Au-delà du dialogue politique, plaidoyer pour un Forum national pour le développement de la RDC (Tribune de Dr John M. Ulimwengu)

La République démocratique du Congo concentre un paradoxe majeur : une dotation exceptionnelle en minerais stratégiques, terres, eau, forets, énergie et population jeune coexiste avec une pauvreté de masse, un accès limité aux services essentiels et une faible transformation productive. Les données de la Banque mondiale montrent qu’en 2024 le PIB réel par habitant n’était que de 554 dollars constants de 2015, que seulement 22,1 % de la population avait accès a l’électricité en 2023 et que la valeur ajoutée manufacturière représentait 8,2 % du PIB. Dans le même temps, les rentes provenant des ressources naturelles atteignaient 38,8 % du PIB en 2021. Ce contraste ne signifie pas que les ressources seraient une malédiction inévitable. Il révèle plutôt une rupture dans la chaine qui doit convertir les potentialités en investissements, capacités productives, emplois et développement humain.

Cette note soutient que les dialogues politiques, bien que parfois indispensables à la paix et à la stabilité, restent trop souvent centrés sur la répartition du pouvoir. Elle propose un Forum national du développement : un espace constitutionnellement respectueux, pluraliste et fondé sur les données, charge de construire un pacte sur le modèle économique, les fonctions de l’État, les réformes institutionnelles, les investissements structurants et les obligations de résultat des responsables publics. Le forum ne choisirait pas les dirigeants. Il définirait les missions, compétences, normes d’intégrité et mécanismes de redevabilité attachés aux fonctions stratégiques. Son ambition serait de faire passer la RDC d’un dialogue sur les positions à un consensus sur la trajectoire de la transformation socio-économique du pays.

Le paradoxe congolais : puissance potentielle, fragilité réelle

La RDC dispose de certains des plus grands gisements mondiaux de cuivre, cobalt, coltan, or et autres minerais essentiels à la transition énergétique. Elle possède aussi un potentiel hydroélectrique exceptionnel, d’abondantes ressources en eau, de vastes terres cultivables, une biodiversité d’importance mondiale et un marché intérieur de plus de cent millions d’habitants. Pourtant, cette abondance potentielle ne se traduit pas par une prospérité largement partagée. La Banque mondiale estime que la croissance réelle a atteint 5,5 % en 2025, tirée surtout par le secteur extractif, mais souligne qu’elle ne s’est pas encore traduite par une réduction significative de la pauvreté. Elle estime aussi que plus de quatre personnes sur cinq vivent sous le seuil international de 3 dollars par jour en parité de pouvoir d’achat [1].

Les données WDI donnent une image cohérente de cette fracture. Le PIB réel par habitant de la RDC atteignait 554 dollars constants de 2015 en 2024, contre 6 937 au Botswana, 14 579 au Chili, 37 048 en Corée du Sud et 67 707 à Singapour. L’accès à l’électricité n’était que de 22,1 % en 2023, contre 76 % au Botswana et presque 100 % au Vietnam, en Corée du Sud et à Singapour. L’Esperance de vie était de 62,1 ans en 2024, contre 69,3 au Botswana et plus de 83 ans en Corée du Sud et à Singapour [2].

Ces comparaisons doivent être interprétées avec prudence : les années de disponibilité varient selon les indicateurs et les pays, et les trajectoires historiques ne sont pas identiques. Elles suffisent néanmoins à établir le constat central : la dotation naturelle ne détermine pas mécaniquement le niveau de développement. Ce sont la qualité des règles, la capacité de l’État, la nature des investissements, les incitations données aux producteurs et la responsabilité des dirigeants qui conditionnent la conversion des ressources en bien-être.

PaysPIB réel/hab.Électricité (%)Manufacture (% PIB)Esperance de vie
RDC55422.18.262.1
Rwanda1,07063.98.968.0
Botswana6,93776.05.569.3
Zambie1,34351.19.066.5
Chili14,579100.09.081.4
Vietnam4,01899.824.474.7
Corée du Sud37,048100.026.683.6
Singapour67,707100.016.383.3
Emirats arabes unis41,605100.09.483.1

Source : Calculs à partir des Indicateurs du développement dans le monde. Dernière observation disponible : 2023 ou 2024 selon l’indicateur.

