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How Africa Works : Joe Studwell démonte l’idée d’un continent condamné à l’échec

Joe Studwell part d’une idée simple mais longtemps obscurcie par les discours sur l’Afrique. Le continent n’est ni naturellement hostile à la croissance, ni condamné par une supposée incapacité de ses sociétés à produire des États efficaces, des entreprises compétitives ou une accumulation durable de richesse.

Dans How Africa Works, il replace plutôt le retard économique africain dans une histoire faite de démographie longtemps faible, de maladies tropicales, de traite humaine, de colonisation peu soucieuse de construire des institutions productives et d’indépendances héritant d’États très pauvres en infrastructures et en capital humain.

Le retard africain n’a rien d’une fatalité culturelle

Cette lecture déplace fortement le débat. La corruption, les conflits et la mauvaise gouvernance restent importants, mais Studwell refuse d’en faire des explications suffisantes à tout ce qui ne fonctionne pas. Il rappelle qu’une grande partie de l’Afrique est entrée dans l’indépendance avec des taux d’alphabétisation extrêmement faibles, des réseaux routiers limités, peu d’écoles secondaires, une administration réduite et des économies organisées autour de quelques produits d’exportation. Comparer ensuite ces pays aux États asiatiques sans intégrer ces différences de départ revient à comparer des trajectoires après avoir oublié les lignes de départ.

L’auteur insiste également sur un élément souvent présenté comme une menace alors qu’il pourrait devenir un actif économique majeur. La densité démographique africaine augmente rapidement, les villes grossissent et les marchés nationaux deviennent progressivement assez vastes pour soutenir davantage de spécialisation, de consommation et d’investissement. Une population nombreuse ne crée pas mécaniquement le développement, mais une population dispersée, malade et difficile à connecter constitue rarement la meilleure base pour construire une économie industrielle complexe.

L’optimisme de Studwell n’est pourtant pas celui d’un continent qui deviendrait riche simplement parce que son heure serait arrivée. Son argument est plus exigeant. Plusieurs handicaps historiques commencent à perdre de leur poids, mais cette amélioration ne garantit rien lorsque les politiques agricoles, industrielles, financières et éducatives ne transforment pas les nouvelles possibilités en production. L’Afrique n’est pas condamnée à échouer, mais elle n’est pas davantage condamnée à réussir.

Avant l’usine, Studwell revient à la terre

L’une des propositions les plus importantes du livre paraît presque démodée à une époque fascinée par l’intelligence artificielle, les fintechs et les villes intelligentes. Studwell considère que l’Afrique ne peut pas facilement contourner la transformation de son agriculture. Son regard vers l’Asie lui fait accorder une place centrale à la petite exploitation agricole, à l’augmentation des rendements, à la sécurisation de l’accès à la terre et à la création d’une masse de producteurs capables de dégager progressivement des surplus.

Cette logique ne consiste pas à maintenir les Africains dans l’agriculture. Elle vise précisément l’inverse. Une agriculture plus productive libère de la main-d’œuvre, augmente les revenus ruraux, crée une demande pour des biens manufacturés et permet aux États d’urbaniser une population qui ne quitte plus la campagne uniquement pour fuir la pauvreté. La transformation agricole devient alors l’une des conditions d’une industrialisation moins fragile.

Le raisonnement est particulièrement pertinent pour un continent qui possède encore d’immenses surfaces cultivables tout en important chaque année des quantités considérables de nourriture. La richesse foncière peut donner l’illusion d’un avantage économique alors que la superficie disponible importe beaucoup moins que le rendement, le transport, le stockage, le crédit agricole, les semences, l’accès aux marchés et la capacité de transformer localement ce qui est produit. Posséder la terre n’est pas encore posséder une économie agricole.

Cette partie de la thèse de Studwell mérite néanmoins débat. L’Afrique de 2026 n’entre pas dans l’économie mondiale dans les mêmes conditions que la Corée du Sud, Taïwan ou la Chine plusieurs décennies auparavant. Les chaînes de valeur ont changé, l’automatisation réduit certains besoins en main-d’œuvre et les marchés industriels sont déjà occupés par des producteurs extrêmement compétitifs. Copier une séquence asiatique ne suffira pas, mais ignorer les fondations productives au nom d’un saut immédiat vers les services pourrait être une erreur tout aussi coûteuse.

