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EN RDC, Il m’arrive d’être invité sur des plateaux de télévision congolais où certains présentateurs m’expliquent, avec une assurance presque impériale, à quel point leur programme change des vies et combien mon passage devant leurs caméras devrait m’être précieux, comme si quelques minutes sous leurs projecteurs allaient soudain me rapprocher du prix Nobel d’économie. Pourtant, lorsque je leur pose une question beaucoup plus élémentaire, « Votre programme est-il une émission ou un show ? », le regard devient souvent vide. La distinction semble n’avoir jamais été pensée.
Un chien ne devient pas un chien parce que quelqu’un a écrit « chien » sur sa cage. De la même manière, réunir un présentateur, quelques politiciens, des caméras et beaucoup de décibels ne suffit pas à fabriquer une émission politique. Nous avons appris à baptiser les choses avant même de nous demander ce qu’elles sont.
L’audience congolaise, au pays comme au-delà de ses frontières, mesure rarement combien, avant le plateau et parfois jusque pendant le tournage, bon nombre d’entre nous s’investissent pour essayer de faire basculer vers l’émission ce qui avait été conçu comme un simple show. Pour ma part, je prépare, je recentre, je ramène les faits, je refuse certaines facilités, non par caprice, mais par respect pour l’audience et pour moi-même. Cet effort ne réussit pourtant pas toujours. Certains plateaux résistent à toute tentative d’élévation, tant leur architecture repose déjà sur le bruit, la mise en scène, l’interruption et la recherche du moment viral plutôt que sur la construction d’une pensée.
Ce que l’écran ne dit pas
La RDC ne manque pas de plateaux. Elle ne manque pas non plus d’animateurs, d’invités, de micros, de caméras, de génériques tapageurs ou de séquences qui terminent leur course sur TikTok et WhatsApp. Elle souffre plutôt d’un autre déficit, beaucoup moins spectaculaire mais autrement plus sérieux. Nous avons progressivement cessé de distinguer une émission d’un show.
Ce qui apparaît chaque jour sur nos écrans porte volontiers les mots émission, débat, analyse, magazine, actualité, culture, société ou information. Pourtant, retirer le logo de la chaîne et observer seulement le contenu donnerait parfois une tout autre classification. On y trouverait du spectacle, de l’invective, des personnages récurrents, des indignations programmées, des cris, des humiliations, quelques bouffonneries et cette obsession désormais familière du fragment vidéo capable de devenir viral le lendemain. Tout cela peut parfaitement constituer du divertissement. La confusion commence lorsque nous décidons collectivement de lui attribuer une autre nature simplement parce que l’étiquette posée dessus le prétend.
Une émission possède une architecture, un show possède une scène
Une émission digne de cette appellation ne se définit pas par la simple présence d’invités autour d’une table ni par le sérieux affiché du décor. Elle se reconnaît à son architecture intellectuelle. Un sujet est délimité, les faits nécessaires sont établis, l’animateur sait ce qu’il cherche et les affirmations importantes peuvent être confrontées à des données, des archives, des documents ou des contradictions. Les invités ne sont pas seulement choisis pour occuper l’espace ou parler plus fort que les autres. La discussion mène quelque part.
Le show obéit à une économie différente. Il lui faut des personnages, une tension, un moment capable de survivre au programme lui-même. Quelqu’un se lève, provoque, insulte, menace de quitter le plateau ou transforme un sujet de fond en duel personnel. Le lendemain, personne ne se souvient nécessairement de ce qui a été appris, mais tout le monde sait qui a humilié qui, qui a crié le plus fort ou quelle séquence a circulé partout.
Il n’y aurait rien de condamnable à cela lorsque le produit est présenté pour ce qu’il est. Une société peut parfaitement avoir ses talk-shows, ses satires, ses programmes polémiques, ses divertissements et même ses clowneries télévisées. Ce qui devient malsain est la fraude intellectuelle d’étiquetage qui consiste à commercialiser du spectacle sous l’appellation d’information, d’analyse, de débat ou de magazine.
