Travailleurs de la mine de cuivre de Kisanga, au Katanga, à la fin des années 1920
Il m’arrive régulièrement d’entendre des Congolais me présenter comme économiste. Je suis économiste politique. La précision paraît parfois inutile, presque académique. Elle devient pourtant beaucoup plus intéressante dès que je pose une question simple. Adam Smith était-il économiste ? Karl Marx était-il économiste ? La réponse arrive généralement avec assurance. Bien sûr. Puis l’assurance vacille lorsque je rappelle que les deux appartenaient d’abord à la tradition de l’économie politique.
Marx pousse même la précision jusque dans le sous-titre de son œuvre majeure, Le Capital. Critique de l’économie politique. David Ricardo, autre figure majeure de cette tradition, avait déjà intitulé en 1817 l’un de ses ouvrages les plus célèbres Des principes de l’économie politique et de l’impôt. Le vocabulaire de l’époque disait donc assez clairement dans quel champ ces penseurs situaient leur travail.
Cette confusion n’est pas propre aux Congolais. Elle tient aussi à la manière dont nous avons fini par raconter l’histoire de la discipline. Bien avant Adam Smith, Ibn Khaldûn réfléchissait déjà, au XIVe siècle, au travail, à l’impôt, au commerce, à la richesse, au rôle de l’État et aux effets du pouvoir sur l’activité économique, sans détacher ces questions de l’organisation politique et sociale. À l’époque de Smith, puis encore largement à celle de Marx, l’étude des prix, de la production, de la monnaie, du commerce ou de la richesse existait évidemment. Elle ne constituait cependant pas encore cette discipline autonome que nous appelons aujourd’hui économie. Ces questions demeuraient prises dans un champ plus vaste où se rencontraient philosophie morale, droit, politique, institutions, histoire et organisation de la société.
Le basculement s’accélère à la fin du XIXe siècle avec la révolution marginaliste et l’affirmation progressive de l’« économie » comme discipline distincte. La publication, en 1890, des Principles of Economics d’Alfred Marshall symbolise fortement cette transition vers un champ plus spécialisé, progressivement doté de ses propres méthodes, modèles, instruments et frontières académiques. Nous avons ensuite projeté cette catégorie moderne vers le passé et transformé rétrospectivement Ibn Khaldûn, Smith, Marx et bien d’autres en simples « économistes ». Leurs interrogations portaient pourtant sur quelque chose de plus vaste que le comportement des prix ou des marchés. Elles embrassaient la propriété, le travail, l’État, l’impôt, le commerce, les classes, l’accumulation, la distribution de la richesse, le pouvoir et l’organisation générale de la société économique.
Cette distinction mérite une attention particulière en RDC. Le débat public congolais saute volontiers aux chiffres, au taux de change, à l’inflation, au budget, aux investissements, aux mines, aux réserves de change ou au taux directeur. Nous discutons volontiers du comment. Le pourquoi qui précède ces choix reçoit beaucoup moins d’attention. Dès que quelqu’un remonte d’un étage pour interroger les principes, les finalités ou la logique générale qui précèdent l’action, on lui reproche parfois de « philosopher ».
Le problème est justement là. Avant de savoir quoi mesurer, quoi corriger ou quelle recette appliquer, encore faut-il savoir dans quel ordre ces décisions prennent sens.
L’économie politique définit l’ordre. L’économie étudie les comportements à l’intérieur de cet ordre.
L’économie politique définit l’ordre
Définir l’ordre économique, c’est répondre aux questions qui viennent avant les chiffres. Qui peut posséder quoi ? Quelle place revient au marché ? Quel rôle revient à l’État ? Comment organiser le travail, le capital, la monnaie, la fiscalité, la propriété et la distribution ? Quelles obligations accompagnent l’accumulation de richesse ? Quelle part de l’activité économique doit relever de l’initiative privée, de la puissance publique ou de formes collectives ? L’économie politique commence à cet étage, celui des principes qui organisent la vie économique avant même que les prix, les salaires, les investissements ou la croissance puissent être observés.
C’est à ce niveau que se situent les grands ordres d’économie politique. Le capitalisme privilégie largement la propriété privée, l’accumulation du capital et l’échange marchand comme mécanismes centraux d’organisation. Le communisme reconfigure la propriété, la production et la distribution autour de formes collectives ou publiques. L’économie islamique inscrit l’activité économique dans un cadre moral et juridique particulier qui encadre la finance, le risque, la propriété, l’échange et les obligations sociales. L’Ethosism propose à son tour ses propres principes pour organiser la propriété, la production, la responsabilité économique et la distribution. Ces systèmes ne sont donc pas de simples recettes techniques. Ils répondent à des conceptions différentes de l’ordre économique lui-même.
