Mohammed ben Salmane a consacré une partie considérable de son règne à modifier la relation entre Riyad et Washington sans jamais vraiment pouvoir s’en affranchir. L’Arabie saoudite a acheté des armes américaines, accru ses investissements aux États-Unis, cultivé une relation personnelle avec Donald Trump et cherché parallèlement à multiplier ses partenaires en Chine, en Russie, en Turquie ou au Pakistan. Lors de sa visite à Washington en novembre 2025, MBS parlait même d’investissements saoudiens aux États-Unis approchant le millier de milliards de dollars.
La relation paraissait suffisamment dense pour donner l’impression qu’un intérêt stratégique américain et un besoin sécuritaire saoudien finiraient toujours par se rencontrer.
Une alliance peut être très chère sans devenir une assurance
Septembre 2026 vient brutalement tester cette hypothèse. Les Houthis ont repris leurs attaques contre l’Arabie saoudite, revendiqué des frappes de missiles et de drones contre Riyad et des installations d’Aramco à Yanbu, tandis que leur progression au Yémen menace désormais directement Bab al-Mandeb. Le 19 septembre, des images vérifiées montraient une importante colonne de fumée près de l’aéroport international de Riyad. La coalition saoudienne affirme avoir intercepté plusieurs autres attaques.
Riyad avait pourtant demandé davantage qu’une solidarité verbale. Les informations disponibles indiquent que l’Arabie saoudite a sollicité une intervention militaire américaine directe contre les Houthis. Washington a jusqu’ici limité son assistance, notamment au renseignement, sans s’engager dans les frappes réclamées par son partenaire. Donald Trump aurait même renoncé au dernier moment à de nouvelles frappes américaines, tandis qu’il n’a pris aucun engagement militaire direct lors de ses échanges avec le gouvernement yéménite soutenu par Riyad.
Le problème dépasse alors une éventuelle déception personnelle de MBS. Une alliance n’est pas un contrat d’assurance dont le montant des investissements garantit automatiquement l’intervention du partenaire. Les États-Unis calculent leurs propres coûts, leurs stocks de munitions, leurs contraintes politiques, leurs rapports avec l’Iran et surtout les risques qu’ils veulent ou non absorber. Lorsque ces calculs divergent de ceux de Riyad, la proximité politique cesse d’être une garantie.
L’Arabie saoudite découvre ainsi une différence que toutes les puissances moyennes finissent par rencontrer. Acheter les meilleurs systèmes d’armes du monde est une chose. Acheter la volonté politique du pays qui les fabrique d’entrer dans votre guerre en est une autre.
Deux détroits et une vulnérabilité que l’argent n’a pas supprimée
La vulnérabilité saoudienne apparaît encore plus clairement lorsqu’on regarde une carte plutôt que les communiqués diplomatiques. Pendant des années, Riyad a développé son oléoduc Est-Ouest afin de pouvoir transporter plusieurs millions de barils par jour vers Yanbu, sur la mer Rouge, et réduire ainsi sa dépendance au détroit d’Ormuz. Cette infrastructure devait fournir une forme d’assurance géographique. En cas de crise dans le Golfe, le pétrole pouvait partir vers l’ouest.
La guerre actuelle frappe précisément cette architecture. L’oléoduc Est-Ouest a été endommagé par des attaques, les chargements à Yanbu ont été interrompus et les gains militaires des Houthis le long de la côte yéménite ont accru leur capacité à menacer Bab al-Mandeb, la sortie méridionale de la mer Rouge. Reuters rapporte que Saudi Aramco a dû augmenter fortement ses exportations passant de nouveau par Ormuz, avec environ 2,9 millions de barils par jour récemment contre 700 000 en août.
Le paradoxe mérite d’être savouré par tous ceux qui pensent la puissance uniquement en dollars. Riyad avait construit une route occidentale pour pouvoir contourner Ormuz. Le danger sur la mer Rouge l’oblige désormais à remettre davantage de pétrole dans le passage qu’elle cherchait précisément à pouvoir éviter.