CSAC, commencez une guerre contre le mauvais étiquetage
Le CSAC n’a pas besoin de devenir le ministère du bon goût. Ce serait une erreur. Il n’a pas davantage besoin de décider quelles opinions sont intelligentes et lesquelles ne le sont pas. La liberté de la presse et de communication demeure précisément l’une des missions que la Constitution lui demande de garantir. Mais cette même architecture juridique lui confie aussi la protection de la déontologie, la qualité des productions et le contrôle du respect des grilles et cahiers des charges des médias.
Il existe alors une intervention beaucoup plus intéressante que la censure. Exiger que les médias nomment correctement ce qu’ils produisent.
Qu’une chaîne souhaite fabriquer deux heures de confrontation politique théâtralisée, très bien. Qu’elle l’inscrive comme talk-show, divertissement politique ou programme d’opinion. Qu’une autre annonce une émission d’information ou un magazine d’analyse, qu’elle accepte alors les exigences élémentaires attachées à cette appellation. Recherche préalable, factualité identifiable, séparation entre commentaire et information, contradiction organisée et minimum de discipline éditoriale.
La loi congolaise elle-même reconnaît déjà que toutes les productions audiovisuelles n’appartiennent pas à la même famille. La grille prévue par la législation distingue notamment information et magazines, culture, sport et divertissement, économie et développement, ainsi que recherche et technologie. Ce vocabulaire devient inutile lorsque n’importe quel spectacle où apparaissent trois politiciens est automatiquement baptisé « émission politique ».
La RDC n’a pas seulement besoin de davantage de médias
Depuis longtemps, nous mesurons le pluralisme médiatique par le nombre de chaînes, de radios, de sites et désormais de studios YouTube. Cette abondance donne l’impression d’un espace public extraordinairement vivant. Quantité de microphones ne signifie pourtant pas quantité d’information.
Une nation peut posséder cinq cents plateaux politiques et rester intellectuellement sous-informée lorsque tous poursuivent le même produit. Le clash. La déclaration. La provocation. Le scandale du jour. Le politicien contre le politicien. Le journaliste devenu lui-même personnage principal de son émission.
Pendant ce temps, combien d’émissions régulières démontent véritablement un budget national ligne après ligne ? Combien expliquent une décision de la Banque centrale avec graphiques et données historiques ? Combien prennent une entreprise publique et examinent ses états financiers ? Combien confrontent les promesses minières aux volumes produits, les politiques agricoles aux importations alimentaires ou les discours sur les infrastructures à leur coût kilométrique ?
Voilà où commence une émission.
Provoquer une grande révolution
Le CSAC doit imposer, ou au minimum normaliser, une classification publique beaucoup plus rigoureuse des programmes audiovisuels. Information, magazine d’analyse, débat, opinion, talk-show, divertissement, satire, programme partisan, interview, investigation. Non pour empêcher quelqu’un de parler, mais pour permettre au téléspectateur de savoir ce qu’on lui vend.
Nous exigeons déjà qu’un produit alimentaire dise ce qu’il contient, qu’un médicament porte une indication précise et qu’une publicité ne se présente pas comme un documentaire. Pourquoi l’un des produits les plus déterminants dans la formation du jugement citoyen pourrait-il continuer à circuler sous une étiquette approximative ? La RDC ne souffre pas d’un déficit de politique télévisée. Elle souffre surtout d’un excès de spectacle politique déguisé en production éditoriale.
La vraie bataille du CSAC pour la qualité de l’espace médiatique congolais ne nécessite ni pendaison de chaîne, ni crucifixion d’animateur ou d’invité. Elle tient à quelque chose de beaucoup plus simple, le mauvais étiquetage. Lorsqu’un show est vendu comme émission, qu’un spectacle est vendu comme information ou qu’une confrontation théâtralisée est présentée comme analyse, le public consomme un produit sous une identité qui n’est pas la sienne. Dans le domaine politique, cette confusion devient encore plus lourde de conséquences puisqu’elle transforme la mise en scène en matière première du jugement citoyen. Économiquement, elle récompense le bruit, la viralité et la polémique davantage que la recherche, la compétence éditoriale et la production d’une information capable d’améliorer la qualité des décisions collectives.
Appelez une émission une émission. Appelez un show un show. Le public n’a pas besoin qu’on choisisse à sa place ; il a besoin qu’on lui dise clairement ce qu’on lui sert. Ensuite, qu’il décide lui-même ce qu’il veut regarder.
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
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