Le rôle de l’État change précisément avec cet ordre. Dans le capitalisme, il peut garantir les droits de propriété, encadrer les marchés, réguler, taxer, redistribuer, investir ou intervenir directement selon la forme de capitalisme adoptée. Dans le communisme, l’État ou la collectivité occupe généralement une place beaucoup plus directe dans la propriété des moyens de production, la planification et l’allocation des ressources. L’économie islamique lui attribue encore une autre fonction, notamment dans la garantie d’un cadre juridique et moral conforme aux principes qui gouvernent les transactions, la finance et les obligations sociales. L’Ethosism définit lui aussi une articulation particulière entre initiative individuelle, responsabilité collective, propriété et autorité publique. Le rôle de l’État n’est donc pas un simple détail de politique économique. Il est déjà une réponse d’économie politique.
Les règles viennent ensuite. Le droit de propriété, la fiscalité, les règles bancaires, le droit du travail, la politique industrielle, les mécanismes de redistribution, les institutions monétaires ou encore la place accordée aux entreprises publiques ne surgissent pas dans le vide. Ils traduisent, consciemment ou non, des choix antérieurs sur la manière dont l’économie doit être organisée. Une règle économique n’est donc jamais totalement neutre. Elle porte la trace de l’ordre qui l’a rendue possible. Avant qu’une économie puisse produire des comportements, une économie politique a déjà défini le terrain sur lequel ces comportements prendront forme.
L’économie étudie les comportements à l’intérieur de l’ordre
Une fois l’ordre établi, les comportements deviennent observables. Les ménages consomment, épargnent, empruntent ou renoncent. Les entreprises investissent, embauchent, réduisent leur production, augmentent leurs prix ou déplacent leur capital. Les banques prêtent davantage ou resserrent le crédit. Les travailleurs arbitrent entre différents emplois, salaires et conditions. L’État taxe, dépense, emprunte et modifie ses interventions. L’économie entre alors pleinement en scène pour comprendre comment ces acteurs réagissent aux institutions, aux contraintes et aux incitations déjà présentes.
C’est à cet étage que se trouvent une grande partie de ses objets familiers. L’offre, la demande, les prix, les salaires, la consommation, l’investissement, le chômage, la productivité, le crédit, les taux d’intérêt, l’inflation, la concurrence ou la croissance décrivent des comportements, des mécanismes et des résultats qui apparaissent à l’intérieur d’un cadre donné. L’économiste cherche à identifier les relations entre ces variables, à mesurer leurs effets, à comprendre les arbitrages qu’elles provoquent et, de plus en plus, à les modéliser afin d’anticiper les conséquences possibles d’un changement de politique ou de contexte.
Ces outils ne disparaissent pas lorsque l’ordre d’économie politique change. On peut étudier l’inflation dans un système capitaliste, la productivité et les pénuries dans une économie planifiée, les mécanismes de financement dans une économie islamique ou les réactions des ménages et des entreprises dans une architecture ethosiste. Les règles peuvent différer profondément, les questions d’allocation, d’incitation, de rareté, de production ou de comportement demeurent. L’économie n’appartient donc pas à un seul ordre. Elle peut analyser plusieurs architectures, précisément parce qu’elle observe ce que leurs règles font produire aux acteurs qui y évoluent.
C’est aussi là que se situe sa limite lorsqu’on lui demande de répondre seule à des questions qui la dépassent. Un modèle peut estimer l’effet d’une taxe sur l’investissement, d’un taux d’intérêt sur le crédit ou d’une subvention sur la consommation. Il ne décide pas, à lui seul, du type de propriété qu’une société doit privilégier, de la place légitime de l’État, de la distribution souhaitable du pouvoir économique ou de la finalité collective que ces instruments doivent servir. L’économie peut expliquer comment les acteurs réagissent aux règles. Elle ne suffit pas, à elle seule, à décider pourquoi ces règles doivent exister ni quel ordre elles doivent servir.
Une nation adopte, hérite ou subit une économie politique
Une nation ne commence jamais avec une page blanche. Elle entre dans l’histoire avec un ordre économique déjà constitué, qu’elle a choisi, progressivement construit, hérité ou parfois subi. Cet ordre fixe la place de la propriété privée, le rôle de l’État, le statut du travail, la relation au capital, l’organisation de la fiscalité, le régime des ressources naturelles, les rapports avec le commerce extérieur et la manière dont la richesse circule entre groupes sociaux. Les comportements économiques qui apparaissent ensuite ne tombent donc pas du ciel. Ils se développent à l’intérieur d’une architecture préalable qui rend certaines décisions rationnelles, d’autres coûteuses, certaines activités rentables et d’autres presque impossibles.
