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En RDC, tout le monde semble vouloir dialoguer, même ceux qui rejettent le dialogue proposé. Félix Tshisekedi a lancé un processus national consacré à la paix, à la cohésion et à la « refondation de l’État ». La Coalition Article 64 l’a rejeté, mais elle ne réclame pas simplement d’attendre 2028.
Martin Fayulu veut un dialogue plus inclusif, avec d’autres participants et une autre architecture. D’autres forces exigent une médiation neutre, l’implication de la CENCO et de l’ECC, des garanties internationales ou de nouvelles conditions de participation. Même parmi les adversaires du cadre présidentiel, la bataille porte davantage sur quel dialogue organiser que sur une question pourtant plus simple. Pourquoi faudrait-il encore un grand dialogue politique à moins de deux ans des élections ?
Le paradoxe devient plus visible au moment où la CENI ne discute déjà plus de théorie. Denis Kadima cherche les moyens financiers permettant de préparer 2028 et rappelle que l’enrôlement constitue la première étape incontournable avant les scrutins. Une enveloppe est prévue dans le projet de budget 2027 et la CENI insiste sur la nécessité d’une planification anticipée, après avoir déjà dû renoncer à certaines élections locales faute de financement. Pendant que la machine électorale réclame du temps, de l’argent et une préparation lourde, la classe politique consacre encore une grande partie de son énergie à négocier la forme d’une nouvelle table politique.
Le problème n’est plus seulement le dialogue de Tshisekedi
Il serait trop facile de réduire le problème au processus lancé par Félix Tshisekedi. Son cadre mérite naturellement d’être interrogé. Le Président veut un dialogue placé sous autorité institutionnelle, limité à trois mois, précédé de consultations dans les 26 provinces et présenté comme un moyen de traiter les causes structurelles de l’instabilité. Il exclut également toute remise en cause des institutions issues de 2023 et affirme que le processus ne doit pas devenir un nouveau partage de postes.
Ses adversaires produisent pourtant une contradiction presque aussi intéressante. Ils dénoncent un dialogue qu’ils jugent contrôlé, insuffisamment inclusif ou mal arbitré, tout en continuant à réclamer un autre dialogue. Martin Fayulu souhaite notamment que Joseph Kabila et Corneille Nangaa puissent participer et demande pourquoi l’AFC/M23 peut être négocié à Doha mais rester exclu d’une discussion nationale à Kinshasa. « Sauvons la RDC » exige pour sa part une médiation indépendante, une participation inclusive, un cadre neutre, des garanties internationales et le respect impératif de l’échéance électorale de 2028.
La question dépasse alors largement Tshisekedi. Pourquoi le réflexe politique congolais reste-t-il de chercher une meilleure table plutôt que d’exiger que les institutions ordinaires fonctionnent correctement jusqu’aux prochaines élections ? À force de considérer chaque grande crise comme une invitation à renégocier les règles, la RDC risque de transformer le dialogue en institution parallèle placée entre deux scrutins.
2028 approche beaucoup plus vite que les discours ne le suggèrent
Deux ans peuvent sembler longs dans une conversation politique. Ils deviennent extrêmement courts lorsqu’il faut enrôler des dizaines de millions d’électeurs, financer la logistique, actualiser les listes, former le personnel, transporter le matériel et organiser le vote sur un territoire immense confronté à des problèmes sécuritaires et infrastructurels considérables. La CENI ne parle déjà plus de 2028 comme d’un horizon abstrait. Elle parle de financement, d’enrôlement et de préparation.
La RDC possède par ailleurs un précédent immédiat. Des élections locales préparées par la CENI n’ont pas pu être organisées faute de financement, malgré l’enregistrement des candidatures et la publication d’un calendrier. Ce simple précédent devrait suffire à rappeler qu’une élection n’arrive pas automatiquement parce qu’une Constitution lui donne une date. Elle doit être préparée matériellement et financée politiquement longtemps avant que le premier électeur n’arrive devant un bureau de vote.
Dans ce contexte, chaque mois consacré à redéfinir la forme, les participants et la médiation d’un dialogue national est également un mois pendant lequel une question beaucoup plus concrète reste ouverte. La prochaine élection sera-t-elle réellement mieux préparée que la précédente, ou la RDC découvrira-t-elle encore trop tard que le calendrier politique avait avancé plus vite que le calendrier électoral ?
