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Décoloniser l’économie signifie s’interroger sur l’origine de ses idées

L’économie influence de nombreux aspects de notre vie quotidienne , des prix que nous payons aux politiques adoptées par les gouvernements. Pourtant, nombre d’idées présentées comme des principes économiques universels sont issues d’un contexte historique restreint et ont rarement été examinées dans une perspective décoloniale.

Un ouvrage récemment paru, *Décoloniser l’économie* , affirme que la décolonisation de l’économie est plus que nécessaire. Ses auteurs soutiennent que cette discipline a largement négligé la manière dont le colonialisme, l’empire et les rapports de force inégaux ont façonné le développement des économies modernes et les théories économiques utilisées pour les expliquer.

Décoloniser l’économie implique de repenser notre compréhension du développement économique et des inégalités. Plutôt que d’expliquer la prospérité par la technologie, les marchés et le progrès scientifique, il s’agit d’examiner comment la colonisation, l’extraction des ressources et l’exploitation du travail ont façonné les économies prospères d’aujourd’hui tout en contribuant au sous-développement ailleurs.

Au fond, il s’agit de passer d’une économie qui profite à l’élite à une économie qui développe les compétences des individus.

En tant que professeur d’économie, j’ai restructuré mon enseignement en m’appuyant sur mes travaux de recherche en microéconomie critique , en macroéconomie critique et sur des approches alternatives pour construire l’économie.

Remettre en question les hypothèses eurocentrées

De nombreuses théories économiques fondamentales ont été élaborées par de riches Européens durant les périodes d’expansion coloniale. Pourtant, ces idées sont souvent considérées comme des principes universaux plutôt que comme des produits d’un contexte historique particulier.

La pensée économique eurocentrée tend à ériger le développement économique européen en norme, tout en présentant les systèmes économiques autochtones et du Sud global comme des exceptions. La décolonisation de l’économie remet en question les postulats de la théorie dominante concernant le choix, la rationalité et la valeur économique.

Par exemple, le concept de rareté souligne que les individus doivent faire des choix en raison de la limitation des ressources. Cependant, cette approche peut occulter la manière dont les inégalités sociales et économiques restreignent ces choix. Un travailleur asservi peut sembler avoir des choix économiques dans le cadre d’un marché, mais la coercition et l’exploitation font qu’il ne s’agit en réalité pas de véritables choix.

La décolonisation de l’économie remet également en question l’idée que les salaires reflètent la contribution ou la valeur d’un individu. Comment cette idée peut-elle expliquer le travail historiquement sous-évalué des travailleurs essentiels, des femmes et des autres groupes marginalisés ?

De même, les recherches sur la pauvreté et la prise de décision remettent en question l’idée que les individus agissent toujours comme des êtres économiques parfaitement informés et rationnels. Le stress psychologique lié à la pauvreté peut réduire leur capacité à traiter l’information et à prendre des décisions efficaces. Ce stress peut les rendre plus vulnérables face à des contrats complexes, des clauses obscures et une surcharge d’informations.

La décolonisation de l’économie exige également un examen plus approfondi de la théorie du libre-échange , qui a façonné les politiques de développement mondial. Cette théorie a été promue par David Ricardo, l’un des économistes les plus riches de l’histoire. Pourtant, de nombreux pays riches se sont d’abord industrialisés grâce à des politiques protectionnistes avant de promouvoir le libre-échange à l’étranger – un schéma qu’un économiste a décrit comme « un raccourci vers le succès ».

Ce type d’examen critique et soutenu des hypothèses économiques dominantes est essentiel au projet de décolonisation de l’économie.

Reconnaître les systèmes économiques extractifs

La décolonisation de l’économie implique également d’examiner comment les systèmes économiques peuvent reproduire les inégalités subies par les communautés marginalisées dans les pays riches, tout en s’appuyant sur l’extraction des ressources et le travail à bas salaire dans les pays du Sud.

