Après l’adoption par les Nations Unies , en septembre 2026, d’une résolution approuvant une carte représentant plus fidèlement la superficie des terres émergées, l’auteur et journaliste Moky Makura d’Africa No Filter – l’un des principaux sponsors de l’initiative Correct the Map – a demandé : « Qu’est-ce que le monde sous-estime encore en Afrique, alors que c’est pourtant évident ? »
C’est une question légitime.
Cette initiative a mis en lumière la distorsion des continents induite par les projections qui représentent notre planète ronde sur des cartes bidimensionnelles, ce qui a longtemps contribué à faire paraître l’Afrique, en particulier, bien plus petite qu’elle ne l’est en réalité. Mais elle a laissé de côté une autre idée reçue : celle que les cartes européennes de l’Afrique – qui ont façonné notre vision actuelle des pays africains – reposent uniquement sur les observations des Européens qui les ont réalisées.
En tant que spécialiste de l’histoire cartographique de l’Afrique , je sais qu’il s’agit d’une idée fausse qu’il convient de reconsidérer. Des recherches récentes, menées par moi-même et d’autres chercheurs sur la cartographie de l’Afrique de l’Ouest à l’époque coloniale, démontrent qu’une grande partie des informations géographiques figurant sur ces cartes repose sur des observations africaines. Simplement, les Européens se sont largement approprié le mérite.
Une ligne dans le sable
La plupart des traditions cartographiques africaines sont non documentées ou éphémères. Cependant, la cartographie orale et sur le terrain était courante à l’époque précoloniale et souvent très prisée. Les explorateurs européens s’appuyaient sur ces pratiques cartographiques autochtones lors de leurs voyages et les intégraient parfois à leurs propres cartes.
Par exemple, certaines parties de la carte du Sahara dressée en 1861 par l’explorateur français Henri Duveyrier doivent beaucoup aux cartes tracées dans le sable par son guide, Cheikh-Othmán. En effet, plus d’un tiers de la carte de Duveyrier repose sur des informations fournies par des sources locales.
L’un des objectifs communs de la cartographie est de résoudre un problème spatial. Le traçage d’itinéraires consiste à trouver un chemin entre deux points et à déterminer les distances qui les séparent. Pour les Européens, il était important de connaître les lieux de résidence des dirigeants africains ou la route la plus directe vers les principaux centres commerciaux.
Lorsque les explorateurs et les soldats-arpenteurs européens s’enquéraient de la route à suivre, les guides, interprètes et marchands africains leur décrivaient le chemin et traçaient souvent ces itinéraires au sol à l’aide d’un bâton. Les Européens appréciaient les pratiques orales et cartographiques africaines pour leur contribution au savoir ; elles étaient également précieuses pour l’expansion de leurs empires.
Dans ses mémoires de voyage de 1892 , le lieutenant de la marine française Louis-Gustave Binger a reproduit le plan de Niellé, une ville du nord de la Côte d’Ivoire actuelle, qui avait été dessiné sur le terrain par son interprète, Fofana Diawé.
Le chef de Niellé interdit à Binger de se rendre dans la ville, ce qui confère une valeur particulière au dessin de Diawé. Par ailleurs, Binger rapporte qu’un intermédiaire africain disposait au sol des brins de paille de différentes longueurs pour indiquer les distances entre les localités de la région de Kong.
Lors de son exploration de la région située entre le fleuve Niger et le golfe de Guinée au début des années 1890, le lieutenant de marine Jean-Baptiste Marchand recueillait systématiquement auprès des populations locales des informations sur les itinéraires qu’il ne pouvait atteindre. Ces « informations routières de source locale », comme il les appelait, apparaissent en pointillés sur sa carte de référence de la région. Les itinéraires de Marchand et des autres explorateurs européens y figurent en traits pleins.
Lorsque la distance totale de tous les itinéraires est calculée, les sources africaines représentent 65 % des itinéraires sur la carte de Marchand.
Grâce aux intermédiaires africains qui guidaient ces explorateurs militaires, Binger découvrit que les légendaires monts Kong , qui figuraient sur la plupart des cartes du XIXe siècle, n’existaient pas.