Le chainon institutionnel manquant

Entre une ressource enfouie dans le sol et l’amélioration de la vie d’un ménage se trouve une longue chaine de décisions. Il faut connaitre la ressource, attribuer les droits de manière transparente, négocier les contrats, percevoir les impôts et redevances, inscrire les recettes au budget, sélectionner des investissements rentables, acheter sans détournement, construire selon les normes, entretenir les infrastructures et évaluer les résultats. Une faiblesse à n’importe quel maillon réduit la valeur sociale finalement produite.

Les indicateurs mondiaux de gouvernance confirment le caractère systémique du problème. En 2024, la RDC obtenait un score de 18,4 sur 100 en efficacité gouvernementale et de 17,2 en contrôle de la corruption. Ses scores étaient de 29,0 pour l’État de droit, 29,7 pour la stabilité politique, 34,6 pour la qualité réglementaire et 35,6 pour la voix citoyenne et la redevabilité [3]. Ces mesures agrégées reposent sur des perceptions et comportent des marges d’incertitude ; elles ne doivent donc pas être lues comme un classement exact. Leur convergence sur les six dimensions montre cependant que le déficit n’est pas limité à une administration ou à un secteur.

Source : Calculs à partir du jeu de données Worldwide Governance Indicators 2025 ; scores 2024. Les intervalles d’incertitude ne sont pas représentes.

Le problème n’est donc pas seulement le manque de moyens. Il concerne la capacité à choisir, coordonner, exécuter et corriger. Une administration politisée perd sa mémoire à chaque alternance. Un budget dispersé entre trop de priorités produit des chantiers inachevés. Une entreprise publique sans gouvernance professionnelle détruit des actifs collectifs. Une décentralisation sans ressources ni clarification des responsabilités transfère les attentes sans transférer les capacités. Enfin, lorsque la sanction électorale, parlementaire, judiciaire ou administrative fonctionne mal, les promesses remplacent les résultats.

Pourquoi les dialogues politiques ne suffisent pas

La RDC a besoin de dialogue. Dans un pays marqué par les conflits armés, la contestation électorale et la fragmentation de la confiance, la négociation peut empêcher la violence, rétablir des garanties et préserver l’unité nationale. Le problème ne réside donc pas dans le principe du dialogue, mais dans son périmètre et son horizon.

Trop souvent, l’attention se concentre sur la composition des institutions, le calendrier électoral, la redistribution des postes ou l’intégration d’acteurs politiques dans les structures du pouvoir. Ces compromis peuvent débloquer une crise immédiate, mais ils ne disent pas comment augmenter la productivité agricole, alimenter les villes, construire les corridors, fournir l’électricité, transformer les minerais, professionnaliser l’administration ou financer la sécurité. Ils répondent à la question ‘qui gouverne ?’ sans traiter suffisamment la question ‘pour produire quels résultats, par quelles institutions et sous quelle obligation de rendre compte ?’.

Le pays a ainsi besoin d’un deuxième espace de délibération, distinct mais complémentaire : un forum dans lequel les acteurs politiques, économiques, sociaux et territoriaux ne négocient pas d’abord des positions, mais les fonctions de l’État et les choix structurants du développement. La priorité ne serait plus d’accommoder les ambitions d’un petit nombre, mais d’organiser une action collective au service de plus de cent millions de citoyens.

Ce que serait un Forum national du développement

Le Forum national du développement serait un processus, et non un événement. Il commencerait par des diagnostics publics, des consultations provinciales et des travaux sectoriels. Sa session nationale arbitrerait un nombre limité de priorités. Une phase institutionnelle traduirait ensuite les engagements en lois, budgets, contrats de performance et dispositifs de suivi. Il ne se substituerait ni au Parlement, ni au Gouvernement, ni aux provinces, ni aux élections. Sa légitimité viendrait de la qualité de ses preuves, de la diversité de ses participants et de la transparence de ses arbitrages. Sa question directrice serait simple : quel État, quelles institutions, quelles politiques et quel leadership faut-il à la RDC pour convertir ses ressources en sécurité, emplois, prospérité partagée et développement humain ?

