Analyses

RDC : Mayele Labs invente demain, Muyaya, Mpanda, Kibassa et Wameso empilent les obstacles d’aujourd’hui

À Kinshasa, les jeunes innovateurs du laboratoire Mayele développent des outils d’intelligence artificielle destinés aux entreprises. Leur travail, récemment présenté par CGTN Africa, témoigne des capacités technologiques qui émergent en République démocratique du Congo. Ces jeunes Congolais maîtrisent des compétences qui leur permettent de participer à la transformation numérique mondiale. Ils conçoivent déjà des solutions pour une économie qui, dans leur propre pays, ne dispose pas encore des conditions nécessaires à leur pleine exploitation.

Leur créativité exige surtout une réflexion beaucoup plus exigeante sur l’environnement économique appelé à accueillir leurs inventions. À quoi serviront demain ces technologies si Internet demeure inaccessible à une grande partie des Congolais, si les systèmes de paiement compliquent les transactions commerciales et si l’État continue de traiter les activités numériques comme de nouvelles occasions de prélèvements ? Cette contradiction engage directement la responsabilité de José Mpanda Kabangu, ministre des Postes et Télécommunications, de Patrick Muyaya, ministre de la Communication et des Médias, d’Augustin Kibassa Maliba, ministre de l’Économie numérique, et d’André Wameso, gouverneur de la Banque centrale du Congo.

Patrick Muyaya et la RTNC – la télévision nationale ignore l’utile

Il aura fallu la chaîne chinoise CGTN pour découvrir les jeunes Congolais de Mayele Labs et leurs travaux sur l’intelligence artificielle. Pendant ce temps, la Radio-Télévision nationale congolaise (RTNC), financée notamment par les ressources publiques et les redevances audiovisuelles, continue d’accorder une place considérable aux cérémonies officielles, aux discours politiques et à des émissions à l’utilité publique discutable. Le contraste est saisissant. Une télévision étrangère trouve un intérêt journalistique dans l’ingéniosité congolaise, pendant que notre média national peine à faire de la découverte des inventeurs, des chercheurs et des entrepreneurs une priorité éditoriale. Le contribuable congolais ne doit pas financer indéfiniment une télévision qui lui parle davantage de ceux qui gouvernent que de ceux qui construisent l’économie.

Cette situation interpelle directement Patrick Muyaya, ministre de la Communication et des Médias depuis 2021. Son parcours de journaliste, sa génération et sa familiarité avec les nouveaux médias laissaient espérer une transformation profonde du service public audiovisuel. Pourtant, moderniser la RTNC ne se limite pas à renouveler les équipements, embellir les studios ou améliorer la qualité des images. La modernité d’une télévision se mesure aussi à la pertinence de ses programmes et à sa contribution à la société. La RTNC doit devenir une vitrine permanente des capacités productives congolaises, faire connaître les innovations agricoles, scientifiques et industrielles, rapprocher les créateurs des investisseurs et contribuer à ouvrir des débouchés commerciaux aux entreprises locales. Une télévision publique doit également produire de la valeur pour la société qui la finance, au lieu de se satisfaire de reproduire quotidiennement les activités du pouvoir.

Que la Chine, à travers CGTN, trouve matière à raconter dans les réalisations de Mayele Labs constitue une leçon embarrassante pour notre politique audiovisuelle. Pékin a compris depuis longtemps que la communication accompagne le développement scientifique, industriel et technologique. Au Congo, Patrick Muyaya parle de modernisation et de souveraineté informationnelle, alors que la connaissance et la valorisation de notre propre potentiel productif ne bénéficient pas encore d’une place suffisamment centrale dans le service public audiovisuel. Après plus de cinq années au ministère, ses résultats doivent être évalués au-delà des annonces et des équipements inaugurés. L’absence d’une transformation éditoriale à la hauteur des besoins du pays doit aussi conduire à examiner le renouvellement du leadership.

