Économie Mondiale

Pétrole : le prix de l’essence explose parce qu’il y a un manque de raffineries.

Lorsque le prix de l’essence augmente, la première explication qui vient à l’esprit est généralement le pétrole. Mais entre un baril de pétrole brut et le carburant qui finit dans le réservoir d’un véhicule, il existe un marché intermédiaire qui peut complètement modifier cette relation : le raffinage .

Le pétrole brut est la matière première, mais pas le produit que le consommateur achète. L’essence, le diesel et le kérosène sont commercialisés sur leurs propres marchés, l’offre étant déterminée non seulement par la disponibilité du pétrole brut, mais aussi par la capacité des raffineries et les infrastructures reliant producteurs et consommateurs.

Lorsque cette capacité est perturbée, non seulement une part de la production disparaît, mais une partie de la marge de sécurité permettant au système d’absorber un nouveau choc s’en trouve également réduite. Si les raffineries restantes fonctionnent déjà à pleine capacité, une réduction relativement faible peut se traduire par une hausse disproportionnée des prix des carburants.

Le marché entre le baril et la station-service

Le prix d’un carburant ne se résume pas au prix du pétrole brut majoré des coûts de transformation et de distribution. Il résulte de l’équilibre entre l’offre et la demande de produits raffinés, sur un marché soumis à ses propres contraintes. Cette relation se traduit par les marges de raffinage , qui comparent le prix de ces produits raffinés à celui du pétrole brut et constituent un indicateur de la conjoncture économique. En période de tension sur les marchés, les prix peuvent augmenter bien plus rapidement que ceux du pétrole brut, et les marges de raffinage s’accroissent.

Cela s’est produit en 2022. La guerre en Ukraine a coïncidé avec une période de faibles stocks et de contraintes de capacité. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) a constaté que, malgré la baisse des prix du pétrole brut, les coûts de raffinage de l’essence et du diesel avaient atteint des niveaux records. Une pénurie de pétrole et une pénurie de capacités de raffinage ne constituent pas un choc équivalent et n’ont pas le même impact sur les prix.

Lorsque le goulot d’étranglement se rétrécit

Il est impossible d’accroître les capacités de raffinage à court terme. Avec les capacités disponibles, une interruption peut être partiellement compensée ; toutefois, lorsque le système fonctionne à pleine capacité, ce mécanisme disparaît : l’offre devient beaucoup plus rigide et le prix absorbe une part plus importante de l’ajustement. Il en va de même pour la demande : à court terme, la consommation d’essence et de diesel est inflexible.

Il existe également l’effet « fusées et plumes » , qui décrit l’asymétrie possible dans la transmission des variations du prix du pétrole aux carburants, les hausses se répercutant plus rapidement que les baisses. Il est important de ne pas confondre ce mécanisme de transmission des prix avec les contraintes de capacité de raffinage, car il s’agit de phénomènes distincts.

Ce n’est pas la première fois

En 2005, les ouragans Katrina et Rita ont notamment perturbé les capacités de raffinage américaines : entre le 29 août et le 5 septembre, le prix moyen de l’essence a augmenté de 46 cents par gallon .

En Europe, ce problème est exacerbé par une transformation structurelle du système de raffinage : les capacités diminuent sur les marchés matures, tandis que les nouveaux investissements se concentrent principalement en Asie. L’AIE prévoit qu’entre 2024 et 2030, les nouvelles capacités de raffinage mondiales dépasseront largement les fermetures, les augmentations étant particulièrement concentrées en Asie et les fermetures se poursuivant en Europe et aux États-Unis.

2026 : plusieurs collisions coïncident

En 2026, plusieurs chaînes d’approvisionnement ont été simultanément affectées. Les attaques ukrainiennes ont réduit la production de plusieurs raffineries russes. En juin, la capacité de traitement des raffineries russes est tombée à 3,8 millions de barils par jour, son niveau le plus bas depuis plus de vingt ans et environ 30 % de moins que l’année précédente.

La production d’essence a chuté de 20 % et celle de diesel de près de 30 %. Mi-septembre, Reuters a rapporté que trois des six principales raffineries de diesel avaient considérablement réduit ou interrompu leur production (Kirishi a fermé ses portes, Volgograd et NORSI fonctionnaient à 25 % de leur capacité).

Dans le même temps, la guerre au Moyen-Orient, qui a éclaté en 2026, a affecté les infrastructures, les routes commerciales et l’exploitation des raffineries de la région. En mars, l’AIE estimait que plus de 3 millions de barils par jour de capacité de raffinage étaient hors service. En août, les volumes de production mondiaux restaient inférieurs de près de 5 millions de barils par jour à ceux de l’année précédente, tandis que les marchés des carburants enregistraient des hausses et des marges record.

Le graphique ci-dessous illustre l’évolution du prix du pétrole WTI, de l’essence RBOB et de leur marge de raffinage respective (en dollars par baril) depuis 2020. Il met en évidence la pandémie de COVID-19, l’invasion de l’Ukraine et le début du conflit avec l’Iran. Depuis l’invasion de l’Ukraine, la marge de raffinage moyenne s’est établie autour de 39 dollars par baril, avec un pic à près de 121 dollars en octobre 2022.

Bien que ce graphique concerne le marché américain, il illustre un mécanisme qui s’applique également en Europe : lorsque les capacités de raffinage atteignent un point critique, le prix des produits raffinés peut augmenter bien plus que celui du pétrole brut. En septembre 2026, le prix de raffinage du diesel a dépassé les 100 dollars le baril, tant dans le golfe du Mexique qu’en Europe.

Dans un système mondial interconnecté, une perturbation locale peut finir par affecter les prix dans d’autres régions si elle oblige les acheteurs à se disputer une offre alternative plus limitée.

Aux États-Unis, le taux d’utilisation des capacités de raffinage a atteint 98 % la semaine du 28 août et est retombé à 96,8 % la semaine du 11 septembre. Lorsque la marge de capacité disponible est faible, une nouvelle perturbation ne permet pas nécessairement de trouver une raffinerie disponible capable de remplacer immédiatement la production perdue.

À quoi est réellement due cette augmentation de prix ?

Le marché pétrolier ne s’arrête pas au puits ou au baril. Entre l’extraction du pétrole brut et la consommation d’essence, il existe une chaîne de transformation et de logistique, soumise à ses propres contraintes. Lorsque ces contraintes deviennent un goulot d’étranglement, le prix ne reflète plus seulement la rareté du pétrole brut, mais aussi la rareté des capacités de transformation en produits finis.

La sécurité d’approvisionnement ne dépend donc pas seulement de la disponibilité de pétrole en quantité suffisante, mais aussi de la capacité de raffinage et d’infrastructures logistiques résilientes pour le transformer et le transporter vers les marchés où il est nécessaire.

C’est pourquoi, lorsque les prix de l’essence s’envolent, se focaliser uniquement sur le prix du pétrole peut nous amener à chercher le coupable au mauvais endroit : parfois, le goulot d’étranglement n’est pas le pétrole, mais la capacité à le transformer en carburant.

Carmen Frau

Professeur adjoint titulaire d’un doctorat à la Faculté d’économie et de gestion (spécialité finance) de l’Université des Îles Baléares

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