Le secteur énergétique de l'Afrique du Sud est guidé par un plan de ressources intégré obsolète. Charles HB Mercer sur Shutterstock
Le monde n’est plus simplement en train d’adopter l’intelligence artificielle. Il construit à toute vitesse les infrastructures permettant de la posséder.
En trois ans, le nombre de projets gouvernementaux d’IA souveraine recensés par le Center for a New American Security est passé d’un seul en janvier 2023 à 184 projets répartis dans 67 pays au premier semestre 2026.
La nouvelle course à la souveraineté a déjà commencé
Les États-Unis consolident une avance gigantesque dans les puces, les modèles et les centres de données. La Chine développe son propre écosystème. La Corée du Sud programme des « usines d’IA » de plusieurs centaines de mégawatts. L’Inde finance des capacités nationales de calcul. L’Europe, inquiète de dépendre des plateformes américaines, parle désormais ouvertement de souveraineté numérique. Les Émirats arabes unis construisent un complexe d’IA pouvant atteindre 5 gigawatts et repensent déjà sa protection contre les missiles et les drones. Même les pays qui ne peuvent espérer battre les États-Unis ou la Chine ont compris une chose essentielle. Ne pas contrôler une partie de son intelligence numérique future signifie accepter que quelqu’un d’autre la contrôle.
Les chiffres donnent une idée de la violence économique de cette course. La Banque des règlements internationaux estime que les cinq plus grandes entreprises technologiques mondiales devraient investir plus de 1 000 milliards de dollars dans l’IA sur les seules années 2025 et 2026, tandis que l’investissement global pourrait atteindre 4 000 milliards de dollars d’ici 2030. Il ne s’agit plus d’une nouvelle industrie parmi d’autres. Le calcul informatique devient une infrastructure productive au même titre que l’électricité, le chemin de fer ou les télécommunications dans les révolutions précédentes. Celui qui possède les centres de données, les processeurs, les modèles, les données et l’énergie capable de les alimenter ne vendra pas seulement des logiciels. Il décidera de plus en plus du coût auquel les autres pourront accéder à l’intelligence automatisée.
L’Afrique rédige des stratégies pendant que les autres construisent des machines
L’Afrique n’est pas restée totalement immobile. L’Union africaine a adopté sa Stratégie continentale sur l’intelligence artificielle en 2024. En avril 2026, 22 des 55 pays africains avaient publié une stratégie nationale et 21 autres travaillaient encore sur la leur. L’Égypte, le Nigeria, le Kenya, le Rwanda, le Ghana, le Bénin, le Sénégal, la Côte d’Ivoire et plusieurs autres États ont commencé à structurer leurs ambitions. L’Égypte vient même d’annoncer son premier centre souverain d’IA, avec une capacité initiale de 20 mégawatts pouvant atteindre 200 mégawatts. Cassava Technologies déploie également des infrastructures basées sur Nvidia en Afrique du Sud avec des extensions prévues vers le Nigeria, le Kenya, l’Égypte et le Maroc. Il existe donc une Afrique qui se réveille. Le problème est que le reste du monde court beaucoup plus vite.
La différence apparaît brutalement dans l’infrastructure. L’Afrique représente environ 18 % de la population mondiale et seulement autour de 0,6 % de la capacité mondiale des centres de données selon l’African Data Centres Association. La capacité active du continent atteignait environ 360 mégawatts au début de 2026. Un seul projet émirati vise 5 000 mégawatts. Ce rapprochement de chiffres suffit à comprendre l’échelle du problème.
Même les nouvelles constructions africaines devraient surtout permettre au continent de conserver sa minuscule part mondiale plutôt que de la faire progresser significativement. L’Afrique du Sud, le Nigeria et le Kenya concentrent déjà près de la moitié des centres de données d’Afrique subsaharienne, ce qui signifie qu’une fracture numérique continentale risque de se superposer à la fracture mondiale. L’Afrique pourrait entrer dans l’ère de l’IA divisée entre quelques plateformes régionales relativement équipées et des dizaines de pays réduits au statut de clients distants du cloud étranger.
Le danger n’est pas de manquer ChatGPT, c’est de manquer la chaîne de valeur
On réduit trop facilement le débat africain sur l’IA à l’accès aux outils. Donner ChatGPT à une école, introduire l’IA dans une banque ou automatiser un ministère constitue une adoption technologique. Ce n’est pas encore une capacité productive. Un pays qui utilise un modèle étranger, sur un cloud étranger, avec des processeurs étrangers, facturé dans une monnaie étrangère et alimenté par des données locales n’est pas devenu une puissance de l’IA. Il est devenu un excellent client. Cette distinction déterminera une grande partie du partage futur de la valeur.
