RDC – 100 milliards de dette : l’ellipse logique dangereuse de Muzito

Mea culpa. J’ai longtemps plaidé pour une RDC assez audacieuse pour porter des centaines de milliards, voire plus d’un trillion de dollars de dette, et tricher avec le temps comme les économies avancées le font depuis des décennies. À force de combattre notre paranoïa morale de l’endettement, j’ai trop insisté sur ce que les pays riches osent devoir, et pas assez sur la machine monétaire, fiscale, financière et institutionnelle qui leur permet de transformer l’excès en normalité. Sans cette machine, copier leur dette revient moins à imiter leur puissance qu’à reproduire leur vertige sans disposer de leur parachute.

Hélas, une pensée d’économie politique laissée à moitié cuite devient vite toxique dans un pays comme la RDC, saturé de vieux et de jeunes apprentis sorciers prompts à transformer une nuance en doctrine, une intuition en raccourci, puis le raccourci en spectacle d’expertise.

Sous-endettée ne signifie pas sous-empruntée

Muzito, ministre du Budget, non de l’Économie ou du Plan, part d’une intuition comptable puis lui fait subir une promotion intellectuelle qu’elle ne mérite pas encore. Oui, la RDC est faiblement endettée au regard de nombreuses économies, et un pays aussi sous-équipé n’a aucune raison de porter ce faible ratio comme une décoration de bonne conduite. Refuser l’endettement par principe dans une nation où une large partie de la population reste enfermée dans un trou noir économique revient parfois à sauver la propreté du bilan public en sacrifiant le réel.

Le saut logique commence lorsqu’un faible niveau de dette devient presque une preuve de capacité à lever 100 milliards de dollars. Entre « nous devons peu » et « nous pouvons emprunter énormément » s’interposent pourtant tout ce que le raisonnement escamote, le prix du risque, la monnaie du contrat, les maturités, les garanties, la profondeur du marché et, surtout, la confiance dans l’État qui signe. À partir de là, le ratio dette-PIB cesse d’être une réponse. Il redevient ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, un indicateur parmi d’autres.

La confusion tient alors dans une substitution intellectuelle. Le ratio d’endettement mesure un stock. La capacité d’emprunt mesure une crédibilité. Soustraire le premier d’un plafond théorique pour fabriquer la seconde revient à transformer une soustraction en politique de financement. C’est élégant sur une feuille Excel. C’est beaucoup moins sérieux face à un créancier. Être peu endetté signifie que l’on doit peu. Rien de plus. Les 100 milliards, eux, n’existent pas parce qu’on les a trouvés dans l’espace vide entre deux pourcentages.

La dette n’est pas un cadeau, c’est une facture

Le chiffre impressionne parce qu’il arrive seul. 100 milliards donnent soudain à l’État l’allure d’une puissance financière qu’il n’a jamais démontrée. Le problème commence au moment où l’on rattache ce chiffre à son prix.

Cette année même, pour lever seulement 1,25 milliard de dollars sur les marchés internationaux, la RDC a dû accepter des rendements de 8,75 % et 9,5 %. Remettons alors les 100 milliards sur une calculatrice. À 5 %, les seuls intérêts représentent 5 milliards de dollars par an. Sur dix ans, 150 milliards à servir principal compris. Sur vingt ans, 200 milliards. Sur trente ans, 250 milliards. À 8 %, la facture monte à 180 milliards sur dix ans, 260 sur vingt ans et 340 sur trente ans. À 9 %, elle atteint 190, 280 puis 370 milliards. Cent milliards empruntés ne restent jamais cent milliards. Le temps facture son passage.

Le vrai vertige commence ensuite. Emprunter sur vingt ou trente ans revient à engager des budgets qui n’existent pas encore, des recettes qui n’ont pas encore été produites et des contribuables qui n’ont jamais participé à la décision. Rapportées à un budget national voisin de 22 milliards de dollars, des charges annuelles de remboursement, intérêts et principal compris, de 13 ou 19 milliards absorberaient à elles seules une part vertigineuse des ressources publiques, sinon presque toute la marge budgétaire disponible. Et selon le poison choisi, cette discipline pourrait durer dix, vingt ou trente ans. Nous savons déjà ce qu’il advient lorsqu’un État n’arrive plus à servir sa dette. Les créanciers cessent alors d’être des partenaires financiers et commencent à dicter les conditions de la survie budgétaire.

