La Banque mondiale a présenté, le 29 octobre 2026 à Kinshasa, son nouveau Rapport sur la situation économique de la RDC, consacré au passage de la croissance des entreprises à la création d’emplois. L’institution commence par saluer des fondamentaux macroéconomiques relativement solides, le recul de l’inflation et la stabilisation du taux de change. Albert Zeufack, son directeur des opérations pour la RDC, reconnaît les progrès réalisés. Seulement, les chiffres qui suivent donnent à ces félicitations une résonance autrement moins glorieuse.
Entre 2012 et 2024, le taux national de pauvreté est passé de 72,6 % à 69,1 %. Une amélioration de 3,5 points en douze ans, accompagnée d’environ quinze millions de pauvres supplémentaires sous l’effet de la croissance démographique. Pendant ce temps, l’économie minière continue de gonfler le produit intérieur brut sans créer suffisamment d’emplois. La Banque mondiale célèbre ainsi la stabilisation d’indicateurs macroéconomiques avant de décrire une société où les progrès statistiques coexistent avec une précarité massive. À Kinshasa, même les félicitations semblent désormais nécessiter une note explicative.
Une économie stable, une population toujours précaire
La croissance réelle de la RDC est passée de 9,3 % en 2022 à 5,7 % en 2025, selon le résumé exécutif du rapport. Elle devrait ralentir à environ 5,4 % en 2026. L’inflation a reculé, le taux de change s’est stabilisé et le déficit des comptes courants s’est réduit. Ces évolutions comptent pour la gestion économique du pays. Elles indiquent une amélioration de certains équilibres financiers, sans renseigner directement sur les revenus, la qualité des emplois ou les possibilités productives des citoyens.
Cette distinction échappe trop facilement aux discours officiels. Une inflation moins élevée signifie que les prix augmentent moins rapidement. Elle ne restitue pas automatiquement aux ménages le pouvoir d’achat perdu lors des hausses précédentes. De même, une monnaie relativement stable ne garantit aucun revenu à un travailleur sous-employé ni aucun débouché à un agriculteur isolé des marchés.
Le rapport fournit lui-même une mesure de cette fracture. En 2024, 76,5 % de la population vivait dans la pauvreté multidimensionnelle, une situation caractérisée par des privations cumulées touchant notamment la santé, l’éducation et les conditions de vie. Le phénomène reste particulièrement prononcé dans les zones rurales. Il devient difficile de célébrer durablement la stabilité d’une économie lorsque les conditions d’existence de sa population demeurent aussi fragiles.
Les perspectives de 2026 accentuent ces contradictions. La hausse du pétrole et des engrais liée aux tensions au Moyen-Orient renchérit les importations, les transports et la production alimentaire. L’agriculture, qui employait 57 % de la main-d’œuvre en 2024, figure parmi les secteurs les plus exposés. Les petits commerces et les services informels subissent également l’augmentation des coûts et l’affaiblissement de la demande.
La Banque mondiale recommande une gestion prudente des finances publiques et un soutien ciblé aux ménages vulnérables. La difficulté réside dans une économie où la vulnérabilité concerne une large majorité de la population. La protection ciblée répond à certaines urgences, sans résoudre la faiblesse structurelle des revenus qui transforme chaque choc extérieur en nouvelle épreuve sociale.
Des mines prospères, des entreprises qui ne grandissent pas
Le diagnostic le plus significatif concerne la composition de la croissance congolaise. Selon le rapport, les industries extractives représentent environ 36,6 % du PIB, pour seulement 2,5 % des emplois. Le secteur minier contribue ainsi massivement à la production comptabilisée, avec des retombées directes limitées sur l’emploi.
Cette disproportion résulte notamment de l’intensité capitalistique des activités minières et de leurs faibles relations productives avec le reste de l’économie nationale. Les investissements mobilisent des équipements, des capitaux et des technologies considérables sans entraîner une expansion équivalente de l’emploi local. Le problème ne réside pas dans l’existence d’une industrie minière productive. Il apparaît lorsque sa croissance reste insuffisamment reliée aux fournisseurs nationaux, à la transformation industrielle et aux revenus des ménages.
La structure des entreprises confirme cette faiblesse. L’économie informelle représente plus de 90 % de l’emploi et plus de 99 % des entreprises, selon les estimations présentées. Parmi les entreprises formelles, seulement 3 % emploient au moins cent travailleurs. Les microentreprises et petites structures assurent près des trois quarts de l’emploi formel et plus de 70 % des créations nettes d’emplois formels.
Le rapport souligne surtout qu’entre 2021 et 2024, près de la moitié des entreprises formelles et environ 70 % des microentreprises formelles ne comptaient qu’un seul employé à temps plein. Autrement dit, une grande partie de l’entrepreneuriat recensé correspond à des activités incapables de franchir une véritable étape de croissance.
La Banque mondiale nomme ce phénomène le « chaînon manquant », celui des entreprises de taille moyenne capables de transformer l’activité individuelle en production organisée et en emplois salariés. L’expression est pertinente. Elle décrit une économie qui multiplie les unités de subsistance sans développer suffisamment les structures productives nécessaires à l’élévation des revenus.
Le nombre d’entrepreneurs ne constitue pas une mesure du développement lorsque leurs entreprises restent durablement prisonnières de la survie quotidienne. Une nation ne devient pas industrielle en multipliant les certificats d’enregistrement commercial. Elle le devient en permettant à ses activités productives de gagner en capacités, en organisation, en technologie et en débouchés.
Le crédit manque, l’administration ne manque jamais à l’appel
La Banque mondiale identifie plusieurs obstacles à l’expansion des entreprises. Leurs dirigeants consacrent en moyenne environ 20 % de leur temps aux exigences réglementaires, soit plus du double de la moyenne observée en Afrique subsaharienne. À ces charges administratives s’ajoutent la corruption, l’insuffisance des infrastructures, les coûts logistiques et les déficits de compétences managériales et technologiques.