La prise de positions stratégiques par les Houthis autour de Bab al-Mandeb ajoute une autre dimension. Leur progression le long de la côte et vers les hauteurs de Taiz et Lahij leur donne davantage de moyens pour menacer non seulement l’Arabie saoudite, mais aussi une voie maritime par laquelle circulent pétrole, marchandises et commerce international. Le royaume se retrouve ainsi entre deux espaces de vulnérabilité. Ormuz dépend directement du rapport de force avec l’Iran. Bab al-Mandeb dépend désormais beaucoup plus fortement du rapport de force avec un mouvement yéménite lié à Téhéran.
Vision 2030 voulait justement réduire la dépendance du royaume au pétrole et transformer l’Arabie saoudite en puissance économique, logistique, technologique et financière. La crise actuelle rappelle toutefois qu’une économie peut se diversifier beaucoup plus vite que sa géographie. Le pétrole peut représenter une part moindre de l’avenir saoudien sans que les voies par lesquelles il sort du pays cessent immédiatement d’être vitales pour son présent.
MBS peut construire NEOM, développer Riyad, acheter des clubs, accueillir des événements mondiaux et attirer des capitaux. Aucun de ces investissements ne déplace Ormuz ni Bab al-Mandeb.
L’autonomie stratégique ne se mesure pas au nombre d’amis
MBS n’a pourtant pas suivi une politique extérieure naïvement alignée sur Washington. Depuis plusieurs années, Riyad tente au contraire de multiplier ses options. Le royaume s’est rapproché de Pékin, a rétabli ses relations diplomatiques avec Téhéran sous médiation chinoise, conservé des relations avec Moscou, renforcé ses liens militaires avec le Pakistan et développé de nouvelles coopérations avec la Turquie. Ankara a d’ailleurs indiqué être disposé à soutenir l’Arabie saoudite dans le cadre des arrangements de défense qui se développent avec Riyad et Islamabad.
Cette diversification est parfois présentée comme une autonomie stratégique. La crise actuelle invite à préciser le concept. Avoir davantage de partenaires augmente les possibilités diplomatiques. Cela ne crée pas automatiquement davantage de puissance propre.
Une nation stratégiquement autonome ne se définit pas seulement par sa capacité à téléphoner à Washington, Pékin, Islamabad ou Ankara lorsque la situation se détériore. Elle se définit par ce qu’elle peut encore faire lorsque tous répondent en fonction de leurs propres intérêts. Elle doit pouvoir protéger ses infrastructures, produire une part croissante de ses équipements critiques, maintenir ses routes commerciales, disposer d’une industrie de défense, absorber les pertes et imposer à ses partenaires un coût réel lorsqu’ils choisissent de l’ignorer.
L’Arabie saoudite a effectué des progrès considérables dans plusieurs de ces domaines. Elle possède des ressources financières exceptionnelles, développe son industrie militaire et dispose de systèmes de défense sophistiqués. Pourtant, les attaques actuelles montrent la distance qui sépare encore la possession d’équipements de la maîtrise complète de l’environnement stratégique. Un missile intercepté au-dessus de Riyad démontre une capacité. Un oléoduc paralysé et un allié sollicité qui hésite en démontrent les limites.
Il serait également trop simple de transformer cette séquence en procès exclusif de Washington. Les États-Unis n’ont jamais promis d’entrer automatiquement dans chaque conflit choisi ou subi par Riyad. La retenue américaine répond à ses propres calculs, notamment au coût d’une nouvelle confrontation avec les Houthis et au risque d’élargir encore une guerre régionale déjà difficile à contenir.
La question la plus intéressante concerne alors MBS lui-même. Son projet consiste depuis longtemps à transformer l’Arabie saoudite d’un État protégé par sa rente pétrolière et son alliance américaine en puissance capable de peser davantage par elle-même. Septembre 2026 ne démontre pas l’échec de cette ambition. Il en révèle la distance restante.
Les milliards peuvent acheter des armes, des entreprises, des technologies et des amitiés. Ils peuvent acheter beaucoup moins facilement la décision souveraine d’un autre État de mourir pour vous.
Et toute autonomie stratégique commence précisément le jour où cette distinction n’est plus une surprise.
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