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La 16e Biennale de Gwangju devait parler d’art contemporain. Elle s’est retrouvée à parler de souveraineté. Quelques jours avant son ouverture, la Chine a retiré ses artistes après que les organisateurs sud-coréens ont accepté l’appellation « Taiwan Pavilion » pour l’espace consacré aux artistes taïwanais.
Le détail paraît presque administratif. Il ne l’est pas.
Le pavillon qui valait une crise diplomatique
Pour Pékin, employer « Taïwan » comme désignation autonome dans une manifestation internationale revient à donner une visibilité symbolique à une entité que la Chine considère comme faisant partie de son territoire. Pour Taipei, accepter une appellation réduite au nom d’un musée aurait signifié disparaître derrière une institution précisément au moment où sa présence internationale est contestée.
L’affaire avait déjà connu plusieurs retournements. Les organisateurs avaient initialement accepté le nom « Taiwan Pavilion », avant de le remplacer par « NTMoFA Pavilion », d’après l’acronyme du National Taiwan Museum of Fine Arts. Le ministère taïwanais de la Culture avait protesté. Gwangju est ensuite revenu à l’appellation initiale, déclenchant cette fois l’intervention diplomatique chinoise. L’ambassadeur de Chine en Corée du Sud, Dai Bing, a exprimé ses préoccupations aux autorités locales, puis les participants chinois ont interrompu leur installation et quitté la Biennale. Leur pavillon, qui devait réunir 18 artistes autour du projet Iron Silk Road, est resté inachevé.
Dans la guerre des symboles, nommer revient déjà à reconnaître
L’épisode montre à quel point le conflit entre Pékin et Taipei dépasse désormais les bases militaires, les détroits et les réunions diplomatiques. Il s’étend aux cartes, aux compétitions sportives, aux festivals, aux universités, aux musées et désormais aux cartels posés devant une exposition. Dans cet univers, le mot « Taïwan » n’est plus seulement géographique. Il devient un objet de négociation. L’intitulé choisi détermine implicitement qui existe comme sujet autonome, qui peut se présenter en son propre nom et qui possède le pouvoir d’imposer le vocabulaire utilisé par les autres.
Taïwan comprend parfaitement cette bataille. Son espace à Gwangju, intitulé Instance Dungeons: Gray Zone, explore précisément les zones grises, les tensions géopolitiques et la manière dont les technologies influencent notre lecture du monde. Des artistes y travaillent sur l’intelligence artificielle, les archives militaires, les récits nationaux et la circulation de l’information. Le paradoxe est presque trop parfait. Une exposition consacrée aux zones grises géopolitiques s’est retrouvée elle-même enfermée dans la plus célèbre zone grise politique d’Asie.
La Corée du Sud découvre qu’un musée peut devenir une ambassade
La position des organisateurs sud-coréens révèle également la difficulté des institutions culturelles à prétendre rester en dehors de la politique. Le directeur général de la Biennale, Youn Bum-mo, a regretté le retrait chinois et insisté sur le caractère artistique de l’événement. Il a même annoncé une réflexion sur la réforme du système des pavillons afin d’éviter de nouvelles ambiguïtés entre représentations nationales et institutionnelles. Le problème est précisément là. Dès qu’un festival utilise des pavillons associés à des pays, il importe dans son architecture culturelle les conflits de reconnaissance qui existent entre ces pays. L’art peut vouloir rester neutre. Le nom placé au-dessus de la porte ne l’est pas forcément.
Gwangju porte en plus une charge symbolique particulière. La ville est intimement associée au mouvement démocratique sud-coréen de mai 1980 et la Biennale s’est construite autour de valeurs de démocratie, de droits humains et d’ouverture internationale. Les responsables taïwanais n’ont pas manqué de souligner cette dimension lors de l’ouverture du pavillon. Pour Taipei, pouvoir afficher son nom dans une ville symbolisant la lutte démocratique sud-coréenne constitue évidemment beaucoup plus qu’une victoire typographique. Pour Pékin, laisser cette appellation s’installer sans réaction aurait aussi signifié abandonner un terrain symbolique. Chacun a donc traité le vocabulaire comme une extension de sa politique étrangère.
L’art n’a pas échappé à la géopolitique, il en est devenu un outil
La Chine dispose d’un avantage considérable dans cette bataille. Son poids économique et diplomatique lui permet de faire comprendre aux institutions culturelles étrangères que certains choix de vocabulaire peuvent avoir un prix. Les organisateurs d’événements internationaux doivent alors arbitrer entre leurs principes curatoriaux, leurs partenariats, leurs financements et leur accès au monde culturel chinois. Taïwan joue une stratégie inverse. Ne pouvant rivaliser avec Pékin par la taille, il transforme chaque possibilité de présence internationale en affirmation d’existence. Être nommé devient déjà une forme de puissance.
La Biennale de Gwangju vient ainsi de produire involontairement l’une de ses œuvres politiques les plus révélatrices. Aucun artiste ne l’a conçue. Elle est composée d’un nom maintenu sur une affiche, d’un pavillon chinois laissé vide et de deux gouvernements qui lisent dans ces quelques lettres une question de souveraineté.
Dans la géopolitique contemporaine, les frontières ne passent plus seulement sur les cartes. Elles traversent aussi les musées. Et parfois, la bataille commence simplement par la manière dont on écrit le nom d’un pavillon.
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