus simple qu’il n’y paraît. Dans un système où le maintien aux responsabilités dépend davantage de la capacité à deviner les attentes du pouvoir que de celle à répondre aux besoins de la nation, les priorités finissent toujours par se déplacer. Les problèmes fondamentaux restent sur le banc de touche pendant que chacun se précipite vers le ballon du moment.
Le savoir comme bien public
En RDC, on semble avoir oublié depuis longtemps que la vocation de l’université n’est pas de produire des applaudissements savants autour d’idées déjà arrêtées. Sa mission est d’organiser la confrontation des idées, de cultiver l’esprit critique et de permettre à une nation de penser collectivement son avenir. Le savoir n’est pas un bien privé destiné à la seule promotion individuelle. Il constitue un bien public dont dépend la capacité d’une société à résoudre ses problèmes et à construire sa prospérité.
Parce que nous ne lui accordons plus cette place fondamentale, nous avons fini par célébrer davantage les diplômes que les travaux scientifiques eux-mêmes. Nous discutons plus volontiers de la valeur d’un titre académique que de la qualité des contributions apportées au développement national. Nous nous interrogeons sur l’origine d’un doctorat davantage que sur les idées produites par celui qui le détient. Il n’est dès lors guère surprenant que des personnes obtenant leur doctorat à un âge correspondant déjà à celui de la retraite puissent ensuite prétendre à une carrière professorale. Comme si l’université était devenue un lieu de consécration personnelle plutôt qu’une institution chargée de renouveler le capital intellectuel de la nation.
Il n’est donc pas étonnant que nous prêtions si peu d’attention aux critères de sélection des femmes et des hommes appelés à diriger un ministère aussi stratégique que celui de l’Enseignement supérieur et universitaire. Les nations qui prospèrent sont celles qui investissent dans la production du savoir et dans les institutions qui la rendent possible. Les autres se contentent d’accumuler des diplômes tout en important les idées des autres.
Une société qui traite avec légèreté la production du savoir finit toujours par traiter avec la même légèreté la mission et le choix de celles et ceux qui sont chargés de l’organiser.
. Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe





















