Iran–États-Unis : une guerre qui cherche encore sa limite

Entre Washington et Téhéran, la question n’est plus réellement de savoir si l’affrontement a commencé. Il s’agit désormais de savoir jusqu’où chacun pense pouvoir frapper l’autre sans provoquer l’escalade qu’il affirme encore vouloir éviter. Après plusieurs mois de confrontation, une période relative d’accalmie a laissé place à de nouveaux échanges militaires au début de septembre. Les États-Unis ont repris leurs frappes contre des cibles iraniennes, l’Iran a riposté contre des intérêts américains et régionaux, tandis que les opérations se déplacent progressivement vers l’infrastructure énergétique qui constitue le véritable système sanguin de cette guerre.

Le 5 septembre, les forces américaines et iraniennes ont échangé des tirs autour de navires dans les eaux proches de l’Iran. Washington affirme avoir ensuite frappé trois pétroliers iraniens après que deux bâtiments de l’US Navy eurent été visés par des missiles balistiques. Téhéran promet désormais que toute nouvelle attaque recevra une réponse plus rapide et plus douloureuse.

Ce qui apparaît ressemble de moins en moins à une succession d’incidents séparés. Washington tente d’étrangler la capacité économique iranienne, Téhéran cherche à démontrer que cet étranglement aura également un prix pour les États-Unis et leurs partenaires. L’enjeu dépasse donc largement le programme nucléaire iranien. La confrontation porte désormais sur la capacité de chaque camp à imposer des coûts que l’autre ne pourra politiquement, économiquement ou militairement supporter.

Washington veut rendre la résistance iranienne financièrement impossible

La stratégie américaine repose aujourd’hui sur une combinaison particulièrement agressive de puissance militaire et d’asphyxie économique. L’administration Trump cherche à réduire les exportations pétrolières iraniennes, à neutraliser les réseaux permettant de contourner les sanctions et à augmenter simultanément le coût militaire du refus iranien. Reuters rapporte que cette pression commence à affecter plus profondément l’économie iranienne, déjà confrontée à l’inflation, aux difficultés monétaires et au chômage.

Le calcul de Washington paraît relativement simple. Il ne serait pas nécessaire de détruire complètement la capacité militaire iranienne si le coût économique du conflit devient suffisamment insupportable pour forcer Téhéran à modifier son comportement. Cette logique explique pourquoi les exportations de pétrole occupent une place aussi centrale dans la stratégie américaine. Toucher le pétrole iranien signifie toucher les recettes permettant au régime de financer l’État, ses forces armées et sa capacité de résilience.

Mais cette stratégie comporte une contradiction. Plus Washington transforme le pétrole iranien en cible, plus Téhéran possède une incitation à transformer l’ensemble du système énergétique du Golfe en champ de bataille. L’Iran ne peut probablement pas gagner une confrontation conventionnelle prolongée contre les États-Unis, mais il peut augmenter considérablement son coût en menaçant les infrastructures, les navires et les routes par lesquelles circule une partie essentielle de l’énergie mondiale.

C’est précisément la logique des dernières menaces iraniennes. Le président du Parlement, Mohammad Baqer Qalibaf, a averti que les infrastructures énergétiques américaines et alliées dans la région étaient vulnérables. Téhéran prépare également de nouvelles restrictions de navigation autour du détroit d’Ormuz, tandis que les perturbations ont déjà contribué à la hausse des prix de l’énergie.

Washington veut donc enfermer l’Iran économiquement. Téhéran répond qu’il possède la capacité de rendre l’enfermement coûteux pour tout le monde. La guerre devient ainsi une étrange négociation menée avec des missiles, des sanctions, des pétroliers et le prix du baril.

Cette dynamique expose aussi la limite fondamentale de la stratégie américaine. Une pression économique suffisamment forte peut affaiblir un adversaire sans nécessairement le rendre plus conciliant. Elle peut également convaincre ce dernier que sa meilleure défense consiste précisément à internationaliser le coût de son propre étranglement. L’Iran semble aujourd’hui parier sur cette seconde possibilité.

Téhéran transforme Ormuz en assurance-vie stratégique

L’Iran possède peu d’instruments capables d’égaler directement la puissance militaire américaine. Le détroit d’Ormuz lui offre cependant quelque chose de beaucoup plus précieux qu’une symétrie militaire, une capacité de nuisance systémique. Une perturbation durable de cette voie maritime ne toucherait pas uniquement les États-Unis. Elle affecterait les monarchies du Golfe, les importateurs asiatiques, les marchés européens et finalement les consommateurs américains eux-mêmes.

Téhéran semble avoir compris que son meilleur moyen de répondre à l’asymétrie militaire consiste à élargir géographiquement et économiquement le prix de la confrontation. Les attaques contre les intérêts américains ou ceux de leurs partenaires, les pressions sur les navires et les restrictions autour d’Ormuz servent moins à démontrer que l’Iran peut vaincre les États-Unis qu’à prouver qu’une victoire américaine ne pourra pas être propre, rapide ou gratuite.

Cette stratégie est dangereuse précisément parce qu’elle possède une certaine rationalité. Chaque camp pense encore disposer d’un niveau supplémentaire d’escalade qu’il peut contrôler. Washington frappe davantage sans vouloir nécessairement une guerre totale. Téhéran riposte davantage sans rechercher nécessairement une confrontation militaire directe illimitée. Les deux testent les limites de l’autre en supposant qu’il existe encore une ligne identifiable au-delà de laquelle personne ne voudra aller.

C’est souvent ainsi que les guerres deviennent plus grandes que les intentions initiales de ceux qui les conduisent.

Le dossier nucléaire, qui avait longtemps constitué le centre visible de la confrontation entre Washington et Téhéran, risque même de devenir secondaire face à cette nouvelle logique. Les discussions antérieures n’ont pas produit de règlement durable et les arrangements provisoires conclus pendant l’année n’ont pas empêché le retour des frappes. Le problème est désormais plus large. Il concerne la place régionale de l’Iran, sa capacité militaire, son pétrole, la sécurité maritime du Golfe et la volonté américaine de démontrer qu’une puissance régionale ne peut durablement imposer ses propres règles au prix des intérêts américains.

Téhéran, de son côté, doit démontrer exactement l’inverse. Céder sous la pression américaine signifierait reconnaître que suffisamment de bombardements et de sanctions permettent à Washington d’imposer les limites stratégiques d’un État souverain. Pour le régime iranien, l’enjeu touche donc aussi à sa survie politique et à sa crédibilité interne.

C’est ce qui rend la confrontation actuelle particulièrement instable. Les États-Unis disposent d’une supériorité militaire écrasante, mais l’Iran dispose d’une géographie capable de transformer cette supériorité en facture internationale. Washington peut détruire davantage. Téhéran peut perturber davantage. Aucun de ces deux verbes ne ressemble à une stratégie de sortie.

Le véritable danger des prochains jours ne réside donc pas nécessairement dans une décision explicite de commencer une guerre beaucoup plus vaste. Il réside dans la possibilité qu’un pétrolier touché, un navire américain gravement endommagé, une attaque causant un nombre important de morts ou une perturbation plus sérieuse d’Ormuz oblige l’un des deux camps à répondre au niveau supérieur.

Entre l’Iran et les États-Unis, la diplomatie n’a pas complètement disparu. Elle est simplement en train d’être conduite avec des instruments qui deviennent de plus en plus difficiles à ranger.

NBSInfos.com

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