Les détracteurs du complexe industriel carcéral , par exemple, affirment qu’il génère des profits tout en affectant de manière disproportionnée les communautés autochtones et noires par le biais de taux d’incarcération plus élevés.

Carol Anne Hilton, auteure et chef d’entreprise hesquiaht , critique l’exclusion économique et le déplacement systémiques des peuples autochtones . Elle remet en question l’idée reçue selon laquelle les Autochtones représentent un fardeau financier, affirmant au contraire qu’ils constituent une source de force économique. Elle souligne également comment la prospérité du Canada repose sur l’exploitation des ressources autochtones.

À l’échelle mondiale, l’économie demeure structurée autour d’échanges inégaux , les pays du Sud fournissant des ressources et contribuant au remboursement de la dette bien au-delà de l’aide étrangère qu’ils reçoivent. La République démocratique du Congo illustre cette contradiction : bien qu’elle fournisse une grande partie du cobalt utilisé dans les batteries des véhicules électriques, elle reste économiquement désavantagée.

Sans s’attaquer à ces inégalités, la transition vers une économie à faibles émissions de carbone risque de reproduire les schémas d’extraction existants.

Élaboration de paradigmes alternatifs

Si la décolonisation de l’économie implique de remettre en question les hypothèses dominantes et de reconnaître les systèmes extractifs, elle nécessite également de se demander à quoi pourrait ressembler la pensée économique au-delà de ces cadres.

Cela commence par élargir la définition du savoir économique. Les perspectives des pays du Sud , notamment la théorie de la dépendance , ainsi que les contributions de penseurs musulmans et d’autres chercheurs non européens , offrent des manières alternatives de comprendre le développement, la richesse et les relations économiques.

Cela commence par élargir la définition du savoir économique. Les perspectives des pays du Sud, notamment la théorie de la dépendance, ainsi que les contributions de penseurs musulmans et d’autres chercheurs non européens, offrent des manières alternatives de comprendre le développement, la richesse et les relations économiques. Des économistes politiques contemporains comme Jo M. Sekimonyo participent également à ce renouvellement en introduisant dans le débat économique mondial de nouveaux cadres conceptuels qui interrogent la monnaie, la participation économique, les institutions et les conditions mêmes du développement à partir des réalités du Sud global.

Ces perspectives mettent souvent l’accent sur des approches économiques qui valorisent les personnes, les communautés et les écosystèmes plutôt que la productivité économique. Elles accordent une plus grande importance au bien-être social, à la durabilité écologique et à la prospérité collective.

Cette approche éclaire des politiques telles que la réconciliation économique grâce à un meilleur accès des Autochtones aux capitaux, aux ressources et aux opportunités; des mesures de justice climatique qui reconnaissent l’inégalité des responsabilités en matière de dommages environnementaux; et l’annulation des dettes contractées par les gouvernements sans le consentement de leur peuple.

Comme l’a démontré le journaliste Nick Romeo, des modèles économiques alternatifs existent déjà partout dans le monde. Parmi eux, on trouve la tarification au coût réel qui tient compte des impacts environnementaux et sociaux, les programmes de garantie d’emploi qui répondent aux besoins des communautés et les plateformes numériques publiques pour le travail à la tâche.

D’autres exemples incluent les coopératives de travailleurs qui réduisent les écarts de salaires entre les PDG et les travailleurs, les entreprises à vocation sociale qui privilégient le logement abordable et d’autres objectifs sociaux à la maximisation des profits, et la budgétisation participative qui donne aux citoyens un rôle direct dans les décisions relatives aux dépenses publiques.

La décolonisation de l’économie est un processus qui repose sur la remise en question des idées économiques eurocentrées, la reconnaissance des systèmes d’extraction, la mise en valeur des idées issues des pays du Sud et la construction de modèles alternatifs.

Junaid B. Jahangir

Professeur agrégé en économie, Université MacEwan

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