Consacrez suffisamment de temps aux discussions sur l’éducation et l’intelligence artificielle (IA), et la pensée critique finira inévitablement par s’imposer. L’IA transforme les méthodes d’apprentissage des élèves et l’évaluation des acquis par les enseignants, et face à cette évolution, la pensée critique est souvent présentée comme la réponse pédagogique la plus appropriée.
Mais à mesure que la technologie remodèle notre façon d’apprendre et d’enseigner, il est facile de négliger une question cruciale : que signifie réellement la pensée critique dans le monde d’aujourd’hui ?
Il existe un réel danger que cela devienne un mot à la mode vide de sens, un antidote simpliste et prétendument universel à cette nouvelle réalité où l’information, les explications et des résultats de plus en plus sophistiqués sont accessibles en un clic.
Élargir les définitions
La pensée critique est généralement perçue comme un ensemble complexe et précieux de compétences et d’habitudes. Elle englobe la capacité d’évaluer les preuves, d’analyser les arguments, d’identifier les présupposés, de distinguer les arguments solides des arguments faibles et de tirer des conclusions raisonnées.
Ces compétences restent essentielles, mais elles ne permettent pas de saisir pleinement ce dont les étudiants ont besoin pour relever les défis cognitifs d’un monde piloté par l’IA.
Des recherches récentes ont commencé à explorer cette distinction à travers des concepts tels que la pensée critique numérique , qui intègre l’idée que les environnements en ligne, façonnés par des algorithmes opaques, la personnalisation et l’information diffusée sur des plateformes, exigent des individus qu’ils interprètent non seulement le contenu qu’ils rencontrent, mais aussi la manière dont ils ont fini par le voir au départ.
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À mesure que nos environnements d’apprentissage et de vie évoluent, notre compréhension de la pensée critique doit elle aussi évoluer. En tant que chercheuse en éducation civique, je crois que la solution réside non pas dans l’abandon des définitions traditionnelles de la pensée critique, mais dans leur élargissement.
Réflexion et jugement
La pensée critique se déroule en deux étapes. La première est la réflexion, ce bref instant crucial de pause et de considération qui précède la seconde étape, celle de la formulation d’un jugement.
La réflexion exige que les individus remettent en question les preuves, examinent les hypothèses, comparent les interprétations concurrentes, reconnaissent les limites de leur propre perspective et soient disposés à réviser leurs conclusions à la lumière d’arguments plus solides ou de nouvelles informations.
Mais les espaces numériques modernes façonnent agressivement notre attention . Les plateformes numériques décident de ce qui est visible, digne de confiance et digne d’intérêt, puis proposent du contenu aux utilisateurs sous forme de vidéos courtes, de textes brefs et de flux défilants à l’infini.
La pensée critique est difficile dans ces espaces numériques car le temps et l’espace nécessaires à la réflexion disparaissent. Les utilisateurs ont plutôt tendance à passer directement de la consommation au jugement.
Cependant, nous pouvons tout à fait encourager la première étape cruciale de la réflexion en dehors de ces environnements numériques. Et comme pour tout objectif éducatif significatif, cette habitude ne s’acquiert pas uniquement par l’enseignement. Elle se développe progressivement grâce à la pratique répétée, aux retours d’information, à la réflexion et à la révision tout au long du programme.
Si la pensée critique commence par une réflexion rigoureuse, elle ne s’y limite pas. La réflexion nous prépare à exercer notre jugement.
Le jugement est le point de départ de la réflexion qui oriente l’action. C’est là que nous décidons ce qui mérite notre attention, le degré de confiance que nous accordons à nos connaissances et les responsabilités qui en découlent. Il détermine notre manière d’interagir avec les autres dans des situations où nous ne pouvons être absolument certains de ce que nous savons.
L’ingrédient clé : l’humilité intellectuelle
L’un des atouts les moins reconnus de l’éducation est qu’elle aide les élèves à découvrir les limites de leur propre compréhension. Se confronter à des idées complexes, construire des arguments, faire des erreurs et revoir sa réflexion ne se limite pas à la simple acquisition de connaissances. Ces processus affinent progressivement le jugement en apprenant aux élèves à distinguer la simple obtention d’une réponse de la compréhension profonde d’un sujet.
