Analyses

France : Montesquieu – le pouvoir politique sans équilibre conduit à l’érosion de la démocratie

Les régimes contemporains peuvent-ils devenir moins démocratiques tout en maintenant formellement des élections, un parlement, des tribunaux et une constitution ? La question peut sembler paradoxale. Pourtant, elle est au cœur des analyses actuelles de l’« érosion démocratique » ( Nancy Bermeo , David Waldner et Ellen Lust ). Cela ne signifie pas la mort soudaine de la démocratie et sa transformation en autocratie électorale. Cela reflète un processus plus insidieux : l’affaiblissement progressif des institutions qui permettent de contrôler le pouvoir et de contester ses décisions.

Pour comprendre ce phénomène, il n’est peut-être pas totalement inutile de revenir à Montesquieu, un auteur qui n’était en réalité pas un démocrate au sens contemporain du terme. Dans De l’esprit des lois , publié en 1748, il développe sa théorie de la modération politique, fondée sur l’idée fondamentale que, pour éviter les abus de pouvoir, le pouvoir doit s’opposer au pouvoir.

« Tous les hommes qui accèdent au pouvoir finissent par abuser de ce pouvoir. »

La célèbre école de pensée de Montesquieu est souvent associée à la séparation des pouvoirs : les institutions doivent être organisées de telle sorte que le pouvoir, qu’il vienne du prince ou du peuple, ait ses limites.

Dans la monarchie française, qu’il analyse dans De l’esprit des lois , cette fonction est assurée par ce qu’il nomme « pouvoirs intermédiaires, subordonnés et dépendants ». La noblesse, le clergé, les villes et les corps politiques constituent autant d’instances qui servent d’intermédiaires entre le prince et ses sujets. Même si le prince demeure la « source du pouvoir politique et civil », son pouvoir ne doit pas s’exercer sans médiation. Montesquieu ne réclamait ni le suffrage universel ni l’abolition des privilèges. Ce qui l’intéresse, c’est le rôle des organes statutairement autonomes, capables de limiter le pouvoir absolu.

Plutôt que de privilégier l’exhortation à la vertu, Montesquieu place ainsi les « pouvoirs intermédiaires » au cœur de sa théorie pyramidale de la monarchie : ici comme ailleurs, seul le pouvoir peut freiner le pouvoir. Puisque tout homme qui détient le pouvoir tend à en abuser, il convient de prévoir une résistance à l’extension illimitée du pouvoir royal. Ceci explique l’utilité d’institutions capables de s’opposer à la volonté de l’exécutif, c’est-à-dire à ce qui plaît et convient au président : le désir de freiner les tendances absolutistes justifie une répartition des pouvoirs ancrée dans une structure sociale différenciée.

Les organes intermédiaires jouent donc un rôle essentiel dans l’équilibre de l’État moderne. Car, dans le régime despotique, le pouvoir demeure personnel ; il n’est ni institutionnalisé ni réparti entre les forces politiques et sociales concurrentes. L’absence d’espace public empêche toute solution négociée aux conflits, qui ne peuvent être résolus que par la révolution ou l’usurpation.

À l’inverse, les parlements des régimes non despotiques jouent un rôle fondamental : ils ne se contentent pas de limiter la volonté royale en l’inscrivant dans la tradition des autres lois ; ils contribuent à la préservation du pouvoir lui-même : un pouvoir éclairé et tempéré est par nature plus stable. Les pouvoirs intermédiaires éclairent le prince et son peuple, agissant comme un rempart, en atténuant les risques de rébellion et en renforçant la loyauté des citoyens. L’argument de l’intérêt éclairé est constamment présenté au prince, tout au long de L’Esprit des lois , afin de le prémunir contre la tentation despotique : accroître son pouvoir ne fait que le rendre plus fragile.