L’Afrique peut utiliser énormément d’intelligence artificielle tout en capturant très peu des rentes générées par l’intelligence artificielle. Elle connaît déjà cette histoire. Elle exporte du cobalt sans posséder l’essentiel de l’industrie des batteries, du cacao sans dominer le chocolat, du pétrole sans contrôler suffisamment la pétrochimie. Elle pourrait désormais fournir les minerais, les utilisateurs, les langues et les données nécessaires à l’économie de l’IA tout en important l’intelligence transformée en produit fini.
La dépendance est déjà visible. Les principales économies technologiques africaines reconnaissent elles-mêmes leur exposition à Google, Microsoft, Nvidia, Meta et aux autres fournisseurs étrangers de calcul, de financement et d’expertise. Même certaines initiatives qualifiées de souveraines reposent sur des processeurs Nvidia, des clouds américains ou des capitaux étrangers. Cette coopération n’est pas en soi un problème. Aucun pays ne construit aujourd’hui toute la chaîne de l’IA seul.
Le problème commence lorsque le partenariat ne produit aucune accumulation locale de capacité. Acheter du calcul n’est pas apprendre à le produire. Héberger un centre de données n’équivaut pas à posséder les modèles qui y tournent. Fournir l’électricité n’équivaut pas à capter les profits générés par les applications. La souveraineté ne signifie donc pas autarcie. Elle signifie posséder suffisamment de morceaux stratégiques de la chaîne pour conserver un pouvoir de négociation.
L’électricité devient une politique d’intelligence
L’obstacle africain le plus profond pourrait d’ailleurs se trouver très loin des laboratoires d’informatique. Il se trouve dans les centrales électriques. Les modèles d’IA exigent énormément de calcul et le calcul exige énormément d’électricité. En Afrique, la disponibilité de l’énergie a désormais dépassé la connectivité comme principal obstacle à l’expansion des centres de données. Près de la moitié de la population d’Afrique subsaharienne ne dispose toujours pas d’une alimentation électrique fiable et seuls 38 % de ses habitants utilisaient Internet en 2024, contre 68 % à l’échelle mondiale.
Le FMI estime pourtant que l’IA pourrait augmenter la production économique de l’Afrique subsaharienne d’environ 4 % sur la prochaine décennie avec les investissements nécessaires dans l’énergie, Internet et les compétences. Sans ces transformations, le gain pourrait tomber à environ 0,2 %. L’écart entre les deux scénarios n’est donc pas créé par l’intelligence artificielle elle-même. Il est créé par les institutions et les infrastructures qui permettent de la convertir en productivité.
Cela oblige également à repenser certains débats africains sur l’énergie. Un barrage, un réseau électrique fiable ou une interconnexion régionale ne servent plus seulement à éclairer les maisons et alimenter les usines traditionnelles. Ils déterminent désormais l’endroit où pourront être installés les futurs centres de calcul. Grand Inga, le solaire sahélien, le gaz nigérian, la géothermie kényane ou les capacités hydroélectriques éthiopiennes et zambiennes devraient aussi être pensés comme des actifs de souveraineté numérique.
Le kilowatt produit aujourd’hui peut devenir demain un token calculé, un modèle entraîné, une entreprise créée ou une recherche scientifique réalisée. L’Afrique ne manque donc pas seulement de centres de données. Elle continue de sous-estimer la transformation de son potentiel énergétique en capacité cognitive industrielle.
Le continent possède des cerveaux qu’il oblige à calculer ailleurs
Il existe ensuite une contradiction plus douloureuse. Le continent le plus jeune de la planète dispose d’une immense réserve humaine et ne représente pourtant qu’environ 1 % du vivier mondial de talents en intelligence artificielle. Moins d’un quart des étudiants de l’enseignement supérieur en Afrique subsaharienne choisissent les disciplines scientifiques, technologiques, d’ingénierie et de mathématiques.
Plus inquiétant encore, seulement environ 5 % des professionnels africains de l’IA auraient un accès fiable aux capacités de calcul haute performance nécessaires à la recherche avancée. Un chercheur africain peut donc être suffisamment compétent pour concevoir un modèle et ne pas disposer des GPU nécessaires pour l’entraîner. Son intelligence devient alors mobile bien avant son laboratoire. Elle part vers Londres, Toronto, Paris, Seattle, Dubaï ou la Silicon Valley, là où le capital et les machines permettent à son cerveau de devenir productif.