Grâce aux outils d’intelligence artificielle, il est plus facile que jamais de produire un travail qui paraît superficiellement réfléchi, persuasif et sophistiqué. On peut ainsi paraître informé et éloquent sans jamais fournir l’effort cognitif nécessaire à une véritable compréhension.
Il est donc essentiel d’apprendre aux élèves à distinguer une réponse d’une véritable compréhension. La capacité à rédiger un texte fluide et bien construit est une compétence totalement distincte de celle qui consiste à construire une argumentation solide. En effet, une prose élégante peut souvent masquer, voire détourner l’attention, d’un manque de compréhension claire.
Le risque n’est pas que l’utilisation de l’IA produise des élèves incapables de penser. Le risque est qu’il devienne de plus en plus facile de confondre performance brillante et profondeur intellectuelle, chez nous comme chez les autres.
C’est là qu’intervient l’humilité intellectuelle . Ni modestie, ni manque de confiance, il s’agit de la capacité à reconnaître les limites de sa propre compréhension, à être ouvert à la remise en question et à doser sa confiance en fonction de ses connaissances réelles. L’humilité intellectuelle empêche le jugement de se figer en une certitude aveugle.
Cette capacité fait de la pensée critique bien plus qu’un simple ensemble de compétences cognitives. Elle s’inscrit dans un projet éducatif plus vaste, qui prépare les élèves à exercer un jugement responsable envers autrui et le monde qu’ils partagent.
Protéger la démocratie
Les sociétés démocratiques dépendent de personnes capables de peser le pour et le contre des arguments contradictoires, de reconnaître l’incertitude sans en être paralysées et de revoir leurs points de vue lorsque cela s’avère nécessaire.
Ces compétences n’émergent pas d’elles-mêmes. Elles peuvent se développer grâce à des expériences éducatives qui interrogent régulièrement les élèves non seulement sur leur opinion, mais aussi sur la manière dont ils sont parvenus à une conclusion particulière, sur les éléments qui pourraient les amener à la reconsidérer et sur le degré de confiance qu’elle mérite réellement.
Considérée sous cet angle plus large, la pensée critique ne saurait se réduire à une simple compétence, intégrée à un seul cours ou mesurée par une seule évaluation. Elle se développe de manière transversale, à travers des expériences qui obligent les étudiants à revoir leurs conclusions à la lumière de nouvelles preuves, à défendre des interprétations divergentes, à expliquer le raisonnement qui sous-tend leurs décisions et à réfléchir honnêtement aux limites de leur propre compréhension.
Concrètement, cela ressemble à une expérience scientifique qui réfute l’hypothèse d’un étudiant, à un cours d’histoire comparant des interprétations contradictoires d’un même événement, ou à une discussion littéraire explorant de multiples lectures d’un texte.
Ce type d’exercice invite les élèves à cultiver une même habitude : faire preuve de discernement et d’humilité intellectuelle. L’objectif n’est pas simplement de trouver la bonne réponse, mais d’apprendre à reconnaître les situations où il convient de remettre en question, d’affiner ou de modifier son propre raisonnement.
En fin de compte, cette habitude prépare les élèves au monde réel d’aujourd’hui, où les défis n’ont que rarement des réponses claires ou des informations complètes. Comme tous les adultes, les élèves devront s’orienter parmi les affirmations contradictoires et les débats publics, souvent animés par des plateformes dont le contenu est généré par l’IA et dont la sélection est automatisée . Dans ces espaces, la confiance a tendance à dépasser la compréhension.
Les sociétés démocratiques ont besoin de citoyens qui se soient exercés à l’exercice difficile de la remise en question de leurs opinions. La salle de classe offre un cadre sécurisant et sans pression pour développer cette compétence avant de la mettre en pratique dans la vie réelle.
Les écoles et les universités ont le devoir d’apprendre aux étudiants à faire preuve de discernement face à l’incertitude, aux désaccords et à la complexité. Ce travail ne consiste pas à enseigner la pensée critique comme une compétence à part entière, mais à concevoir des expériences d’apprentissage qui incitent régulièrement les étudiants à questionner, réviser, justifier et repenser leur propre raisonnement dans toutes les disciplines.
Ce faisant, l’humilité intellectuelle devient non seulement un exercice académique, mais une habitude civique profondément enracinée.
Sara Kells
Directrice de la gestion des programmes chez IE Digital Learning et professeure adjointe en sciences humaines à l’IE University

