À ce niveau, l’argument de Muzito ne se fissure plus. Il révèle son défaut de fabrication. On ne peut brandir 100 milliards comme horizon de puissance et escamoter la mécanique qui transforme ce rêve en contrainte annuelle. Présenter le capital sans son coût, la dette sans ses échéances et l’ambition sans sa facture n’est pas une démonstration économique complète. C’est une mise en scène du chiffre. Et les mises en scène disparaissent bien avant les dettes.

Le PIB n’est pas la caisse du Trésor

Le raisonnement de Muzito fonctionne visuellement avant de fonctionner économiquement. Il place une petite dette devant un grand PIB et laisse le contraste faire le travail. Le procédé est efficace. Il est aussi trompeur.

Le PIB mesure approximativement ce que l’économie produit, et même cette grandeur mérite d’être désacralisée. Le Nigeria l’a démontré de manière presque caricaturale lorsqu’un simple changement de base statistique a fait bondir son PIB nominal de près de 90 % sans que, pendant la nuit, ses usines aient doublé, ses ménages soient devenus deux fois plus riches ou son État deux fois plus puissant. Le PIB est une estimation organisée du réel, pas le réel lui-même. Il ne dit ni ce que l’État encaisse réellement, ni ce qu’il peut mobiliser sans fragiliser l’activité, ni ce qu’il lui reste après avoir financé sa propre machine.

Muzito tente pourtant d’hypnotiser des Congolais naïfs, souvent analphabètes en économie politique, en brandissant ce même PIB comme preuve qu’il faudrait encore endetter un État qui absorbe déjà une part considérable de ses ressources dans le train de vie institutionnel, l’entretien de son appareil et l’expansion de la fonction publique. Pendant que le PIB gonfle le décor, la caisse reste maigre, les revenus faibles, la pauvreté massive et les besoins élémentaires béants.

Faible endettement ne signifie pas grande capacité d’emprunt, et grand PIB ne signifie pas grande capacité de remboursement. Le créancier ne prête pas au discours politique. Le créancier juge un débiteur. Il regarde une signature publique, une architecture monétaire, des institutions, un climat politique et la capacité réelle de transformer l’activité économique en recettes et en devises. Il veut savoir ce qu’il pourra garantir, saisir ou, à défaut, placer sous condition.

La monnaie que l’on emprunte doit aussi être retrouvée

La RDC pourrait, en théorie, mobiliser davantage sa propre monnaie pour financer l’investissement. Elle choisit pourtant largement l’endettement classique et reste réticente au financement monétaire direct. Ce choix enferme une contrainte que Muzito traite trop légèrement. Emprunter dans une monnaie que l’on ne crée pas, c’est contracter une dette et, simultanément, une dépendance.

Les pays les plus endettés vivent sous une architecture différente. Les États-Unis empruntent massivement en dollars, le Japon en yens, le Royaume-Uni en livres sterling. Aucun n’a aboli le risque. Ils disposent simplement d’un privilège décisif. Leur dette est, pour une large part, adossée à une monnaie qu’ils contrôlent. La RDC, elle, peut promettre des dollars à ses créanciers sans avoir le pouvoir d’en créer un seul.

Toute l’asymétrie monétaire de la douleur se révèle précisément à cet endroit. Muzito présente la dette en dollars comme une simple marge comptable, alors qu’elle cumule risque budgétaire, risque de change et dépendance externe. Le même symbole « % » masque ainsi des réalités souveraines qui n’ont rien d’équivalent. Une dette en monnaie étrangère n’attend pas de devenir énorme pour devenir dangereuse. Elle l’est dès le premier jour, parce que l’État doit d’abord retrouver la devise avant même de pouvoir honorer sa dette. À ce niveau, l’obligation financière change de nature. Elle devient une grenade dégoupillée dont le détonateur dépend d’une variable que l’État ne maîtrise pas entièrement, sa capacité future à générer, lever ou acheter les devises nécessaires au remboursement.

