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Des gens épousent des hologrammes et se lient d’amitié avec des chatbots

La technologie peut-elle vraiment remplacer les relations humaines ? En tant que chercheurs en philosophie qui se concentrent sur le bonheur humain et sur l’intelligence artificielle (IA), nous abordons cette question dans un article récent .

Dans notre étude , nous abordons l’essor des compagnons IA, des chatbots et des robots sociaux pour l’amitié, les conseils, le soutien émotionnel et même les relations amoureuses.

Nous soutenons que l’IA peut réduire la solitude et apporter une aide précieuse, mais qu’elle manque de la compréhension véritable, des émotions et de la responsabilité morale nécessaires à l’épanouissement humain.

Le véritable bonheur repose sur des liens interpersonnels authentiques, mais l’IA bouleverse les conceptions traditionnelles de l’amitié et des relations. Remplacer ces dernières par des interactions pilotées par l’IA risque d’éroder le bien-être et le sentiment d’appartenance à une communauté.

Le bonheur humain

L’étude du bonheur est un vaste domaine. Dans cet article, nous nous intéressons au philosophe français Paul Ricoeur pour aborder un aspect du bonheur lié aux relations humaines authentiques, aux amitiés et à la construction de la communauté.

Ricoeur a exercé une influence considérable dans le domaine des capacités humaines et de la manière dont les individus se perçoivent eux-mêmes, perçoivent les autres et le monde qui les entoure. Il a enrichi notre compréhension du bonheur en le reliant au malheur et au hasard, mais aussi en soulignant sa dimension relationnelle. Il avance trois thèses interdépendantes sur la signification du bonheur.

Premièrement, le bonheur reflète le désir de l’individu de mener une vie épanouie et d’exercer son libre arbitre. Or, Ricoeur souligne que les êtres humains évoluent au sein de systèmes sociaux complexes qui façonnent et contraignent leur quête du bonheur. Ainsi, il est difficile d’atteindre le bonheur par le seul effort individuel. Ceci nous amène au second point.

Deuxièmement, le bonheur n’est plus une aspiration individuelle, mais il naît du don et de la réception. Sa fragilité réside dans son caractère partagé, qui tisse des amitiés pour dissiper la solitude et approfondir l’épanouissement. Mais il ne s’agit pas seulement des liens que nous entretenons avec nos proches.

Ricoeur ajoute un troisième élément pour inclure ceux qui nous sont éloignés. Il soutient que le bonheur est lié aux aspirations personnelles de chacun et au rôle que jouent les autres, qui peuvent les faciliter ou les entraver. Ce terme « autres » englobe aussi bien ceux qui ont un visage – amis et proches – que les inconnus, lointains et anonymes.

Le bonheur peut donc se trouver en soi-même, dans les relations intimes ou dans les relations avec la communauté au sens large.

La conception du bonheur selon Ricoeur fait écho à une étude bien connue qui a démontré que des liens communautaires forts contribuent à une vie plus longue et plus heureuse.

Cette étude s’appuie sur près de 80 ans de données issues du vécu de 268 étudiants ayant quitté les résidences universitaires de Harvard pour emménager dans des maisons d’habitation en 1938. Les recherches montrent que les relations étroites sont les meilleurs indicateurs de longévité, de santé et de satisfaction de vie. Ces liens protègent du mal-être et retardent le déclin physique et cognitif. Ils sont des indicateurs de bien-être et de bonheur plus fiables que la richesse ou le statut social.

Cependant, la montée en puissance de la numérisation et de l’IA complexifie désormais la question de savoir qui et quoi peut être considéré comme « les autres » dans la promotion de notre bonheur individuel.

Technologie robotique

Selon une étude sur le développement de l’intelligence artificielle comme compagnon, 68 % des utilisateurs de chatbots perçoivent ces outils comme « plutôt » ou « totalement » humains, 90 % pensent que les chatbots sont intelligents, 78 % pensent qu’ils sont empathiques et 75 % pensent qu’ils sont conscients.