Le forum devrait associer les institutions nationales et provinciales, les universités, les centres de recherche, les entreprises, les organisations professionnelles, les syndicats, les jeunes, les femmes, les confessions religieuses, les communautés locales, la société civile et la diaspora. Les partenaires internationaux pourraient apporter des données et une expertise, sans se substituer à la délibération congolaise.

Huit chantiers pour un pacte national de transformation

La construction d’un pacte national de transformation exige d’abord que la RDC définisse clairement le modèle économique qu’elle souhaite bâtir. Il ne suffit plus de juxtaposer des plans sectoriels consacrés aux mines, à l’agriculture, à l’énergie, à l’industrie ou aux services. Ces secteurs doivent être reliés dans une stratégie cohérente de transformation productive. Les recettes minières et énergétiques devraient, par exemple, contribuer au financement des infrastructures nécessaires à l’agriculture et à l’industrie, tandis que le développement des services logistiques, financiers et numériques devrait accompagner l’émergence des chaînes de valeur nationales. La création d’emplois productifs, l’augmentation de la valeur ajoutée locale et l’amélioration des revenus des ménages devraient constituer les principaux critères d’évaluation de ce modèle.

Une telle transformation suppose également une gouvernance plus rigoureuse des ressources naturelles. Il convient de renforcer la transparence des contrats, la fiscalité extractive, la traçabilité des paiements, le contrôle des coûts déclarés par les entreprises et l’affectation des recettes publiques. L’objectif ne devrait pas seulement être d’accroître la part des revenus captée par l’État, mais aussi de garantir que ces revenus financent effectivement les infrastructures, le capital humain, la diversification productive et le développement des territoires concernés. Le rapport ITIE 2023 et les travaux consacrés à la contribution fiscale des grands projets miniers offrent une base importante pour engager ce chantier [4].

La transformation économique restera cependant limitée si le territoire national demeure fragmenté. La RDC doit donc développer de véritables corridors de transformation associant routes, chemins de fer, ports, énergie, eau, télécommunications, villes secondaires et bassins de production. Une route reliant une zone agricole à une grande ville ne constitue pas seulement une infrastructure de transport : elle peut réduire les pertes après récolte, faciliter l’accès aux intrants, stimuler l’investissement privé et améliorer l’approvisionnement alimentaire. Les corridors devraient ainsi être planifiés comme des systèmes économiques intégrés, plutôt que comme une succession de projets isolés.

Le capital humain constitue un autre pilier essentiel de ce pacte. L’éducation générale, la formation professionnelle, l’enseignement supérieur et la recherche doivent être progressivement réalignés sur les besoins futurs de l’économie congolaise. Il importe notamment de développer les compétences requises dans l’agriculture moderne, l’agro-industrie, les mines, l’énergie, le numérique, la logistique, l’ingénierie et l’administration publique. Le défi n’est pas seulement d’accroître le nombre de diplômés, mais de rapprocher la formation des emplois, de la production et de l’innovation. La diaspora congolaise pourrait également contribuer à ce processus grâce à des mécanismes organisés de transfert de connaissances et de compétences.

Ces ambitions ne pourront être réalisées sans une réforme profonde de l’État. Le recrutement et la promotion au mérite, la professionnalisation de la fonction publique, la stabilité de la haute administration et la préservation de la mémoire institutionnelle doivent devenir des priorités nationales. L’amélioration de l’interopérabilité des systèmes d’information permettrait, en outre, aux différentes administrations de partager les données nécessaires à la planification, au suivi budgétaire et à l’évaluation des politiques. La clarification des responsabilités entre l’État central, les provinces et les entités territoriales décentralisées est tout aussi indispensable pour réduire les chevauchements, les conflits de compétences et la dilution de la responsabilité.