Marchand constata que la savane pénétrait plus profondément dans la forêt tropicale humide du centre-sud de la Côte d’Ivoire. La disparition des montagnes imaginaires de Kong et la connaissance d’un trajet plus court à travers la dense forêt tropicale accélérèrent la colonisation française de la région.
Mais cette pratique consistant à afficher des informations routières d’origine locale sur les cartes européennes a fait l’objet de débats parmi les géographes et les officiers militaires européens. Certains cartographes ont refusé de représenter l’Afrique car elle ne respectait pas les normes de la cartographie scientifique .
Ils soutenaient que les informations géographiques reposaient sur des ouï-dire plutôt que sur des mesures. D’autres, notamment les officiers militaires cherchant à étendre les frontières coloniales, appréciaient l’utilité pratique des cartes locales. Ce débat était imprégné de l’ idéologie de la mission civilisatrice autoproclamée qui sous-tendait le colonialisme et qui présupposait la supériorité du savoir européen. Les lignes pointillées indiquent que les informations locales étaient provisoires et seraient finalement remplacées par des lignes continues basées sur des mesures européennes.
Remplir les blancs
L’apparition d’espaces vides sur les cartes est généralement perçue comme une démonstration du niveau de précision scientifique : les cartographes ne représentent pas ce qu’ils ignorent.
Les espaces vides étaient également perçus comme un élément essentiel de l’expansion impériale, car ils suggéraient des territoires vacants ouverts à la colonisation.
Le point commun de ces deux points de vue est que les Européens déterminent ce qui figure ou non sur les cartes de l’Afrique. Cependant, un examen plus approfondi des rapports des explorateurs et des soldats-arpenteurs révèle que les zones non cartographiées résultent souvent du refus des autorités africaines d’autoriser les Européens à traverser leur territoire.
Ces dirigeants africains, avec sagesse, avaient compris les objectifs ultimes des soldats-arpenteurs européens : tracer la voie de la conquête coloniale. Dans ses mémoires relatant son exploration du Mali, de la Côte d’Ivoire et du Burkina Faso actuels, Binger expliquait les zones blanches de sa carte en quatre feuilles par l’absence d’« un bon guide et d’un permis de voyage [délivré par les autorités africaines] ».
Pour pallier ce manque d’accès, les autorités coloniales employèrent des Africains pour explorer et cartographier le continent. Des traces de leurs expéditions, peu connues, figurent sur des cartes compilées par des cartographes européens à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Les itinéraires de deux explorateurs sénégalais, Roger Panet en 1850 et Bou El Mogdad Seck une dizaine d’années plus tard, apparaissent sur la carte de l’Afrique en dix feuilles d’Hermann Habenicht, publiée entre 1885 et 1886.
La cartographie de l’Afrique centrale de deux Africains travaillant comme agents commerciaux portugais, Pedro Joao Baptista et Amaro José, est représentée sur la feuille « Kabébé » de la carte de l’Afrique en 63 feuilles de Régnauld de Lannoy de Bissy.
Le fait de représenter leurs itinéraires en traits pleins aux côtés de ceux des Européens indique que Lannoy les traitait sur un pied d’égalité. Lannoy utilisait également le symbole du trait pointillé pour indiquer les informations géographiques d’origine locale. Plus des deux tiers des informations relatives aux itinéraires figurant sur sa carte Ségou-Sikoro de 1882 proviennent des pratiques cartographiques africaines.
Ces deux cartes ont été utilisées lors de la Conférence de Berlin sur l’Afrique de 1884-1885 pour déterminer les limites des zones de libre-échange dans les bassins des fleuves Congo et Niger.
La conférence a donné le coup d’envoi à la « ruée vers l’Afrique » qui allait se poursuivre jusqu’au XXe siècle. Paradoxalement, les cartes que les Africains avaient contribué à élaborer ont ensuite servi à diviser leurs territoires en colonies européennes.
Des décennies après la décolonisation, lorsque nous ouvrons les archives nationales, nous découvrons ces cartes remarquables, avec leurs lignes continues et pointillées. Les historiens de la cartographie reconnaissent enfin que ces cartes, cataloguées comme des réalisations purement européennes, sont en réalité des productions hybrides, fruits de rencontres interculturelles complexes. L’évidence était pourtant sous nos yeux.
Thomas J Bassett
Professeur émérite, Université de l’Illinois à Urbana-Champaign
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