L’accès au financement présente une difficulté encore plus profonde. Le crédit au secteur privé représente environ 11 % du PIB en RDC, contre 21 % en moyenne en Afrique subsaharienne. Moins de 20 % des prêts bancaires sont destinés aux petites et moyennes entreprises. Une activité économiquement viable se retrouve ainsi privée des ressources nécessaires à l’acquisition d’équipements, à l’amélioration de sa productivité ou à son expansion.
Les pouvoirs publics multiplient les appels à l’entrepreneuriat dans un environnement où l’accès au crédit reste étroit, l’électricité incertaine et les marchés difficiles à atteindre. Les obstacles identifiés par la Banque mondiale ne concernent donc pas simplement la motivation des entrepreneurs. Ils touchent aux arrangements institutionnels et financiers qui conditionnent leur capacité à produire.
Le rapport avance des simulations intéressantes. Certaines améliorations de l’environnement des affaires entraîneraient, selon les scénarios étudiés, une hausse de 10 à 40 % de la production par travailleur, avec des gains de productivité pouvant atteindre 45 à 50 % dans les microentreprises. Un ensemble de réformes ciblées pourrait générer entre 3 500 et 12 000 emplois formels supplémentaires sur trois ans parmi les entreprises existantes, ainsi qu’un supplément de PIB d’environ 1 % à plus long terme par rapport au scénario de référence.
Ces résultats constituent des projections conditionnelles, non des emplois déjà créés. Leur portée appelle également une certaine modestie. Dans un pays où plusieurs centaines de milliers de personnes supplémentaires arrivent chaque année à l’âge de travailler, quelques milliers d’emplois formels simulés ne représentent qu’une fraction de l’effort nécessaire.
Plus fondamentalement, la productivité accrue des entreprises ne garantit pas automatiquement une augmentation proportionnelle de l’emploi. Une entreprise mieux équipée accroît parfois sa production avec le même nombre de travailleurs. L’expansion de l’emploi dépend également de la demande, de l’accès aux marchés et des possibilités de réinvestissement des revenus.
Le financement, la production et le pouvoir d’achat ne constituent pas trois problèmes indépendants. Une stratégie de développement qui les traite séparément risque de financer des entreprises sans clientèle, de former des travailleurs sans employeurs et de créer des capacités productives sans débouchés suffisants.
La Banque mondiale face aux limites de ses propres recettes
La publication du 29 octobre ne constitue pas la première alerte de la Banque mondiale sur les contradictions de l’économie congolaise. En juillet 2025, un rapport consacré aux incitations fiscales examinait déjà les promesses non tenues en matière de croissance et d’équité. En mars 2026, une autre étude soulignait les insuffisances des entreprises publiques et les difficultés à transformer la croissance minière en emplois et en amélioration des conditions de vie.
Les diagnostics se succèdent donc avec une remarquable continuité. Les intitulés changent, les mêmes contraintes structurelles réapparaissent. Cette répétition ne retire rien à la qualité des observations. Elle invite cependant à examiner les résultats des politiques engagées depuis plusieurs années pour corriger les problèmes désormais bien documentés.
La Banque mondiale occupe une place importante dans cette architecture. Au 25 septembre 2026, son portefeuille en RDC atteignait environ 8,2 milliards de dollars, répartis entre 25 projets nationaux et un projet régional. Dans le domaine du développement des petites et moyennes entreprises, elle fait état de 6 012 entreprises créées et de 14 926 emplois à temps plein générés par un projet spécifique.
Ces réalisations correspondent à des interventions identifiables. Elles ne suffisent pas à mesurer la transformation de l’ensemble de l’économie. Leur appréciation exige de connaître la pérennité des entreprises, l’évolution des salaires, la productivité, les relations avec les fournisseurs nationaux et la capacité des activités financées à poursuivre leur développement après les programmes d’appui.
Le rapport préconise désormais une combinaison de stabilité macroéconomique, de réformes réglementaires, de financement des PME, d’amélioration des infrastructures et de liens renforcés entre les grandes exploitations minières et les fournisseurs congolais. Ces orientations répondent à plusieurs contraintes effectivement observées. Elles soulèvent aussi un enjeu insuffisamment résolu par la seule amélioration du climat des affaires. Attirer les investissements ne constitue qu’une première étape. Leur transmission à l’économie nationale, leur absorption productive et la distribution des revenus qui en résultent déterminent la profondeur du développement.
Une politique économique cohérente examinerait simultanément les capacités de financement, les qualifications requises par les industries futures, les marchés accessibles aux producteurs nationaux et les mécanismes de protection des revenus. La croissance des entreprises ne dépend pas uniquement des obstacles administratifs supprimés. Elle repose sur une économie capable de soutenir leur production, d’acheter leurs produits et de renouveler leurs investissements.
Le rapport du 29 octobre apporte finalement une confirmation importante. La RDC enregistre des progrès monétaires mesurables sans transformation économique d’ampleur comparable. La pauvreté recule légèrement en proportion et augmente fortement en nombre absolu. Les mines continuent de produire une part considérable de la richesse comptabilisée, pendant que la majorité des travailleurs demeure confinée à des activités faiblement productives.
La Banque mondiale a choisi de nommer le problème « le chaînon manquant ». Après des décennies de diagnostics, il serait tout aussi pertinent d’examiner l’architecture économique qui empêche ce chaînon de se former. À défaut, l’institution reviendra saluer les mêmes équilibres macroéconomiques, constater les mêmes exclusions productives et présenter, sous un nouveau titre, les réformes qu’elle recommandait déjà.
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