C’est pourquoi deux pays peuvent afficher des chiffres comparables tout en reposant sur des ordres profondément différents. Les États-Unis, la Chine, la Suède, Singapour, Cuba ou l’Arabie saoudite ne se distinguent pas seulement par leur croissance, leur inflation ou leur niveau d’investissement. Ils attribuent des rôles différents à l’État, au capital privé, au travail, aux entreprises publiques, à la protection sociale, à la finance, à la propriété et à l’investissement étranger. L’économie observée dans chacun de ces pays est donc, au moins en partie, le produit de choix d’économie politique antérieurs. Les chiffres viennent après l’ordre.
La colonisation elle-même constituait une économie politique. Elle ne se limitait pas à la domination territoriale ou à l’administration d’un espace conquis. Elle organisait la propriété, le travail, la fiscalité, les concessions, les infrastructures, la production, les circuits commerciaux et la circulation de la richesse selon une finalité précise. Les routes, les chemins de fer, les ports, les taxes, les concessions minières ou agricoles et les régimes de travail n’étaient pas de simples instruments techniques. Ils participaient à un ordre conçu pour orienter la production, contrôler les populations et organiser l’extraction de valeur. Une économie coloniale pouvait donc afficher une hausse des exportations, construire des infrastructures ou accroître la production sans avoir pour finalité première l’émancipation économique des populations colonisées. Elle pouvait fonctionner exactement comme l’économie politique coloniale l’exigeait.
L’indépendance politique ne suffit pas, à elle seule, à produire une nouvelle économie politique. Un pays peut changer de drapeau, de Constitution, d’élites et de institutions tout en conservant une architecture économique largement héritée. L’exportation de matières premières, la dépendance au capital extérieur, les infrastructures orientées vers les corridors d’extraction, la faible transformation locale et la captation externe d’une partie importante de la valeur peuvent survivre à la fin formelle du colonialisme. La question congolaise devient alors moins confortable. Depuis l’indépendance, la RDC a-t-elle réellement construit sa propre économie politique, ou administre-t-elle encore, avec des ajustements successifs, un ordre dont les fondations ont été posées pour d’autres finalités ?
Une nation choisit, hérite ou subit une économie politique. Son économie révèle ensuite, souvent avec une brutalité remarquable, l’ordre dans lequel elle a été placée.
Une mauvaise économie politique peut produire de bons chiffres
Une économie peut afficher de bons indicateurs sans que l’ordre qui les produit soit nécessairement bon pour la nation. Le produit intérieur brut peut progresser, les exportations augmenter, les investissements étrangers affluer, l’inflation reculer et les recettes publiques s’améliorer alors que la structure productive demeure dépendante, que la propriété nationale s’affaiblit ou que la majorité de la population reste éloignée des gains annoncés. Les chiffres disent quelque chose de réel. Ils ne disent pourtant pas, à eux seuls, qui bénéficie de cette performance, quelles capacités sont réellement construites ni quel type de société l’ordre économique reproduit.
La RDC offre une illustration presque permanente de cette tension. Le secteur minier peut soutenir la croissance, générer des recettes fiscales, attirer des capitaux et gonfler les exportations sans transformer profondément la structure économique du pays. Une hausse de la production de cuivre ou de cobalt peut apparaître comme une réussite économique alors que la transformation locale reste limitée, que la propriété des actifs demeure largement extérieure, que les chaînes de valeur sont contrôlées ailleurs et qu’une grande partie de la valeur créée quitte le territoire. L’économie mesure la progression de la production, des investissements ou des exportations. L’économie politique demande pourquoi cette structure persiste, qui la contrôle et quelle place elle réserve réellement à la nation congolaise.
L’histoire coloniale permet de comprendre la différence avec encore plus de netteté. Une économie coloniale pouvait construire des chemins de fer, augmenter les exportations, accroître la production et équilibrer ses comptes administratifs tout en servant parfaitement un ordre fondé sur l’extraction, le contrôle du territoire et le transfert de valeur vers l’extérieur. Le problème ne venait donc pas nécessairement d’une incapacité de la machine à fonctionner. La machine pouvait au contraire fonctionner remarquablement bien selon la finalité qui lui avait été assignée. Un bon chiffre ne prouve pas que l’ordre est bon. Il peut simplement prouver que l’ordre fonctionne conformément à sa propre logique.