L’érosion démocratique se manifeste par l’érosion de la médiation

Aussi datée qu’elle puisse paraître, l’analyse de Montesquieu éclaire le phénomène de dé-démocratisation auquel sont soumis les États en Europe, en Amérique et presque partout ailleurs dans le monde. Certes, les démocraties contemporaines ne sont plus des monarchies fondées sur une société organisée autour d’ordres. Mais les régimes démocratiques ont eux aussi besoin d’institutions et d’organes capables d’instaurer une distance entre ceux qui gouvernent et ceux qui obéissent : parlements, juridictions indépendantes, communautés territoriales, autorités autonomes, médias, syndicats, associations, universités ou autres organisations de la société civile. Ces institutions n’ont pas toutes la même fonction et ne constituent pas toutes des « pouvoirs intermédiaires » au sens précis que Montesquieu leur prêtait. Mais, dans différents contextes, elles remplissent une fonction comparable en empêchant la concentration et l’exercice arbitraires du pouvoir politique.

Disciple de Montesquieu, Tocqueville a notamment démontré combien le « dogme de la souveraineté du peuple » doit s’accompagner, dans les siècles démocratiques, du pouvoir des associations qui ancrent la décentralisation. Pour que les individus ne tombent pas en servitude, il est essentiel qu’ils puissent trouver dans les associations politiques et civiles, ainsi que dans la liberté de la presse, la possibilité de s’opposer à la tyrannie de la majorité au pouvoir. À l’instar des aristocrates de l’Ancien Régime (qui prit fin avec la Révolution française de 1789), les associations jouent le rôle de pouvoirs intermédiaires où règne l’égalité des conditions.

À la lumière de ces analyses, l’érosion de la démocratie peut alors être comprise comme l’épuisement progressif des instances de médiation qui limitent le pouvoir et animent les débats publics. Un gouvernement peut être élu démocratiquement et, une fois au pouvoir, réduire l’autonomie du Parlement, affaiblir l’indépendance du pouvoir judiciaire, monopoliser les nominations administratives, restreindre l’autonomie des collectivités, délégitimer les médias critiques, afin de saper la liberté académique ou d’exercer une pression croissante sur les associations. Dans cette perspective, les institutions ne disparaissent pas nécessairement ; si elles sont entravées ou contraintes de se conformer à un système, elles perdent leur indépendance, s’épuisent, s’autocensurent et cessent progressivement de jouer leur rôle de contre-pouvoir.

Vive les canaux et les digues !

Il est donc nécessaire de reconnaître l’importance cruciale des instances intermédiaires, telles que les syndicats, les universités, les associations d’usagers, les ONG environnementales, etc. Si elles peuvent ralentir l’action politique, complexifier ses décisions, l’obliger à négocier et à écouter, au lieu de simplement imposer sa volonté, ces autres pouvoirs servent également de rempart contre la colère des citoyens. Le ralentissement inhérent à la délibération démocratique n’est pas un dysfonctionnement de ce régime, mais une des conditions qui garantissent sa stabilité. Les contre-pouvoirs ne doivent pas apparaître comme de simples obstacles à l’efficacité de l’action publique : un parlement qui contrôle, un juge qui censure, une communauté qui résiste, un média qui enquête, un universitaire qui critique, une association qui conteste ne sont pas seulement des obstacles, mais de véritables alliés qui font obstacle aux tentations despotiques.

Nul doute que les « canaux » auxquels Montesquieu faisait métaphoriquement référence en son temps présentent aujourd’hui un tout autre visage. Les organes intermédiaires de l’Ancien Régime ont cédé la place aux institutions démocratiques et à divers contrepoids, vecteurs, au mieux, de liberté, d’égalité et de fraternité. Leur rôle premier, cependant, demeure inchangé : garantir que l’autorité politique ne découle pas directement de la volonté pour se soumettre.

En France, il incombait à la Troisième République d’avoir instauré la liberté d’association par la loi du 1er juillet 1901, « sans autorisation ni déclaration préalable », après avoir proclamé la liberté d’association en 1884, liberté que les empires de Napoléon Ier et de Napoléon III avaient mal gérée et que Vichy allait ensuite attaquer sans pitié.

L’érosion démocratique commence précisément lorsque ces « canaux » se bouchent, lorsque les digues cèdent et que le pouvoir ne se trouve plus qu’entre les mains d’individus isolés. Alors, selon la formule de Montesquieu, il ne reste bientôt plus que la « volonté fugace et capricieuse du pouvoir absolu », vulnérable aux actes de révolte.

Céline Spector

Professeure des Universités, UFR de Philosophie, Sorbonne Université, Sorbonne Université

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