Le président congolais Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo
Pendant des semaines, le pouvoir a donné l’impression de posséder le temps politique. Le dialogue national était annoncé, commenté, promis, entouré de consultations et de déclarations, sans urgence apparente dans sa traduction institutionnelle.
La Coalition Article 64 avait pourtant fixé le 15 septembre 2026 comme date d’une mobilisation nationale contre toute modification de la Constitution susceptible, selon elle, d’ouvrir la voie à un troisième mandat de Félix Tshisekedi. À Kinshasa, cette mobilisation doit converger vers le Palais du Peuple, précisément le jour de la rentrée parlementaire.
Puis, le 13 septembre, presque à la veille du rendez-vous, le chef de l’État signe l’ordonnance portant création du Comité d’organisation du Dialogue national. Le texte fixe une architecture comprenant notamment un coordonnateur, deux coordonnateurs adjoints et des membres, sans encore nommer les titulaires.
Une ordonnance qui arrive soudainement à quarante-huit heures de la rue
La proximité des deux événements interdit de traiter le calendrier comme un simple détail administratif. Quelques semaines plus tôt, le gouvernement rejetait explicitement l’idée selon laquelle l’agenda présidentiel pourrait être dicté par un ultimatum de l’opposition.
Aujourd’hui, une mécanique institutionnelle demeurée longtemps suspendue s’accélère au moment exact où la C64 tente de transporter le rapport de force hors des salons politiques et jusque dans les rues de Kinshasa. Il reste impossible d’affirmer que l’ordonnance a été signée uniquement pour neutraliser la marche. Il serait tout aussi naïf de prétendre que son timing ne possède aucune fonction politique. En politique, le calendrier parle parfois plus clairement que le communiqué.
Le pouvoir propose au moment où l’opposition choisit le pavé
L’opération est politiquement habile. En ouvrant officiellement le chantier du dialogue sans distribuer immédiatement les postes, Félix Tshisekedi peut présenter son pouvoir comme celui qui tend la main et renvoyer à ses adversaires le coût éventuel du refus. L’opposition se retrouve ainsi placée devant une équation inconfortable. Entrer dans le dispositif présidentiel pourrait l’exposer à l’accusation de légitimer un dialogue dont elle conteste déjà les contours. Le rejeter permet au pouvoir de présenter ses adversaires comme préférant la rue à la discussion.
L’ordonnance ne règle donc pas seulement l’organisation d’un dialogue. Elle cherche également à modifier la géographie du conflit politique en déplaçant la bataille du Palais du Peuple vers une table dont le pouvoir conserve encore la maîtrise de l’architecture.
Le problème est que la C64 ne manifeste précisément pas pour obtenir quelques fauteuils supplémentaires autour d’une table. Sa mobilisation vise notamment la loi référendaire, toute perspective de changement constitutionnel et ce qu’elle considère comme une menace contre l’alternance de 2028. Le PDSC, qui soutient la marche sans appartenir à la coalition, affirme lui aussi vouloir un dialogue inclusif tout en maintenant son opposition à une modification de la Constitution. La tentative consistant à opposer mécaniquement dialogue et manifestation simplifie donc abusivement le conflit. On peut vouloir discuter et refuser simultanément que celui dont les décisions sont contestées définisse seul le terrain, les règles, le calendrier et l’architecture de la discussion.
Tshisekedi face à une expérience qu’il connaît mieux depuis l’autre côté de la barrière
La dimension la plus intéressante de cette séquence dépasse pourtant l’ordonnance. Félix Tshisekedi arrive au pouvoir avec l’héritage politique d’une famille et d’un parti construits pendant des décennies dans la contestation du pouvoir. L’UDPS connaît la marche, les interdictions, les dispositifs policiers, les rapports de force dans la rue et la puissance symbolique de Kinshasa comme espace de défiance. Une large partie de son histoire politique s’est écrite précisément de l’autre côté de la barrière. Depuis son accession à la présidence, le rapport s’est inversé. Celui qui appartient à une tradition politique façonnée par la pression populaire doit désormais regarder une opposition tenter de retourner contre son régime certains des instruments qui ont participé à construire cette tradition.
C’est peut-être là que le 15 septembre prend une importance supérieure au nombre exact de manifestants qui atteindront le Palais du Peuple. Jusqu’ici, le pouvoir de Félix Tshisekedi a traversé guerres institutionnelles, dissidences politiques, crises sécuritaires, controverses électorales et recompositions de majorité sans affronter à Kinshasa une tempête politique comparable, dans sa configuration, aux grandes mobilisations populaires qui ont autrefois fait trembler les pouvoirs congolais.
La CNDH demande déjà aux autorités de sécuriser les itinéraires, de protéger manifestants et non-manifestants et de donner aux forces de l’ordre des instructions respectant nécessité et proportionnalité dans l’usage de la force. La manifestation coïncide en outre avec la rentrée parlementaire, ce qui concentre exceptionnellement dans un même espace la rue, les élus et le symbole institutionnel du pouvoir législatif.
L’ordonnance du 13 septembre peut ainsi être interprétée comme une initiative de dialogue, un calcul tactique ou les deux simultanément. Ce qu’elle révèle surtout est que la présidence ne peut plus regarder le 15 septembre comme un bruit périphérique. Après avoir longtemps expliqué qu’elle possédait son propre agenda, elle accélère précisément au moment où l’opposition cherche à imposer le sien. Félix Tshisekedi connaît parfaitement la vieille grammaire politique congolaise selon laquelle un pouvoir peut contrôler les institutions sans contrôler la température de la capitale.
Le fils d’une opposition qui savait utiliser Kinshasa comme caisse de résonance découvre désormais la question que ses prédécesseurs connaissaient intimement : que se passe-t-il si la foule décide que le véritable dialogue ne commence pas autour d’une table préparée par le pouvoir, mais dans la rue qu’il pensait encore maîtriser ?
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