Contrôler l’inflation, stabiliser la monnaie, attirer les investissements, augmenter les recettes publiques ou développer les exportations restent des objectifs économiques importants. Leur réussite ne suffit cependant pas à définir une transformation nationale. Il faut encore demander quelle structure productive se construit derrière ces résultats, qui possède les actifs, où s’accumule la valeur, quelles compétences restent dans le pays, quelle autonomie économique se renforce et quelle dépendance se reproduit. L’économie peut nous dire que la machine tourne. L’économie politique nous oblige encore à demander où elle va, qui la conduit et pour qui elle travaille.
Qui ne pense pas son ordre finit réduit à un ingrédient dans celui des autres
Comprendre la différence entre économie politique et économie n’est pas un luxe académique. C’est une condition minimale pour qu’un citoyen puisse juger sérieusement les choix économiques présentés en son nom. Une population qui ne connaît que les chiffres reste facilement prisonnière du langage technique. On lui annonce une croissance, une baisse de l’inflation, une augmentation des réserves de change, un nouveau programme avec le FMI, une hausse des investissements étrangers ou un budget plus important. Elle peut applaudir ou protester. Elle dispose pourtant de peu d’outils pour poser la question qui vient avant toutes les autres. Quel ordre ces résultats sont-ils censés construire ?
Au Congo, cette étape de réflexion est parfois rapidement disqualifiée par une expression familière. On dit que quelqu’un « philosophe ». Le mot sert presque à opposer la réflexion à l’action, comme si interroger le pourquoi faisait perdre du temps au comment. L’économie politique rappelle exactement le contraire. Avant de privatiser, taxer, subventionner, emprunter, relever un taux directeur, signer un contrat minier ou attirer un investisseur, il faut savoir ce que l’on cherche à bâtir. Réfléchir à la finalité de l’action n’empêche pas d’agir. Cela empêche surtout de transformer l’action publique en succession de gestes sans architecture.
Le citoyen n’a donc pas besoin de maîtriser une équation économétrique pour participer à cette discussion. Il peut demander quelle place doit revenir au capital congolais, quelle fonction doit remplir l’État, ce que la nation attend de ses ressources naturelles, quelle part de la valeur doit rester dans le pays, quelles obligations doivent accompagner l’investissement étranger ou quelle relation doit exister entre stabilité monétaire et développement productif. Ce sont déjà des questions d’économie politique. L’économiste pourra ensuite aider à mesurer les coûts, les effets, les incitations, les risques et les compromis associés aux instruments retenus. La technique devient alors un outil au service d’un choix collectif, et non le substitut de ce choix.
C’est précisément pour cette raison que les recettes toutes faites doivent toujours éveiller la vigilance. Une politique peut être techniquement cohérente et poursuivre une finalité que la population n’a jamais réellement discutée. Une mesure peut être présentée comme « économiquement nécessaire » alors qu’elle repose déjà sur une conception particulière de la propriété, de l’État, du marché, de la dette, de la monnaie ou du développement. Comprendre l’ordre avant les recettes permet au citoyen de reprendre possession de cette discussion et de ne plus confondre expertise technique et choix collectif. Une société moderne ne demande pas seulement ce qui fonctionne. Elle commence par décider ce qu’elle veut construire.
Cette exigence devrait également avoir une traduction universitaire. Dans un pays comme la RDC, et plus largement dans les pays du Sud confrontés à des ordres économiques politiques souvent hérités, importés ou insuffisamment repensés, l’économie politique ne devrait pas être reléguée à quelques cours dispersés. Elle devrait constituer un véritable champ de formation consacré aux architectures économiques politiques, à leurs principes, à leurs institutions, aux mécanismes de propriété, à la place qu’elles accordent à l’État, au capital, au travail, à la monnaie et à la distribution. C’est précisément le type de département que nous cherchons à construire à l’Université Lumumba. Former des spécialistes capables de comparer, concevoir et évaluer des architectures économiques politiques adaptées aux réalités de la RDC ne relève pas du luxe intellectuel. C’est une capacité nationale à construire pour qu’un pays puisse penser l’ordre avant d’en importer les recettes.
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe
Les démocraties occidentales sont actuellement témoins d'une montée inquiétante de la violence politique et des…
Face à l'intensification du changement climatique et au creusement des inégalités, les économistes s'interrogent de…
Le Brésil est confronté à un paradoxe. Il figure parmi les pays les plus riches…
La Banque nationale de développement du Brésil (BNDES) vient d'approuver un investissement de 77,5 millions…
Lorsqu'on parle d'architecture au Ghana, l'attention se porte souvent sur les bâtiments modernes : maisons…
Les allégations persistantes d'utilisation d'armes chimiques pendant la guerre civile soudanaise ont récemment été renforcées…