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Le gouvernement fédéral de Somalie a été établi en 2013 après des années de pourparlers de paix et de réconciliation , menés dans un contexte de famine en 2011 et de montée de l’islamisme radical incarné par al-Shabaab. Il s’agissait du premier gouvernement central permanent en Somalie depuis le début de la guerre civile en 1991.
Les accords de paix et les règlements politiques ne transforment pas nécessairement les perspectives de développement d’un pays. En Somalie et dans la région, les conflits et l’instabilité politique persistent. Le gouvernement fédéral conserve une influence et une autorité limitées , et al-Shabaab reste solidement implanté .
Les élites politiques aux niveaux fédéral et étatique sont perçues comme corrompues et en conflit les unes avec les autres.
J’étudie l’économie politique de la Somalie depuis plus de 20 ans . En 2016, j’ai co-écrit l’ouvrage « La famine en Somalie » , et depuis 2018, je dirige deux programmes de recherche portant sur le conflit persistant et l’instabilité politique en Somalie.
Au cours des trois dernières années, mon travail au sein du programme PeaceRep Somalia de la London School of Economics a visé à approfondir la compréhension de cette situation afin d’éclairer les politiques publiques. Ce travail réunit des chercheurs basés en Somalie et à l’étranger. Nous avons mené plusieurs centaines d’entretiens à travers le pays et au sein de la diaspora somalienne, et analysé nos données par thèmes.
Deux thèmes se dégagent :
Nous avons constaté que les élites politiques et leurs alliés du monde des affaires, tant au niveau fédéral qu’au niveau des États membres, profitent de la corruption liée à l’aide internationale. Ils bénéficient également des rentes générées aux différents points de passage stratégiques (ports maritimes et points de contrôle routiers) le long des axes de transport somaliens.
Dans le même temps, la communauté internationale poursuit ses propres priorités en matière de lutte contre le terrorisme, l’immigration, le développement et l’aide humanitaire. Et Al-Shabaab prélève des taxes, contrôle et tire profit de l’ensemble du système.
Je soutiens que la Somalie s’est installée dans une situation qui apporte des avantages discutables à la majorité de la population, exploite les personnes déplacées et positionne al-Shabaab comme une alternative crédible au gouvernement officiel.
Les points de passage stratégiques de la Somalie
La Somalie possède le deuxième plus long littoral d’Afrique, avec environ 3 000 km. Ses principaux ports et plages de débarquement constituent à la fois des voies d’accès et des points de passage stratégiques pour le commerce international. Le bétail est le principal produit d’exportation. Les importations comprennent des produits alimentaires, des équipements électriques et électroniques, des vêtements et des matériaux de construction.
Cette infrastructure commerciale relie les marchés du Golfe et d’Asie à ceux de la Corne de l’Afrique et de l’Afrique de l’Est . Des taxes sont perçues aux points d’entrée – notamment les ports de Berbera, Bosasso, Mogadiscio et Kismayo – ainsi que sur les routes intérieures. Ces taxes, formelles et informelles, constituent une part importante des recettes fiscales du pays.
Les bénéficiaires de ces revenus comprennent le gouvernement fédéral, les États membres fédéraux les plus autonomes – notamment le Jubaland et le Puntland – et al-Shabaab. Cela permet à tous ces acteurs de poursuivre leurs activités comme à l’accoutumée.
Nos recherches ont démontré que le contrôle des points stratégiques est un élément central du pouvoir politique en Somalie . Il influence également les alliances entre les élites locales et des acteurs extérieurs comme l’Éthiopie et le Kenya.
Les élites politico-économiques somaliennes et les Shebab continuent de tirer profit de la situation actuelle. Pendant ce temps, une grande partie de la population n’en retire que peu d’avantages, voire, dans le cas des personnes déplacées, voit l’aide détournée.
Manipulation de l’aide extérieure
La Somalie reçoit une aide internationale considérable pour répondre à ses besoins humanitaires, de développement et de sécurité. Depuis 2010, l’aide publique au développement (APD) s’élève en moyenne à 1,6 milliard de dollars américains par an, pour atteindre environ 2,5 milliards de dollars américains en 2024. Cette aide est acheminée par le biais de contrats de projets – généralement pour le recrutement de personnel, la construction, la sécurité, la location de véhicules, les bureaux et l’hébergement. Tous ces postes de dépenses sont particulièrement vulnérables au détournement de l’aide et à la corruption .
L’une des pires formes d’ exploitation est celle des personnes déplacées internes , qui figurent parmi les principaux bénéficiaires de l’aide humanitaire. Cette exploitation est généralement perpétrée par des réseaux d’intermédiaires qui prélèvent une partie des fonds humanitaires en échange de l’accès aux camps. Les chefs religieux ont dénoncé cette pratique.
L’aide au développement, qui soutient un large éventail d’activités allant du renforcement des institutions aux services publics, n’est pas moins sujette à la captation et au détournement de fonds, mais elle est beaucoup moins exposée au public. Cela s’explique en partie par le fait que les acteurs du développement sont bien mieux à même de dissimuler leurs pratiques douteuses. Ce point est particulièrement important actuellement, car, malgré les réductions mondiales de l’aide humanitaire, la Banque mondiale continue de gérer un vaste programme de soutien aux institutions étatiques et à la protection sociale. Le secteur de la sécurité est encore plus opaque, mais tout aussi vulnérable à la mainmise des élites .
Le problème fondamental pour moi est le manque de reconnaissance du fait que l’aide est systématiquement détournée.
Il en résulte que les bailleurs de fonds extérieurs privilégient leurs propres priorités sans pleinement reconnaître ni aborder systématiquement leur rôle dans le détournement des ressources qui alimentent ce système prédateur.
Les grands perdants de cette situation sont les citoyens ordinaires. Nombreux sont ceux qui considèrent al-Shabaab comme une alternative crédible au gouvernement en place ou à l’opposition.
Que faut-il faire ?
Les bailleurs de fonds internationaux ne doivent pas se contenter de dialoguer avec les élites. Ils doivent identifier, participer et soutenir des processus de dialogue inclusifs menés par les Somaliens. Ce dialogue doit permettre d’entendre la diversité des voix et des intérêts au sein de la société (y compris ceux d’Al-Shabaab). Il est essentiel d’écouter les points de vue des réseaux civiques, des associations de femmes, des milieux d’affaires et des érudits religieux.
Le système humanitaire mondial est en pleine restructuration. Ce processus de réforme est impulsé par la réduction de l’aide . En Somalie, cette restructuration doit impérativement prendre en compte les obstacles systémiques au changement et s’attaquer à certains mécanismes internes pervers qui continuent d’alimenter la corruption et le détournement de l’aide.
Nisar Majid
Chercheur associé, London School of Economics and Political Science
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