L’intelligence artificielle est utilisée pour répondre à des questions et explorer les centres d’intérêt humains, façonnant un nouveau type de dialogue dans de nombreux domaines de la vie. De ce fait, la notion d’amitié évolue pour englober les relations entre l’humain et la technologie.

Lire la suite : Les tendances en matière de bonheur tout au long de la vie évoluent tandis que le mal-être atteint son apogée chez les jeunes – nouvelle étude

Traditionnellement, les « autres » dans la vie d’une personne étaient des sujets humains. Les recherches émergentes sur les relations homme-machine remettent en question cette conception. Qu’il s’agisse de partenaires sportifs ou d’ intimité sexuelle , ces études nous incitent à repenser la notion d’autre.

Des technologies comme Replika occupent désormais une place importante dans la vie de certaines personnes. Ce chatbot, véritable compagnon humain, dont la devise est « l’ami IA avec qui partager sa vie », compte plus de 42 millions d’utilisateurs dans le monde à l’heure où nous écrivons ces lignes. Replika est conçu pour favoriser les liens d’amitié et de compagnie chez les personnes qui se sentent seules. Les utilisateurs créent un avatar qui devient leur compagnon numérique.

Les technologies socialement disruptives, comme les robots sociaux pilotés par l’IA, bouleversent nos normes sociales traditionnelles, nos relations et notre vision du monde. Elles sont considérées comme disruptives notamment parce qu’elles sont imprévisibles et remettent constamment en question nos conceptions du monde. Historiquement, les technologies n’étaient pas des agents moraux. Aujourd’hui, en revanche, elles jouent le rôle de sujets et d’objets moraux dans nos vies.

Au Japon , par exemple, le phénomène hikikomori , un état d’isolement social extrême, prend de l’ampleur, avec plus de 1,5 million de personnes qui s’attachent à des compagnons virtuels plutôt qu’à d’autres personnes.

On estime à 3 700 le nombre de personnes ayant demandé un certificat de mariage via Gatebox, grâce à un hologramme nommé Hatsune Miku . Un mariage a déjà été enregistré. Dans certains contextes religieux , des robots sociaux font office de guides spirituels pour une communauté de fidèles.

Ces technologies ont bouleversé des concepts traditionnels tels que l’amitié et les relations, ainsi que la manière de contribuer au bien-être et à l’épanouissement humain.

Les robots peuvent-ils donc apporter le vrai bonheur ?

Dans notre étude, nous reconnaissons que ces technologies peuvent favoriser l’épanouissement et le bonheur humains, mais pas du point de vue des « autres » de Ricoeur.

Elles ne répondent pas aux critères de l’altérité humaine. Les technologies :

  • ne faire qu’imiter les expériences que nous partageons avec eux
  • n’agissent pas de leur propre « volonté », et nous ne pouvons les tenir responsables d’aucune action morale ou légale
  • n’ont pas d’histoires ni d’expériences qui leur soient propres.

Bien que dépourvus de conscience (incapacité à ressentir la douleur ou le plaisir), les robots sociaux peuvent susciter des réactions émotionnelles et psychologiques significatives, contribuant au bien-être et au bonheur humains d’une manière qui rappelle les interactions humaines traditionnelles . Les chatbots sociaux pilotés par l’IA sont toujours disponibles, dynamiques, patients, adaptables et à l’écoute de nos besoins. À cet égard, ils semblent offrir bien plus à notre bonheur potentiel que nos meilleurs amis et notre famille.

Cependant, ce sont des robots sociaux et ils doivent le rester. Il ne faut pas les confondre avec ce que les autres humains représentaient pour Ricoeur ni avec ce qu’ils représentaient dans l’étude de Harvard.

En effet, les expériences qu’elles suscitent ne sont pas réelles et ne font pas l’objet de considérations morales (ne bénéficiant pas d’une véritable attention, de justice ou de compassion). Selon nous, faire l’objet de considérations morales est une condition nécessaire à la promotion d’un bonheur et d’un bien-être humains authentiques.

Anne H. Verhoef

Professeur de philosophie, Université du Nord-Ouest

Edmund Terem Ugar

Chercheur postdoctoral, Université du Nord-Ouest

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