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Le gouvernement congolais affirme que la dix-septième épidémie d’Ebola est désormais « sous contrôle ». Le pic aurait été atteint au début de la troisième semaine d’août, tous les paramètres indiqueraient une diminution des cas et dix des 61 zones de santé touchées n’auraient enregistré aucun nouveau cas depuis au moins 21 jours. Ces indicateurs sont encourageants. Ils méritent d’être publiés. Ils méritent surtout d’être interrogés.
Le problème commence avec ce que le gouvernement choisit de faire dire à ces chiffres. Le 11 septembre, les données officielles faisaient état de 7 022 cas confirmés et révélaient l’arrivée du virus dans une septième province, le Sud-Ubangi. Le lendemain, le pays apprend que l’épidémie est « sous contrôle ». Une courbe nationale peut parfaitement descendre pendant que des foyers persistent et que le virus gagne de nouveaux territoires. Le langage scientifique parlerait alors de décrue, de ralentissement de la transmission, de foyers persistants et de vigilance nécessaire. Le langage politique préfère une formule beaucoup plus confortable. Ebola serait « sous contrôle ».
Une épidémie qui baisse n’est pas une épidémie maîtrisée partout
Personne ne devrait nier les progrès réalisés par les équipes de riposte. Si les contaminations quotidiennes diminuent, c’est une victoire sanitaire. Si certaines zones franchissent trois semaines sans nouveau cas, c’est encore une bonne nouvelle. Le ridicule commencerait précisément si la critique du gouvernement exigeait que les mauvaises nouvelles restent mauvaises pour avoir raison.
La question est ailleurs. À quel moment une amélioration devient-elle politiquement une maîtrise ? Le virus continue de circuler, des flambées locales subsistent et son extension au Sud-Ubangi démontre que la géographie de l’épidémie n’est pas complètement stabilisée. Même l’équipe de riposte accompagne son diagnostic d’un appel à maintenir la vigilance.
Cette nuance est essentielle puisque le gouvernement avait déjà utilisé ce vocabulaire. Le 23 août, le ministre de la Santé Samuel Roger Kamba décrivait un virus « très contagieux » tout en assurant que la situation demeurait sous contrôle grâce à une riposte robuste. Quelques semaines plus tard, Ebola atteignait pourtant une septième province.
Le problème n’est donc pas nécessairement que le gouvernement raconte quelque chose de faux. Il réside dans cette manie congolaise de transformer une tendance favorable en conclusion définitive avant que la réalité ait terminé sa phrase.
Le ministère de l’Information finit par devenir ministère de la réalité
Ebola révèle ensuite quelque chose de plus profond sur la manière dont l’information publique fonctionne en RDC. Patrick Muyaya cumule les fonctions de ministre de la Communication et Médias et de porte-parole du gouvernement. Cette configuration crée une proximité institutionnelle singulière entre celui qui fabrique le message politique, celui qui encadre le secteur médiatique et celui qui apparaît presque quotidiennement devant les journalistes pour définir le récit gouvernemental.
L’épisode Ebola montre les conséquences possibles de cette architecture. Dès juin, Médecins Sans Frontières alertait sur d’importantes lacunes touchant notamment le diagnostic, la surveillance, la recherche des contacts et l’engagement communautaire. Le gouvernement rejetait cette lecture jugée alarmiste et insistait sur le fait que les chiffres de référence provenaient de ses propres services et des mécanismes communs de riposte.
Cette réaction est politiquement révélatrice. Dans une crise sanitaire, l’État doit coordonner. Il ne devrait pas pour autant devenir l’unique propriétaire de l’interprétation. Le chiffre appartient à la surveillance épidémiologique. Son interprétation appartient au débat scientifique. Sa contextualisation appartient aussi au journalisme.
Un ministre peut annoncer que la situation est sous contrôle. Un journaliste ne devrait jamais considérer que cette phrase suffit à établir que la situation est sous contrôle.
La différence paraît élémentaire. Elle devient pourtant considérable dans un système médiatique où le briefing ministériel fonctionne trop souvent comme matière première, angle, titre et conclusion en même temps. Le pouvoir parle. Des médias retranscrivent. La déclaration change de statut au cours du trajet. Partie comme communication politique, elle arrive chez le citoyen avec l’apparence d’un fait établi.
Le vrai malade pourrait être la relation entre le pouvoir et les médias
C’est ici que l’histoire d’Ebola dépasse Ebola.
Un régime n’a pas besoin de censurer chaque rédaction pour obtenir un environnement médiatique confortable. Il lui suffit parfois de devenir la principale usine de production de l’information politique. Briefings, communiqués, comptes rendus, conférences, déclarations ministérielles et réactions officielles remplissent alors l’espace public. Les rédactions courent derrière le calendrier du pouvoir au lieu d’imposer le leur.
Le paradoxe devient saisissant. La RDC dispose de journalistes courageux, de médias privés dynamiques et d’organisations qui luttent précisément contre la désinformation sanitaire. Cinq organisations médiatiques de l’Est ont même constitué une alliance destinée à combattre les rumeurs et les fausses informations autour d’Ebola. La désinformation la plus dangereuse ne prend pourtant pas toujours la forme d’un mensonge grossier publié sur Facebook. Elle peut aussi naître d’une information exacte privée de sa contradiction.
Dire que la courbe descend est une information.
Dire que dix zones sanitaires n’ont enregistré aucun nouveau cas depuis 21 jours est une information.
Dire que plus de 7 000 cas ont été confirmés est une information.
Dire que le virus vient d’atteindre une septième province est également une information.
Le travail journalistique commence précisément là où le communiqué gouvernemental s’arrête. Il consiste à placer ces quatre réalités sur la même page et à demander comment un virus qui continue d’étendre sa présence territoriale peut être présenté au pays sous la formule rassurante de « sous contrôle ».
La relation entre médias et pouvoir devient malsaine dès que contredire le récit gouvernemental est assimilé à combattre l’État, et que reproduire ce récit passe pour de la responsabilité nationale. Durant une épidémie, cette confusion devient encore plus dangereuse. La confiance publique ne se construit pas en rassurant la population plus vite que les faits. Elle se construit en lui donnant suffisamment d’informations pour comprendre la situation dans toute sa complexité.
Ebola finira par être vaincu. La RDC en a déjà vaincu plusieurs.
Il restera alors une autre épidémie beaucoup plus ancienne à traiter. Celle d’un espace public où le gouvernement parle trop souvent en source, en analyste et en arbitre de sa propre performance, tandis qu’une partie des médias se contente encore de tenir le microphone.
NBSInfos.com
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