Le président congolais Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo
La RDC s’apprête une nouvelle fois à dialoguer avec elle-même. Félix Tshisekedi propose des consultations à travers les provinces avant une rencontre nationale à Kinshasa. Une partie importante de l’opposition refuse déjà le dispositif, soupçonne une manœuvre politique et prépare la rue. Le pays retrouve ainsi une vieille habitude congolaise.
Lorsqu’une crise devient trop profonde pour les institutions ordinaires, on invente une table autour de laquelle chacun vient réclamer une nouvelle définition du pouvoir.
Le dialogue ne devrait pas devenir une institution parallèle
Félix Tshisekedi a annoncé le 27 août la convocation d’un dialogue national destiné à rechercher des réponses aux crises qui traversent le pays, notamment la guerre dans l’Est. Le processus envisagé commencerait par des consultations dans les chefs-lieux des provinces avant une phase finale à Kinshasa. Sur le papier, consulter largement la population ne possède évidemment rien de condamnable. La difficulté apparaît lorsque le dialogue cesse d’être un instrument exceptionnel de résolution politique pour devenir une manière presque normale de gouverner les désaccords que les institutions existantes devraient pouvoir traiter.
La Coalition Article 64 a opposé un refus catégorique au dispositif. Martin Fayulu, Moïse Katumbi, Jean-Marc Kabund, Delly Sesanga et Augustin Matata Ponyo dénoncent des consultations qu’ils considèrent comme un substitut au véritable dialogue national et soupçonnent derrière l’initiative une préparation politique susceptible de conduire à une modification constitutionnelle ou à un troisième mandat de Félix Tshisekedi. Ils appellent désormais à une marche nationale le 15 septembre.
Le pouvoir rejette naturellement cette lecture. Peter Kazadi défend un processus fondé sur la consultation populaire et conteste même la prétention de certains responsables de l’opposition, dépourvus de mandat électif actuel, à parler au nom de l’ensemble des Congolais. Il estime également que les questions directement liées au cessez-le-feu, au désarmement ou à l’AFC/M23 appartiennent à d’autres cadres de négociation.
Mais ce débat sur les participants masque une question institutionnelle beaucoup plus importante.
Pourquoi la République a-t-elle encore besoin d’un grand dialogue pour déterminer les règles de coexistence entre des acteurs politiques qui disposent déjà d’une Constitution, d’un Parlement, d’une justice, de partis politiques, d’élections et d’institutions censées organiser leurs désaccords ?
Une démocratie ne devient pas plus démocratique parce qu’elle multiplie les forums. Elle devient démocratique lorsque ses institutions sont suffisamment crédibles pour que perdre une élection, contester une décision, demander des comptes ou préparer l’alternance ne nécessite pas périodiquement la création d’une arène politique extraordinaire.
La RDC souffre depuis longtemps de cette confusion. À chaque crise majeure revient l’idée qu’il faut sortir momentanément de l’architecture ordinaire pour réunir les « forces vives », négocier un consensus, redistribuer parfois des responsabilités et réinventer les règles du jeu. Le dialogue finit alors par devenir moins le signe de la vitalité démocratique que l’aveu récurrent de l’incapacité institutionnelle.
Lorsque les institutions fonctionnent, la République dialogue tous les jours. Elle le fait au Parlement, dans les tribunaux, dans les élections, dans les collectivités locales, dans la presse et à travers les mécanismes constitutionnels de contrôle. Le besoin permanent d’une grande conférence nationale indique souvent que ces espaces ne suffisent plus à produire de la confiance.
Entre troisième mandat, guerre et opposition, la mauvaise question domine encore
L’autre faiblesse du débat actuel réside dans l’obsession pour la composition de la table. Qui doit venir ? Qui doit être exclu ? Joseph Kabila peut-il participer ? Corneille Nangaa doit-il être invité ? L’AFC/M23 peut-il être représenté ? Martin Fayulu a notamment estimé que Kabila et Nangaa devraient prendre part au processus et répondre de leur rôle dans la crise, alors que Félix Tshisekedi exclut la participation de l’AFC/M23 au dialogue politique national.
Ces questions sont politiquement explosives, mais elles peuvent également devenir une diversion.
La RDC n’a pas seulement une crise entre personnalités. Elle connaît une crise de confiance dans les règles elles-mêmes.
Lorsque Félix Tshisekedi évoquait en mai la possibilité d’un troisième mandat et d’un éventuel décalage électoral lié à la situation sécuritaire, l’opposition avait immédiatement dénoncé une volonté de contourner les limites constitutionnelles. Cette suspicion pèse désormais sur chaque initiative de dialogue proposée par le pouvoir.
Voilà le véritable danger.
Un dialogue convoqué dans un environnement où une partie des participants soupçonne déjà l’autre de vouloir modifier les règles permettant de rester au pouvoir risque de devenir une négociation sur le système lui-même avant même de discuter de la crise nationale. Le contenu disparaît derrière la méfiance.
La guerre dans l’Est aggrave encore cette pathologie. Elle offre au pouvoir une justification réelle pour rechercher l’unité nationale, mais elle fournit également à l’opposition un motif tout aussi réel de craindre que l’urgence sécuritaire ne repousse continuellement les échéances institutionnelles. Chacun peut donc produire une argumentation cohérente à partir de la même crise.
La solution ne réside probablement ni dans le refus automatique du dialogue ni dans sa sacralisation.
Elle réside dans la limitation de son objet.
Un dialogue sérieux devrait permettre de construire un consensus minimal sur la souveraineté territoriale, les conditions politiques permettant de sortir de la guerre, la protection du calendrier constitutionnel et les garanties indispensables à la compétition politique. Il ne devrait pas devenir une assemblée constituante déguisée, une distribution de postes ou une machine permettant à la classe politique de négocier entre elle ce que la Constitution devrait déjà trancher.
La RDC possède une longue histoire de dialogues, de conclaves, de concertations et d’accords politiques. Ce qui lui manque beaucoup plus rarement, ce sont de nouvelles tables et de nouveaux microphones.
Ce qui lui manque demeure beaucoup plus difficile à construire.
Des institutions assez solides pour que la République n’ait plus besoin de se réunir périodiquement en dehors d’elle-même afin de décider comment elle doit fonctionner.
NBSInfos.com
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