Même l’opposition semble avoir du mal à dire simplement « rendez-vous aux urnes »
Le comportement des oppositions mérite autant d’attention que celui du pouvoir. La C64 rejette les consultations présidentielles et accuse Tshisekedi de vouloir utiliser le processus pour préparer une modification constitutionnelle ou prolonger son maintien au pouvoir. Pourtant, d’autres composantes de l’opposition continuent de défendre le principe d’un dialogue différent, plus inclusif, plus neutre ou conduit par une autre médiation.
« Sauvons la RDC » exige même explicitement que tout dialogue respecte l’échéance constitutionnelle de 2028. La formule révèle à elle seule toute l’ambiguïté du moment. Pourquoi organiser une vaste négociation politique avant 2028 tout en exigeant simultanément que rien ne puisse déplacer 2028 ? Plus l’échéance électorale est présentée comme intangible, plus il devient légitime de demander quelles questions politiques exigent encore une immense négociation nationale avant que les Congolais puissent simplement être appelés à voter.
Martin Fayulu pousse encore plus loin l’idée d’inclusion en souhaitant la présence de Joseph Kabila et de Corneille Nangaa. Sa logique repose sur l’idée qu’une crise ne peut être résolue sans ceux qui en sont partie prenante. L’argument peut se défendre lorsqu’il s’agit de rechercher la paix. Il devient beaucoup plus troublant lorsqu’un dialogue politique finit par réunir autour d’une même table acteurs armés, anciens dirigeants, opposition, majorité et institutions, alors qu’une échéance électorale existe déjà pour départager ceux qui prétendent gouverner la RDC.
Le dialogue ne devrait pas fabriquer une légitimité concurrente
Un dialogue peut rapprocher des adversaires, produire un cessez-le-feu ou établir des garanties permettant à des institutions fragiles de fonctionner. Il devient beaucoup plus problématique lorsqu’il commence à attribuer, redistribuer ou reconnaître une légitimité politique qui devrait normalement passer par les urnes. La RDC possède une longue histoire de forums, concertations, accords et arrangements conçus pour sortir de crises successives. Cette histoire explique peut-être pourquoi le dialogue continue d’apparaître comme une solution presque automatique dès que la confrontation devient suffisamment forte.
Le danger est précisément là. À force de revenir à la table chaque fois que les institutions produisent du conflit, la classe politique peut finir par enseigner aux Congolais que les élections choisissent provisoirement les dirigeants, tandis que les véritables équilibres se renégocient ensuite entre responsables politiques. Le dialogue cesse alors d’être un outil exceptionnel et commence à concurrencer la démocratie ordinaire.
Les Congolais n’élisent pourtant pas des dirigeants pour qu’une nouvelle conférence nationale décide ensuite comment corriger, compléter ou rééquilibrer continuellement le résultat politique. Une élection n’est pas destinée à produire l’unanimité. Elle sert précisément à permettre à des citoyens qui ne pensent pas la même chose de choisir temporairement entre plusieurs offres de pouvoir.
L’élection devrait redevenir la solution normale
La suspicion entourant le dialogue de Tshisekedi vient en partie du moment choisi. L’opposition craint qu’il serve à ouvrir de nouveaux chantiers institutionnels avant 2028. Le pouvoir affirme au contraire vouloir consolider l’État et refuse toute remise en cause des résultats de 2023. Les deux camps peuvent continuer pendant des mois à s’affronter sur le format, la médiation, les exclusions, l’ordre du jour et la liste des invités. Pendant ce temps, le calendrier électoral continuera d’avancer sans attendre la fin de cette conversation.
Une solution beaucoup moins spectaculaire existe déjà. Financer la CENI, commencer l’enrôlement à temps, garantir les libertés politiques, sécuriser les bureaux de vote, rendre le fichier contrôlable, permettre une observation crédible et tenir les élections à la date prévue. Cette voie est moins photogénique qu’une grande conférence nationale, mais elle possède une qualité que même le dialogue le plus inclusif ne peut reproduire. Elle rend directement le choix aux Congolais.
Le problème n’est finalement pas seulement que Félix Tshisekedi veuille dialoguer. Il est qu’en RDC, même ceux qui refusent son dialogue semblent encore chercher une autre table avant de chercher simplement l’élection. À moins de deux ans de 2028, la question la plus inquiétante n’est plus seulement de savoir qui doit participer au dialogue. Elle est de comprendre pourquoi autant d’acteurs politiques préfèrent encore discuter de la manière de se mettre d’accord entre eux alors que les Congolais disposent déjà d’un mécanisme beaucoup plus simple pour les départager. Il porte un nom que la classe politique semble parfois oublier entre deux dialogues, les élections.
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