Comparativement à d’autres régions du monde, l’UE s’est montrée globalement assez réticente à adopter l’innovation économique numérique. Le bloc s’est montré méfiant à l’égard des cryptomonnaies, les considérant comme une menace potentielle pour un système financier où la stabilité est primordiale.
Mais le premier semestre 2026 a été marqué par de nombreux risques pour cette stabilité. Guerres, droits de douane et alliances militaires fragiles ont tout bouleversé.
L’OTAN est affaiblie, les priorités budgétaires ont changé et les relations commerciales ne sont plus aussi solides qu’auparavant. Comme l’a récemment fait remarquer l’ancien Premier ministre italien (et ancien président de la Banque centrale européenne) Mario Draghi : « Pour la première fois de mémoire d’homme, [l’UE] est véritablement seule ensemble. »
Le moment est peut-être venu pour l’ UE de s’emparer de certaines innovations économiques importantes et de cesser d’être aussi dépendante des États-Unis .
Un pas vers la souveraineté économique numérique pourrait consister en l’émission de l’ euro numérique par la Banque centrale européenne (BCE) plus tôt que prévu (son lancement est actuellement programmé pour 2029). À l’instar de la livre numérique envisagée au Royaume-Uni, l’euro numérique fonctionnerait comme une monnaie publique sous forme numérique, complétant – et non remplaçant – les espèces. Il serait garanti par la BCE et utilisable pour les paiements quotidiens dans toute la zone euro.
Un euro numérique serait utilisé quotidiennement par les consommateurs et les petites entreprises ; c’est un projet étudié par la BCE depuis 2020. En Chine, le yuan numérique est déjà largement en circulation.
Une deuxième étape pourrait consister à moderniser l’infrastructure bancaire afin que les stablecoins européens (plutôt qu’américains) puissent être plus largement utilisés pour effectuer des paiements en euros.
À l’heure actuelle, la quasi-totalité des stablecoins mondiaux (un type de cryptomonnaie conçu pour maintenir une valeur stable) sont indexés sur les obligations d’État américaines. L’Europe devrait s’attacher à créer les conditions financières et réglementaires nécessaires à l’intégration des stablecoins adossés à des obligations en euros dans une infrastructure numérique européenne.
L’objectif d’un stablecoin européen serait d’aider les entreprises européennes à commercer plus efficacement : les stablecoins peuvent être plus rapides et moins chers que les monnaies fiduciaires traditionnelles (émises par les gouvernements). De même, l’euro numérique viserait à rendre les paiements de détail et des ménages plus sûrs et plus efficaces.
Ces deux mesures contribueraient à remettre en cause la domination du dollar américain dans les transactions financières mondiales. Et l’Europe a de très bonnes raisons d’envisager sérieusement de le faire.
Premièrement, l’UE doit se préparer de toute urgence à l’éventualité où, à un moment donné, quelqu’un aux États-Unis envisagerait de restreindre l’accès des Européens à des systèmes comme Visa, Mastercard et American Express – systèmes que les Européens utilisent pour effectuer des millions de paiements chaque jour.
En tant que sanction, ce serait extrême, mais loin d’être impossible. Elle a déjà été infligée à certains juges de la Cour pénale internationale dont les décisions avaient déplu à Washington.
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Une autre bonne raison de mettre en place un système de paiement centré sur l’UE est qu’il offre une autonomie future. Par exemple, l’Europe pourrait être moins encline à accepter un système commercial dominé par le dollar, où elle finirait par financer le déficit américain en utilisant le dollar pour ses transactions internationales. Elle pourrait alors chercher à promouvoir l’euro dans le cadre d’un nouvel ordre financier multidevises.
Ces deux innovations – les stablecoins européens et l’euro numérique – pourraient également créer un secteur de l’économie mondiale où l’Europe parviendrait à acquérir un avantage concurrentiel en cherchant une troisième voie entre les États-Unis et la Chine.
Aux États-Unis, le dollar numérique émis par la Réserve fédérale américaine est sur le point d’être interdit par Donald Trump, notamment en raison de préoccupations liées à la protection de la vie privée. En Chine, les stablecoins nationaux devraient être prohibés afin de ne pas compromettre le monopole de la banque centrale.
Il est donc possible qu’un marché des stablecoins indexés sur l’euro, couronné de succès, puisse accroître l’utilisation internationale de l’euro, tout en réduisant la dépendance de l’UE vis-à-vis des systèmes de paiement américains.
En définitive, le besoin de stabilité dans une économie mondiale de plus en plus instable pourrait bien inciter l’Europe à enfin embrasser le changement. Le bloc pourrait en venir à considérer les monnaies numériques comme un élément essentiel de son infrastructure stratégique, au même titre que les réseaux énergétiques, les systèmes de télécommunications ou les capacités de défense.
À tout le moins, il faudrait cesser de les considérer comme un risque et commencer à les traiter comme un outil pouvant contribuer à renforcer la résilience économique et géopolitique.
Francesco Grillo
Chercheur associé, Département des sciences sociales et politiques, Université Bocconi





