Les minerais ne développent pas un pays simplement parce qu’ils valent cher

Le livre devient particulièrement pertinent pour les économies riches en ressources naturelles. Studwell ne traite pas le sous-sol comme une garantie de prospérité, mais comme un actif dont la valeur économique dépend entièrement de la manière dont l’État organise son extraction, sa taxation, sa transformation et l’utilisation des revenus qu’il génère. Une tonne de cuivre, de cobalt, d’or ou de minerai de fer peut enrichir une entreprise et alimenter les statistiques d’exportation sans créer autour d’elle une économie suffisamment diversifiée.

Cette distinction permet de comprendre pourquoi certains pays peuvent afficher une croissance impressionnante sans modifier profondément la vie productive de leur population. Les recettes minières peuvent financer les importations, soutenir la monnaie, remplir momentanément le budget ou enrichir quelques acteurs, tandis que l’agriculture reste peu productive, que l’industrie locale demeure faible et que le pays continue d’importer la majorité des biens transformés qu’il consomme. La croissance existe alors dans les comptes sans devenir une transformation économique complète.

La question n’est pas de renoncer aux ressources, mais de savoir ce que le pays construit autour d’elles. Des infrastructures conçues uniquement pour conduire un minerai de la mine au port peuvent produire des exportations sans véritablement intégrer le territoire national. Une politique minière devient développementale lorsque les recettes financent aussi l’électricité, les transports, l’éducation technique, les entreprises locales, la recherche, la transformation et d’autres activités capables de survivre au cycle du minerai.

La RDC apparaît naturellement en arrière-plan de cette réflexion, même lorsqu’elle n’est pas le centre du livre. Peu de pays illustrent aussi fortement la différence entre posséder des ressources et posséder les mécanismes qui les transforment en prospérité collective. Le cobalt peut devenir stratégique pour le monde sans rendre automatiquement stratégique l’économie qui l’extrait. La valeur internationale d’une ressource et la capacité nationale à en retenir les effets sont deux réalités très différentes.

L’Afrique ne manque peut-être pas de modèles, mais d’États capables de les exécuter

Studwell étudie notamment le Botswana, Maurice, l’Éthiopie et le Rwanda afin de montrer que l’Afrique elle-même fournit déjà plusieurs expériences de transformation économique. Aucun de ces pays ne constitue un modèle parfait, aucun ne peut être copié mécaniquement et chacun possède une histoire politique particulière. Leur intérêt se trouve plutôt dans la démonstration qu’il existe plusieurs manières africaines d’organiser l’État, de gérer les actifs et de poursuivre une stratégie de développement.

Le livre devient toutefois plus contestable lorsqu’une trajectoire asiatique semble parfois apparaître comme la référence implicite vers laquelle l’Afrique devrait tendre. Les pays africains ne disposent ni des mêmes marchés, ni de la même géographie, ni des mêmes institutions, ni du même environnement commercial que l’Asie industrielle du XXe siècle. Le risque serait de remplacer un vieux dogme selon lequel l’Afrique serait exceptionnelle par un autre selon lequel elle réussirait principalement en suivant une séquence déjà expérimentée ailleurs.

La force de How Africa Works se situe peut-être moins dans la recette proposée que dans ce qu’il oblige à abandonner. Le continent ne peut plus être expliqué uniquement par ses échecs, tandis que ses succès ne doivent pas être traités comme des exceptions presque accidentelles. Les politiques publiques comptent, les structures historiques comptent, les choix fonciers comptent, la gestion des ressources compte et la capacité d’un État à maintenir une stratégie suffisamment longtemps pour produire des résultats compte davantage que les slogans sur le potentiel africain.

L’Afrique n’avait peut-être jamais besoin qu’on lui explique qu’elle possède du potentiel. Cette phrase lui est répétée depuis des décennies pendant que des minerais partent, que des aliments reviennent sous forme d’importations, que des jeunes diplômés cherchent du travail et que des budgets continuent à dépendre de structures productives étroites. L’intérêt du livre de Joe Studwell réside ailleurs. Il rappelle qu’aucun continent n’est condamné par sa géographie ou sauvé par ses ressources, et que le développement commence réellement lorsque ce qu’un pays possède cesse seulement d’avoir de la valeur pour le monde et commence à construire de la valeur à l’intérieur de ce pays.

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