Cameroun : les animaux sacrés et royaux

Dans les savanes et les hauts plateaux de l’ouest du Cameroun, certains animaux sont considérés comme sacrés. Au sein des royaumes indigènes (fondoms) de la région, nombre de ces animaux sont également perçus comme royaux. Parmi eux figurent les félins (comme les guépards, les léopards et les lions), les buffles, les éléphants, les porcs-épics, les cauris (escargots de mer) et un oiseau aux couleurs éclatantes appelé le touraco de Bannerman .

Ces espèces revêtent une profonde signification culturelle et spirituelle. Elles servent, par exemple, à orner les membres de la royauté (rois, reines et reines mères) ou à décerner des distinctions royales à des personnes méritantes. Leurs différentes parties peuvent être utilisées pour confectionner des couronnes, de la literie, des repose-pieds, des bracelets ou des colliers pour la royauté. Les plumes rouges du touraco de Bannerman sont utilisées pour distinguer les guerriers et les chasseurs.

Ici, les pratiques culturelles autochtones peuvent à la fois préserver et anéantir la biodiversité. Les noms de certains de ces animaux, notamment les félins sauvages, servent à louer les rois. Mais la coutume veut que, lorsqu’on trouve ces animaux, ils soient tués et apportés au palais en guise de tribut.

La plupart ont disparu localement ou sont en danger critique d’extinction. À l’exception des cauris et des porcs-épics, tous ces animaux figurent sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature.

La perte de biodiversité due aux activités humaines s’accélère à un rythme alarmant partout dans le monde. Ce phénomène touche notamment des points chauds de la biodiversité comme le bassin du Congo en Afrique centrale, dont le Cameroun fait partie. Des milliers d’espèces ont été recensées dans ce bassin, dont 30 % sont endémiques (autochtones).

Je suis une chercheuse qui travaille à l’intersection de plusieurs disciplines, notamment les arts, la littérature et les études culturelles ; les humanités environnementales ; les sciences de la durabilité ; la gouvernance anticipative et les générations futures ; la prospective stratégique et les études sur l’avenir.

Dans une étude récente , j’ai exploré comment la créativité littéraire, associée à des ateliers de prospective, pourrait contribuer à changer le regard que l’on porte sur ces animaux. Pourraient-ils offrir un avenir plus prometteur à ces espèces uniques ?

Le rôle de la littérature

Les textes littéraires tels que les pièces de théâtre, les poèmes et les romans offrent un éclairage précieux sur la manière d’aborder les défis climatiques et écologiques du bassin du Congo (même pour des espèces moins connues mais pourtant essentielles , comme les insectes).

C’est le cas dans de nombreuses œuvres d’auteurs camerounais anglophones, comme Athanasius Nsahlai , Kenjo Jumbam , JK Bannavti et John Nkengasong .

Lire la suite : « Une Terre saine peut être laide » : Comment l’art littéraire peut nous aider à valoriser la conservation des insectes

Leurs récits peuvent servir d’avertissement contre la destruction des animaux royaux et sacrés. Ils peuvent aussi contribuer à façonner de nouvelles visions pour l’avenir de la conservation de la biodiversité.

Mon étude s’appuie sur l’écocritique postcoloniale (les liens entre littérature, culture, environnement et histoire) et la prospective narrative (ce que les récits peuvent révéler sur l’avenir). J’analyse comment ces ouvrages abordent les animaux royaux et sacrés en remettant en question des pratiques culturelles néfastes pour l’environnement, et comment ils proposent de nouvelles formes de relations entre les humains et les autres animaux.

Le roman de Jumbam, Lukong et le Léopard , raconte l’histoire d’un jeune homme nommé Lukong. Fils d’un paria du royaume de Nso, il participe à la capture d’un léopard. À sa grande surprise, le roi exige qu’il soit amené vivant à son palais. Au moment où Lukong s’apprête à être décoré par le roi, son père s’introduit en cachette. Craignant pour la vie de son fils, il libère le léopard.