Les pays riches sont très endettés, ce n’est pas leur dette qui les rend riches

Comparer la RDC à la France, au Japon ou aux États-Unis par le seul ratio d’endettement revient à confondre masse et solidité. Deux États peuvent afficher le même pourcentage et ne pas habiter le même univers financier. Le ratio mesure ce qui pèse. Il ne mesure ni la profondeur du marché, ni la qualité des institutions, ni la puissance fiscale, ni la capacité productive qui empêchent ce poids de devenir suffocant.

La leçon devient alors beaucoup moins flatteuse pour les imitateurs pressés. Les pays riches ne se sont pas enrichis parce qu’ils ont appris à accumuler la dette. Ils peuvent porter davantage de dette parce qu’ils ont construit des institutions crédibles, des marchés profonds, une base productive capable de générer des revenus et une architecture monétaire qui réduit une partie des risques liés au financement public. Surtout, ils savent davantage transformer la dette en levure économique plutôt qu’en simple consommation budgétaire.

Le secret n’est pas d’emprunter parce qu’on le peut, plutôt par l’existence de la capacité pour agrandir encore la puissance productive, économique et sociale qui permettra de porter la dette suivante. L’erreur de l’imitateur consiste à copier le symptôme de la puissance en croyant avoir copié sa cause. Une économie forte peut porter beaucoup de dette. Beaucoup de dette ne fabrique pas une économie forte. Copier le sommet du gratte-ciel sans avoir coulé les fondations ne produit pas de la hauteur. Cela prépare l’effondrement.

Disséquons l’argument de Muzito

Pour défendre son raisonnement, Muzito convoque le Kenya, le Ghana et la Zambie. Curieuse galerie de références. Tous trois rappellent précisément ce que son argument préfère tenir hors champ. Le Kenya reste sous forte pression d’endettement, la Zambie sort à peine d’années de défaut et de restructuration, tandis que le Ghana ne retrouve qu’après une opération massive de restructuration un risque de détresse ramené à un niveau modéré. Présenter ces pays comme de simples preuves qu’« on peut davantage s’endetter » tout en taisant les matraques financières, les humiliations imposées par les créanciers et les années d’austérité qu’ils ont traversées, et continuent d’endurer, donne à la démonstration un parfum de campagne sans scrupules bien plus que d’analyse complète.

Sa métaphore de l’agriculteur qui sème avant de récolter devient franchement inconfortable lorsqu’on ouvre les comptes publics. En 2026, la protection sociale ne représente qu’environ 1,52 % du budget général. Dans le même temps, les propres documents budgétaires de l’État montrent que la Présidence et la Primature ont récemment largement dépassé leurs allocations linéaires. Muzito demande ainsi au citoyen la patience du cultivateur pendant que le sommet de l’État semble rarement soumis à la même discipline devant la caisse. La patience reste sociale, l’urgence demeure institutionnelle.

Même faiblesse avec ses 17 fonctionnaires pour 1 000 habitants. Pris seul, le chiffre suggère une administration qu’il faudrait grossir. Il devient pourtant presque absurde lorsqu’on le juxtapose à un État qui consacre à peine 2 dollars par habitant et par an à la protection sociale. Muzito reconnaît lui-même la pléthore à Kinshasa et le vide ailleurs. Ajouter des fonctionnaires parce qu’il y en a moins en comparaison du ratio des autres pays reproduit exactement son erreur sur la dette. Il observe un écart, puis transforme l’écart en preuve de besoin.

Une nation extrêmement pauvre n’a pas besoin d’un État plus gros. Elle a besoin d’un État plus dense en résultats. Compter davantage de fonctionnaires sans produire davantage de services ne renforce pas l’État. Cela épaissit seulement sa masse.

La peine de la dette ne vaut que ce qu’on sait en faire

La dette n’a de valeur que lorsqu’elle achète plus que du temps. Elle doit convertir du retard en capacité productive, du capital emprunté en revenus futurs, et une dépense présente en puissance économique durable. Le montant à emprunter ne devrait jamais être dérivé d’un espace théorique entre deux ratios. Il devrait être dérivé de ce que l’État sait exécuter, transformer et restituer au pays sous forme de capacités nouvelles.

