La RDC semble une nouvelle fois prête à consacrer des mois à un débat dont le niveau intellectuel demeure tragiquement inférieur aux défis du pays. Changement de Constitution, troisième mandat, dialogue national, médiation, inclusivité, refondation, consensus, toutes les formules sont déjà disponibles et tous les acteurs connaissent leur rôle. La majorité expliquera que les institutions doivent évoluer, l’opposition soupçonnera une opération de conservation du pouvoir, les confessions religieuses réclameront un compromis et une armée de politiciens périphériques découvrira soudain une vocation pour le salut de la République.
Le problème n’est pas que la Constitution puisse être discutée. Aucun texte institutionnel n’est éternel et une République sérieuse doit pouvoir examiner ses propres règles. Ce qui devrait inquiéter davantage est le calibre du débat proposé à la RDC. Nous parlons du nombre de mandats beaucoup plus que de la qualité de l’État, des ambitions des politiciens beaucoup plus que de l’architecture de la République, de la composition d’un dialogue beaucoup plus que des problèmes précis que ce dialogue serait censé résoudre.
Cette pauvreté intellectuelle transforme déjà la question constitutionnelle en spectacle. La RDC souffre d’une administration archaïque, d’une justice fragile, d’une décentralisation largement fictive, d’une fiscalité inefficace, d’institutions politisées, d’une économie insuffisamment productive et d’un État qui peine encore à exercer normalement ses fonctions les plus élémentaires. Face à cet ensemble de défaillances, une partie de la classe politique propose essentiellement de déplacer quelques virgules dans la Constitution et de réunir encore une fois ceux qui vivent depuis des décennies autour du même système.
Réécrire les articles pour ne pas réformer l’État
La classe politique congolaise possède une étrange fascination pour les solutions juridiques aux problèmes qu’elle crée elle-même. Lorsque l’administration fonctionne mal, elle réclame une réforme institutionnelle. Lorsque les élections sont contestées, elle invente une nouvelle architecture électorale. Lorsque les provinces étouffent, elle promet davantage de décentralisation. Lorsque le pouvoir et l’opposition ne se parlent plus, elle convoque un dialogue. Lorsque les institutions déçoivent, elle finit par soupçonner la Constitution.
Cette logique permet d’éviter une question beaucoup plus embarrassante. Que deviendrait réellement la RDC si demain aucun article constitutionnel n’était modifié, mais que les magistrats devenaient indépendants, l’administration professionnelle, les finances publiques traçables, les provinces effectivement financées, les marchés publics transparents et les responsables publics réellement sanctionnés lorsqu’ils échouent ? La transformation serait probablement infiniment plus profonde que celle produite par plusieurs dizaines d’amendements constitutionnels.
Une Constitution peut définir une institution. Elle ne peut pas lui donner automatiquement de la compétence. Elle peut proclamer l’indépendance de la justice. Elle ne peut pas empêcher un magistrat de servir un intérêt politique si l’ensemble du système le récompense pour cela. Elle peut consacrer la décentralisation. Elle ne peut pas contraindre le pouvoir central à transférer loyalement les moyens nécessaires aux provinces si la culture politique considère encore Kinshasa comme propriétaire de la République.
Même la défense absolue de la Constitution de 2006 peut devenir intellectuellement paresseuse. Empêcher une révision destinée à permettre une prolongation personnelle du pouvoir est une position politique parfaitement défendable. Faire croire que le texte de 2006 constitue déjà l’architecture institutionnelle idéale de la RDC relève d’une autre forme de paresse. La RDC ne devrait choisir ni entre l’opportunisme constitutionnel du pouvoir ni entre le conservatisme constitutionnel de l’opposition. Elle devrait commencer par identifier précisément ce qui dysfonctionne et déterminer ce qui exige réellement une modification constitutionnelle.
Nous en sommes malheureusement encore très loin. Le débat public se concentre principalement sur celui qui pourrait rester, celui qui devrait partir et celui qui pourrait se présenter. Une République de plus de cent millions d’habitants discute de son avenir institutionnel comme si la question centrale de son XXIe siècle était la carrière politique de quelques hommes.
Le dialogue national prépare déjà son propre cirque
Félix Tshisekedi a annoncé le 27 août un « Dialogue national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État », avec des consultations dans les 26 provinces avant des assises nationales à Kinshasa. Sur le papier, l’ambition paraît considérable. Dans la pratique, la RDC possède déjà une longue expérience de dialogues dont la solennité dépasse presque toujours la capacité réelle à transformer l’État.
La mise en scène est prévisible. Les délégations arriveront, les partis réclameront leurs quotas, les confessions religieuses parleront de paix et de consensus, la société civile exigera sa représentation et d’anciens dignitaires reviendront expliquer comment sauver un pays qu’ils ont déjà eu l’occasion de gouverner. Les communiqués invoqueront l’inclusivité, la refondation, la cohésion, la souveraineté et l’intérêt supérieur de la nation, tandis que chacun cherchera surtout à savoir quelle place il occupera autour de la table et ce qu’il pourra en retirer.
Le problème ne tient donc pas seulement aux intentions, mais à la qualité politique et intellectuelle de ceux qui seront appelés à penser la refondation. Une table dominée par les professionnels de la politique congolaise risque surtout de reproduire les réflexes, les intérêts et les médiocrités du système qu’elle prétend corriger. Ceux qui ont construit leur carrière à l’intérieur de cet ordre ne sont pas automatiquement les mieux placés pour imaginer celui qui devrait le remplacer.