Une télévision publique qui sait montrer le pouvoir sans savoir montrer le savoir manque la partie essentielle de sa mission.

Mayele Labs et l’illusion d’un avenir technologique indépendant de son environnement économique

Les jeunes développeurs de Mayele Labs méritent une reconnaissance particulière. Leur travail montre que la capacité d’innover existe au Congo, même lorsque les ressources techniques et financières restent limitées. Ils participent à un mouvement mondial qui transforme les méthodes de production, les services et les rapports entre les entreprises et leurs clients.

Toutefois, leur capacité à concevoir des technologies ne garantit aucunement que l’économie congolaise pourra les absorber. Développer une application d’intelligence artificielle et construire une entreprise rentable autour de cette application constituent deux réalisations différentes. La première mobilise essentiellement des compétences techniques. La seconde dépend également des infrastructures, du pouvoir d’achat, des institutions financières et de l’organisation des marchés.

Un développeur peut créer un excellent logiciel destiné aux petites entreprises congolaises. Si ses clients potentiels supportent des coûts élevés de connexion, rencontrent des difficultés pour effectuer des paiements électroniques ou disposent de ressources financières insuffisantes, la qualité technique du produit ne suffira pas à assurer sa commercialisation. L’entreprise innovante se retrouve alors confrontée à des contraintes extérieures à son propre processus de création.

Le développement technologique ne s’accomplit jamais indépendamment des relations économiques qui permettent son utilisation. L’intelligence artificielle peut augmenter la productivité d’une entreprise déjà organisée. Elle ne crée pas spontanément les infrastructures, les marchés et les capacités d’investissement nécessaires à cette transformation.

C’est la faiblesse de cette articulation qui menace l’avenir de nombreuses initiatives congolaises.

Mpanda, Kibassa et Wameso face à leurs responsabilités

José Mpanda Kabangu dirige les Postes et Télécommunications, un secteur qui détermine directement la capacité des Congolais à participer à l’économie numérique. Pourtant, en 2024, seulement 20 % de la population utilisait Internet et, en 2025, un forfait de données de faible volume représentait encore environ 16,9 % du revenu mensuel moyen estimé par habitant. Ces chiffres traduisent une exclusion économique considérable. Comment développer un marché national de services numériques lorsque se connecter demeure un luxe pour une grande partie de la population ? Les réunions interministérielles, les annonces de projets et les cérémonies officielles ne constituent pas des indicateurs de performance. La réussite d’une politique des télécommunications se mesure au nombre de Congolais qui peuvent effectivement accéder à Internet et à ce qu’il leur en coûte.

Augustin Kibassa Maliba, ministre de l’Économie numérique après plusieurs années à la tête des télécommunications, le 20 juillet 2026, son ministère et celui des Finances ont signé un arrêté instituant des droits, taxes et redevances applicables aux activités numériques. Cette décision illustre une conception préoccupante du développement économique, où l’État organise la perception des recettes avant de garantir les conditions nécessaires à leur création. Comment demander à des jeunes entreprises de devenir compétitives lorsque chaque étape de leur développement peut entraîner de nouvelles charges ? Le ministère ne se donne même pas la peine de nous démontrer comment ses décisions réduisent les coûts d’entrée, facilitent l’investissement, élargissent les marchés et permettent aux entreprises congolaises de grandir. Une administration qui sait prélever sans savoir suffisamment stimuler la production finit par transformer la créativité nationale en ressource fiscale avant qu’elle ne devienne une force économique.