L’expérience récente devrait déjà rendre ce débat beaucoup moins abstrait. La DGDP situe la dette publique totale autour de 15 milliards de dollars fin 2025, dont près de 9,7 milliards de dette extérieure. Cette dette constitue une démonstration. Le Congolais devrait pouvoir les retrouver dans l’électricité, les routes, l’eau, l’industrie, la productivité, les revenus ou la sécurité économique. Lorsque la dette augmente plus vite que la trace de ce qu’elle finance, le problème n’est plus le niveau d’endettement. Le problème devient la qualité de l’État qui emprunte. Où est passée la transformation promise par les milliards déjà engagés ?

C’est là que les 100 milliards deviennent moins une ambition qu’un test de crédibilité. Pourquoi confier une puissance financière sept fois supérieure à des institutions qui peinent encore à rendre visible ce qu’elles ont produit avec les quinze premiers ? Ajouter un zéro au montant ne corrige ni l’incompétence, ni la fuite, ni la mauvaise allocation. Cela leur donne simplement davantage de carburant.

Un État moderne ne devrait jamais emprunter jusqu’à la limite que permet son tableau. Il devrait emprunter jusqu’à la limite que sa capacité de transformation rend défendable. Au-delà, la dette ne finance plus le développement. Elle finance l’illusion de pouvoir le commander.

Le développement se paie, ne s’achète pas

Une centrale, une route, un port ou une voie ferrée peuvent presque s’acheter sur catalogue. Les entreprises existent, les technologies existent, les prix existent pour tous les niveaux de paresse nationale. La rareté véritable se trouve dans l’État capable de transformer l’achat en apprentissage, l’apprentissage en maîtrise, puis la maîtrise en puissance productive, et surtout à la maîtrise d’industries à forte valeur ajoutée capables de générer des revenus élevés.

Je le répète souvent dans mes conférences, dans le tiers-monde, avant de savoir écrire, on apprend à copier. Dans les années 1960, la Chine et la RDC portaient encore, chacune à sa manière, le poids de la pauvreté, du retard industriel et de l’humiliation économique. Les Chinois ont absorbé, reproduit, amélioré, puis repoussé progressivement la frontière jusqu’à devenir innovateurs et, dans plusieurs secteurs, leaders. Les Congolais, eux, continuent trop souvent à attendre le produit fini, déjà pensé, déjà mâché, déjà emballé, tout en baptisant presque toute opération commerciale « entrepreneuriat » et en entretenant ainsi une économie de canard boiteux. Le discours congolais continue d’ériger en horizon la petite entreprise de cure-dents, la revente et l’intermédiation, comme si multiplier les échoppes suffisait à fabriquer une puissance économique. Une économie ne devient pas puissante parce qu’elle multiplie les commerçants. Sans maîtrise technique ni innovation, la débrouillardise peut nourrir. Elle ne développe pas. Trop souvent, on la maquille pourtant en entrepreneuriat.

La dette ne mérite alors son prix que lorsqu’elle accélère le passage de l’apprenti au maître. Elle doit financer des mécanismes capables de capter, absorber et retenir technologie, savoir-faire, capital et valeur dans un monde où personne n’abandonne gratuitement son avantage. Elle doit nourrir notre sprint de rattrapage vers le niveau de vie et les commodités des économies avancées, épaissir le marché intérieur, soutenir la production nationale et consolider la confiance créatrice des Congolais.

Une dette intelligente n’achète pas seulement un actif. Elle achète une trajectoire. À l’échéance, l’infrastructure aura peut-être vieilli. Le pays, lui, devrait savoir produire davantage, importer moins d’intelligence emballée et vendre plus de valeur créée chez lui. Rien, dans l’argument de Muzito, ne montre que cette conquête de capacité soit réellement au centre de son raisonnement. Sans elle, 100 milliards ou 10 trillions de dollars ou de euros ne financent pas le développement. Ils industrialisent la dépendance.

Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe

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