Commencera alors la véritable bataille, celle des invitations. Chaque regroupement revendiquera sa part, chaque notable rappellera son importance, chaque structure tentera de démontrer sa représentativité et chaque politicien sans assise réelle transformera quelques apparitions médiatiques en certificat d’existence nationale. Dans ce mécanisme, celui qui fait suffisamment de bruit finit souvent par obtenir exactement ce qu’il cherchait, devenir un interlocuteur officiel de la République.
C’est là que le dialogue peut produire son effet le plus pervers. Il peut récompenser non pas la compétence, la profondeur des idées ou la capacité à construire, mais la flatterie, l’agitation et la nuisance. Il suffit parfois de parler plus fort, d’insulter davantage, de créer une petite formation politique, d’occuper les plateaux, d’exagérer sa base et de menacer suffisamment l’ordre politique pour que l’État finisse par vous reconnaître comme « acteur incontournable ».
La RDC fabrique ainsi périodiquement ses propres notables par le mécanisme censé résoudre ses crises. Plus un individu réussit à devenir un problème, plus il augmente ses chances d’être invité à la table chargée de régler le problème. La compétence ne garantit aucune influence, la production d’idées ne garantit aucune écoute et le travail de fond reste invisible, tandis que la capacité de nuisance devient parfois une voie d’accès accélérée à la reconnaissance politique.
À cela s’ajoute l’industrie de la flatterie. Chaque régime produit autour de lui des acteurs dont la principale fonction consiste à expliquer quotidiennement que le chef voit plus loin que tout le monde. Lorsque vient le temps de parler de refondation, ces mêmes voix peuvent soudain être présentées comme des penseurs de l’avenir national. La contradiction est presque comique. La RDC demande à ceux qui ont passé des années à applaudir le fonctionnement du système d’expliquer maintenant comment le transformer.
Viennent enfin les professionnels du dialogue, ces figures que l’on retrouve presque mécaniquement à chaque concertation, consultation, forum, médiation, accord ou moment historique. Ils traversent les crises, les gouvernements et les transitions avec une remarquable permanence, puis reviennent annoncer que cette fois la refondation sera différente.
Un véritable dialogue devrait inverser cette logique. Il devrait donner moins de place à celui qui sait se rendre bruyant et davantage à celui qui sait construire. Sans cela, la refondation ne sera qu’une distribution de microphones suivie d’une distribution de chaises, avec quelques nouveaux « leaders » autoproclamés, quelques ambitions ministérielles supplémentaires et exactement les mêmes problèmes institutionnels laissés intacts.
La RDC n’a pas besoin d’un nouveau cirque constitutionnel
Une véritable réflexion constitutionnelle devrait poser des questions beaucoup plus ambitieuses. Un pays de la taille de la RDC doit-il continuer à concentrer autant de décisions politiques et administratives à Kinshasa ? La décentralisation actuelle est-elle sérieusement financée ? Faut-il revoir les rapports entre l’État central et les provinces ? Comment protéger davantage la haute administration des changements politiques ? Quels mécanismes permettraient de sanctionner réellement l’échec institutionnel ? Comment construire un pouvoir judiciaire moins dépendant des rapports de force politiques ? Comment administrer demain une population qui pourrait doubler alors que l’État peine déjà à servir celle d’aujourd’hui ?
Ces questions mériteraient un débat constitutionnel parce qu’elles concernent l’architecture future de la RDC. Elles exigeraient des études comparatives, des simulations financières, des données démographiques, une réflexion territoriale et des choix institutionnels cohérents. Elles obligeraient enfin la classe politique à parler de la République au lieu de parler presque exclusivement d’elle-même.
La RDC fait malheureusement l’inverse. Avant même d’avoir produit un diagnostic institutionnel sérieux, elle parle déjà de dialogue. Avant d’avoir établi quelles dispositions constitutionnelles constituent réellement des obstacles au développement de l’État, elle discute déjà de changement de Constitution. Avant de savoir ce que la « refondation » signifie concrètement, elle prépare déjà ceux qui pourront s’asseoir autour de la table.
Le risque est alors considérable que cette table devienne une nouvelle fabrique de pouvoir pour les mêmes catégories de personnages. Les flatteurs seront récompensés pour leur loyauté bruyante, les agitateurs pour leur capacité de nuisance, les chefs sans véritables troupes pour leur visibilité médiatique et les professionnels du repositionnement pour leur remarquable faculté à survivre à chaque changement politique. Quelques-uns ressortiront du dialogue avec davantage de poids qu’ils n’en avaient avant d’y entrer, non parce qu’ils auront proposé une meilleure République, mais parce que la République aura encore une fois accepté de confondre bruit et représentativité.
C’est ainsi que les dialogues censés résoudre les crises peuvent finir par reproduire exactement les incitations qui alimentent la médiocrité politique. Celui qui travaille sérieusement apprend que le silence institutionnel ne rapporte presque rien. Celui qui gesticule découvre que suffisamment de vacarme peut conduire à une invitation officielle. Celui qui flatte comprend que la proximité peut valoir davantage que la compétence.
La véritable refondation commencerait lorsque la RDC cessera de demander quelle Constitution convient à ses dirigeants et commencera à déterminer quel État mérite sa population et quel système institutionnel peut porter ses ambitions futures. Elle commencerait aussi lorsque l’accès à la table nationale cessera d’être une récompense pour ceux qui crient le plus fort, flattent le mieux ou menacent suffisamment le système pour que le système finisse par leur offrir une chaise.
Sans cette rupture, le dialogue national ne refondera rien. Il donnera simplement de nouveaux microphones à ceux qui en possèdent déjà, fabriquera quelques nouveaux « incontournables », recyclera les anciens sous le vocabulaire de la cohésion nationale et permettra à chacun de déclarer que la République vient de vivre un moment historique. La RDC aura encore organisé un grand spectacle politique pour éviter l’exercice beaucoup plus difficile qui consiste à construire un État.
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