André Wameso, gouverneur de la Banque centrale du Congo, porte une responsabilité institutionnelle tout aussi importante dans l’architecture des paiements. La RDC dispose déjà du switch monétique national MOSOLO et de dispositions réglementaires consacrées à l’interopérabilité, engagés avant son arrivée. Leur existence ne constitue cependant pas une preuve suffisante de leur efficacité économique. Une entreprise congolaise qui développe une application destinée au marché international doit pouvoir recevoir des paiements, régler ses fournisseurs, accéder aux services numériques étrangers et effectuer des transactions transfrontalières dans des conditions compétitives. Le mobile money, les banques commerciales et les dispositifs nationaux de paiement doivent former un environnement financièrement accessible et techniquement fonctionnel. La stabilité monétaire ne suffit pas à faire fonctionner une économie numérique si son architecture financière complique la circulation des revenus issus de la production.

Ces trois responsables ont hérité de contraintes accumulées depuis plusieurs décennies. Leur responsabilité ne consiste pas à prétendre les avoir créées, elle réside dans les décisions prises aujourd’hui pour les corriger. Leurs missions sont complémentaires et leurs résultats doivent pouvoir être évalués publiquement. Un jeune Congolais capable de concevoir une technologie d’intelligence artificielle ne doit pas consacrer davantage d’énergie à contourner les défaillances institutionnelles qu’à développer son invention. L’État ne peut pas réclamer les fruits de l’innovation tout en laissant prospérer les obstacles qui empêchent les innovateurs de vivre de leur travail. Le développement économique exige des institutions qui réduisent les coûts de production, facilitent les échanges et ouvrent des débouchés. Aussi longtemps que ces conditions ne seront pas réunies, laRDC continuera de produire des talents capables de créer pour le monde, sans leur offrir les moyens de prospérer dans leur propre pays.

La naïveté de construire demain sans se battre pour le rendre possible

La réussite de Mayele Labs expose également une naïveté que les innovateurs congolais doivent avoir le courage de reconnaître. Nous encourageons nos jeunes à maîtriser l’intelligence artificielle, à développer des applications et à inventer des technologies capables de rivaliser avec celles du reste du monde. Nous célébrons leurs exploits, multiplions les concours de startups et distribuons des récompenses aux projets les plus prometteurs, tout en consacrant une énergie dérisoire à transformer l’environnement économique qui doit permettre à ces inventions de prospérer. Nous applaudissons ainsi des fragments d’un avenir technologique que notre organisation économique actuelle n’est pas encore capable d’accueillir. La créativité progresse, les obstacles institutionnels persistent, et chaque nouvelle génération d’entrepreneurs se retrouve condamnée à recommencer le même combat.

Cette contradiction engage directement la responsabilité des innovateurs eux-mêmes. Leur rôle ne peut pas s’arrêter à la conception de logiciels, à la présentation de prototypes ou à la recherche de financements. Ils doivent également s’intéresser aux politiques monétaires, à la réglementation des télécommunications, aux systèmes de paiement, à la fiscalité et aux conditions de concurrence qui déterminent la viabilité de leurs entreprises. Un développeur qui maîtrise les algorithmes les plus avancés, sans comprendre pourquoi ses clients ne peuvent pas accéder à son application ou lui régler ses services, demeure prisonnier d’une conception incomplète de l’innovation.

La sophistication technologique ne compense pas l’ignorance des mécanismes économiques qui conditionnent son exploitation. Les communautés technologiques congolaises doivent donc s’organiser, participer aux débats publics, formuler des propositions et exiger des résultats institutionnels mesurables. Leur avenir économique dépend autant des règles qui gouvernent les marchés que de la qualité du code qu’elles produisent.

La sophistication technologique ne compense pas l’ignorance des mécanismes économiques qui conditionnent son exploitation. Les innovateurs congolais doivent apprendre à défendre collectivement les conditions nécessaires à leur réussite, en participant aux débats économiques, en contestant les obstacles institutionnels et en exigeant des réformes mesurables. Aucun laboratoire ne peut, à lui seul, transformer les télécommunications, moderniser les paiements ou reconstruire les institutions. Une communauté technologique organisée peut cependant peser sur ces transformations et refuser que la survie face aux dysfonctionnements de l’État soit érigée en modèle entrepreneurial.