D’une certaine manière, ce récit remet en question l’ancienne pratique culturelle consistant à tuer les animaux royaux. Il invite les lecteurs à repenser leur regard sur ces animaux et leur relation à eux afin de les protéger.

Ateliers

Des récits comme celui-ci peuvent ensuite être intégrés à des ateliers de prospective . La prospective narrative rencontre la participation de groupe pour donner naissance à ce que l’on appelle la prospective participative . Des participants et des parties prenantes d’horizons divers sont réunis pour explorer des scénarios futurs, les défis qui les façonnent et les facteurs de changement.

Dans le cadre de mes recherches, j’ai organisé une journée d’ ateliers de prospective participative sur #CongoBasinFutures et #RoyalAnimalsFutures à Yaoundé, au Cameroun.

Plus de 30 participants de tous âges, sexes et intérêts ont été réunis. Parmi eux figuraient des enseignants, des chercheurs, des environnementalistes, des agriculteurs, des infirmières, des écrivains, des cinéastes, des musiciens, des journalistes, des étudiants, des travailleurs de la société civile, des décideurs politiques et des rois autochtones (fons).

À l’aide d’outils de prospective , les participants ont été invités à discuter des motivations et des obstacles historiques, tout en envisageant des avenirs plus prometteurs pour les animaux royaux et sacrés. Les ateliers prévoyaient l’intégration de récits littéraires relatant le sort de ces animaux.

Ils se sont appuyés sur les tendances actuelles et les signes de changement, tels que le changement climatique, la perte de biodiversité et les pratiques culturelles autochtones. Ils ont imaginé de nouveaux avenirs, puis ont proposé collectivement plusieurs interventions politiques susceptibles de constituer des solutions concrètes.

Élaborer de meilleures politiques

Le Cameroun dispose de lois environnementales visant à protéger la biodiversité, mais leur application reste limitée. Mon étude – et notre atelier – cherchent à compléter ces lois et à contribuer à leur mise en œuvre effective. Parmi les idées issues de l’atelier :

Les arts créatifs et l’éducation devraient contribuer à sensibiliser le public à la protection des animaux royaux et de la biodiversité. Cela pourrait passer par des programmes comme notre atelier, des concours créatifs et la mise à jour des programmes scolaires.

Au lieu de récompenser ceux qui tuent, il faudrait féliciter les chasseurs locaux lorsqu’ils repèrent et signalent la présence d’animaux royaux, afin qu’ils puissent être suivis et préservés. L’utilisation de parties d’animaux artificielles pour les cérémonies traditionnelles devrait être encouragée.

Les politiques publiques devraient encourager la recherche sur la reproduction contrôlée des animaux royaux et sacrés menacés, ainsi que la promotion de l’écotourisme autour de ces animaux. Des parcs et réserves spécialisés pourraient associer art et animaux royaux afin d’attirer les touristes. Les recettes générées permettraient d’améliorer les conditions de vie, de préserver les cultures et de favoriser la conservation de l’environnement.

La réglementation environnementale devrait être renforcée grâce à une collaboration avec toutes les parties prenantes, y compris les autorités autochtones et les communautés locales. La chasse de certains animaux pourrait être réglementée. Des saisons de chasse et des quotas pour certaines espèces pourraient être instaurés. Les dirigeants et les communautés autochtones pourraient être impliqués afin d’adapter et de moderniser leurs pratiques culturelles face à la dégradation de l’environnement.

Mais nous devons passer des recommandations aux actions. Sinon, les idées issues d’études comme celle-ci resteront lettre morte, à l’instar de la plupart des lois environnementales au Cameroun. Dans ce cas, les animaux royaux et d’autres espèces continueront d’être menacés d’extinction.

Kenneth Nsah Mala

Spécialiste en humanités environnementales, sciences de la durabilité, prospective et études sur l’avenir, Université de Cologne

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