Le fameux « brain drain » africain prend ainsi une nouvelle dimension. Il ne suffit plus de construire des universités et demander aux diplômés de rester. Il faut leur donner des instruments de production intellectuelle. Un biologiste sans laboratoire partira vers un laboratoire. Un ingénieur en IA sans calcul partira vers les GPU. La politique de rétention des talents devient donc inséparable de la politique énergétique, du financement de la recherche, des centres de calcul universitaires et de l’accès public aux infrastructures numériques avancées. Aucun slogan patriotique ne peut durablement rivaliser avec un cluster de plusieurs milliers de processeurs.
L’Afrique n’a pas besoin de cinquante-quatre petits OpenAI
La solution serait pourtant absurde si chaque État africain décidait de construire son petit modèle national, son petit centre de données et son petit champion subventionné. L’économie du calcul exige des échelles que de nombreux pays africains ne peuvent atteindre individuellement. La réponse cohérente se trouve davantage dans des infrastructures régionales. Des centres de calcul ouest-africains, est-africains, nord-africains, centrafricains et australs pourraient fournir universités, États et entreprises à des conditions préférentielles, avec une participation publique, privée et institutionnelle africaine. Une partie des fonds de pension, banques de développement, fonds souverains et ressources minières pourrait être mobilisée dans cette infrastructure productive au lieu de regarder les investisseurs étrangers construire seuls la prochaine couche stratégique de l’économie africaine.
L’objectif ne devrait pas être de fabriquer une copie africaine d’OpenAI pour satisfaire une fierté symbolique. Il faut identifier les endroits où l’Afrique peut construire un véritable avantage. Les langues africaines constituent un domaine évident. L’agriculture tropicale, la santé dans des environnements disposant de peu de médecins, les paiements mobiles, la logistique informelle, la modélisation climatique, l’exploration minière et l’administration publique en constituent d’autres.
Des modèles plus petits, spécialisés, moins énergivores et entraînés sur des données pertinentes peuvent créer beaucoup plus de valeur locale qu’une course coûteuse au plus grand modèle généraliste. L’essor récent des petits modèles montre précisément que la possession d’une capacité utile ne nécessite plus toujours des centaines de milliards de dollars. La question africaine devient donc moins « pouvons-nous construire le prochain ChatGPT ? » que « quelles intelligences devons-nous absolument être capables de produire nous-mêmes ? »
Le colonialisme numérique ne ressemblera pas à l’ancien
L’Afrique a encore une fenêtre. Elle possède les minerais indispensables aux équipements numériques, un immense potentiel énergétique, une population jeune, des marchés encore en croissance et des problèmes suffisamment particuliers pour justifier leurs propres solutions technologiques. Elle possède aussi désormais une stratégie continentale, des entrepreneurs crédibles et plusieurs premiers investissements dans le calcul. Le retard n’est donc ni génétique, ni intellectuel, ni irréversible. Il est essentiellement institutionnel et capitalistique. Les pays qui transforment aujourd’hui des milliards de dollars en électricité, GPU, recherche, modèles et compétences construisent des capacités qui se cumuleront année après année. Chaque année perdue augmente le prix du rattrapage.
La prochaine dépendance africaine pourrait ainsi être beaucoup plus discrète que les précédentes. Aucun drapeau étranger ne flottera nécessairement sur un palais. Aucun administrateur colonial ne sera installé dans un ministère. Les gouvernements conserveront leur hymne, leur monnaie, leur Parlement et leur siège aux Nations unies. Ils demanderont simplement à des intelligences construites ailleurs d’optimiser leurs banques, diagnostiquer leurs malades, enseigner leurs enfants, surveiller leurs frontières, interpréter leurs ressources, automatiser leurs entreprises et conseiller leurs administrations.
L’Afrique découvrira alors qu’elle est entrée dans l’économie de l’intelligence sans posséder suffisamment d’intelligence productive. Le monde ne lui aura pas interdit de participer. Il aura simplement construit les machines pendant qu’elle rédigeait encore les communiqués.
NBSInfos.com
La 16e Biennale de Gwangju devait parler d’art contemporain. Elle s’est retrouvée à parler de…
Mardi 8 septembre, à 5 h 48, deux individus s’introduisent dans le musée Renoir de…
Le 15 septembre ne sera pas seulement une journée de protestation contre un éventuel changement…
L’informatique moderne possède un paradoxe assez spectaculaire. Internet transporte déjà une immense quantité d’informations grâce…
Le pétrole dépasse de nouveau les 100 dollars le baril, le détroit d’Ormuz reste perturbé…
Les 24,8 milliards USD annoncés pour le budget 2027 arrivent déjà enveloppés dans le langage…