Inventer demain sans combattre les obstacles d’aujourd’hui revient à construire des solutions pour une économie incapable de les accueillir. Le succès de cette génération ne se mesurera ni à sa capacité à contourner les défaillances institutionnelles ni au nombre de talents partis prospérer ailleurs, mais à sa détermination à bâtir une RDC où l’innovation devient une activité productive, accessible et rentable, capable de créer durablement de la richesse.

Le départ des responsables et la fin de l’État comme frein économique

Mayele Labs offre une raison supplémentaire d’exiger un changement de leadership dans les institutions chargées d’accompagner l’économie numérique congolaise. José Mpanda doit répondre du coût et de l’accessibilité d’Internet, Augustin Kibassa des conditions de développement des entreprises technologiques, et Patrick Muyaya de la capacité des médias publics à valoriser les talents nationaux. Occuper durablement une fonction publique sans produire les transformations attendues ne doit plus constituer une carrière protégée des résultats.

André Wameso doit être soumis à la même exigence de responsabilité. L’indépendance légale de la Banque centrale protège ses décisions des ingérences politiques, sans soustraire sa gestion à l’évaluation publique. La modernisation des paiements, leur interopérabilité et leur accessibilité économique doivent produire des résultats mesurables. Une institution monétaire ne peut pas se satisfaire de défendre la stabilité des chiffres lorsque les entreprises rencontrent encore des obstacles élémentaires pour recevoir, transférer et utiliser leur argent.

Réclamer le départ de ces responsables traduit une exigence de renouvellement institutionnel. Changer les personnes ne suffira pas à corriger des décennies de dysfonctionnements. Encore faut-il remplacer une culture administrative qui mesure son importance au nombre de réglementations, de prélèvements et de procédures qu’elle impose. L’État doit cesser de coûter davantage aux producteurs qu’il ne leur apporte en infrastructures, en sécurité économique et en possibilités de développement.

Les jeunes de Mayele Labs construisent déjà des technologies pour le monde de demain. Leurs dirigeants doivent rendre ce monde économiquement possible au Congo dès aujourd’hui. La RDC ne manque pas de créateurs capables d’imaginer l’avenir. Elle doit également former une génération déterminée à transformer les institutions qui conditionnent sa réalisation. Nous continuerons ainsi à applaudir des génies qui inventent demain, tout en finançant des institutions qui les empêchent de prospérer aujourd’hui.

NBSInfos.com

roi makoko

Recent Posts

Liban : les Casques bleus de l’ONU s’apprêtent à quitter après 70 ans de présence

Depuis près de 70 ans, les casques bleus des Casques bleus des Nations Unies parsèment…

2 heures ago

Brésil : Après le père, Lula bat le fils Bolsonaro et décroche un quatrième mandat historique

Quatre ans après avoir battu Jair Bolsonaro, Luiz Inácio Lula da Silva vient de remporter…

2 heures ago

Vietnam : 65 milliards de dollars pour relier Hanoï à Hô Chi Minh-Ville en six heures

Le Vietnam prépare la construction d’une ligne ferroviaire à grande vitesse de 1 541 kilomètres…

2 jours ago

RDC : Ebola fait près de 4 700 morts et s’étend à huit provinces, un premier essai vaccinal lancé à Bunia

La RDC fait face à une épidémie d'Ebola d'une ampleur exceptionnelle. Selon le dernier rapport…

2 jours ago

Bénin : réunit des chercheurs africains pour développer une intelligence artificielle adaptée aux réalités du continent

La capitale économique béninoise accueille, du 21 au 24 octobre 2026, la 18ᵉ Conférence africaine…

2 jours ago

Russie–États-Unis : Un premier pétrolier chargé de diesel prend la mer après l’accord entre Trump et Poutine

Un pétrolier transportant près de 300 000 barils de diesel russe a quitté le port…

2 jours ago