La sécurité et la justice doivent, elles aussi, être considérées comme des composantes essentielles de la politique de développement. Sans protection effective du territoire, sécurité foncière, justice accessible et discipline des forces publiques, les investissements restent vulnérables et les populations sont privées des conditions élémentaires leur permettant de produire, d’échanger et d’entreprendre. Dans les territoires fragiles, les interventions sécuritaires devraient être articulées avec la restauration de l’administration, la relance des activités économiques, la fourniture des services sociaux et la participation des communautés. La sécurité durable ne peut être obtenue uniquement par la présence militaire ; elle dépend également de la légitimité de l’État et de sa capacité à protéger équitablement les citoyens.

La réalisation de ces différents chantiers soulève inévitablement la question du financement. La RDC devra améliorer la mobilisation des recettes fiscales et extractives, mais aussi la qualité de la dépense publique. Une ressource mal affectée ou dépensée sans contrôle produit peu de développement, même lorsqu’elle est correctement collectée. Les partenariats public-privé, les banques de développement, l’épargne nationale, les marchés financiers et les ressources de la diaspora pourraient compléter le financement budgétaire. Ces instruments devront toutefois être intégrés dans un cadre fiscal crédible, capable de maîtriser les risques, de sélectionner les projets selon leur rentabilité économique et sociale et de préserver la soutenabilité de la dette.

Enfin, aucun pacte national ne sera crédible sans mécanisme de redevabilité. Chaque priorité devrait être assortie d’une situation de référence, d’une cible mesurable, d’une institution responsable, d’un financement identifié, d’une échéance et d’une méthode de vérification publique. Les progrès devraient faire l’objet de rapports réguliers, d’évaluations indépendantes et de débats parlementaires ouverts. Il faudrait également prévoir des mesures correctives lorsque les résultats ne sont pas atteints. La redevabilité ne consiste pas seulement à sanctionner les échecs ; elle permet aussi d’identifier les contraintes, de tirer les leçons de l’expérience et d’améliorer continuellement l’action publique.

Ces huit chantiers forment un ensemble indivisible. Les infrastructures ne produiront pas les effets attendus sans sécurité, les ressources naturelles ne financeront pas durablement le développement sans institutions solides, et les meilleures politiques resteront sans effet en l’absence de compétences, de financement et de redevabilité. Le pacte national de transformation devrait précisément permettre de relier ces différentes dimensions dans une vision commune, une séquence réaliste de réformes et un dispositif d’exécution capable de survivre aux changements de gouvernement.

Ce que les expériences internationales enseignent – et ce qu’elles n’enseignent pas

La Corée du Sud, Singapour, le Botswana et les pays du Golfe ne sont pas des recettes prêtes à l’emploi. Singapour est une cité-Etat ; la Corée du Sud a bénéficié d’un contexte géopolitique particulier ; le Botswana est beaucoup moins peuplé ; les économies du Golfe reposent sur des rentes et des régimes politiques différents. Les invoquer sans précaution conduirait à un mimétisme institutionnel peu crédible.

Ils restent utiles si l’on compare des fonctions plutôt que des formes. La Corée du Sud illustre la continuité de la planification, l’investissement dans l’éducation, l’infrastructure et la technologie, ainsi que le passage progressif vers une économie d’innovation [5]. Singapour montre comment une administration compétente, des services publics fiables, des infrastructures logistiques et une adaptation continue des compétences peuvent soutenir la compétitivité [6]. Le Botswana rappelle à la fois qu’une rente minière peut financer le développement et qu’une diversification tardive créé de nouvelles vulnérabilités ; la Banque mondiale insiste aujourd’hui sur les compétences, le secteur privé, la discipline budgétaire et les emplois [7].

Pour la RDC, les comparateurs les plus instructifs ne sont donc pas nécessairement les pays les plus riches. La Zambie et le Chili éclairent la fiscalité du cuivre ; le Vietnam et l’Indonésie la transformation productive; le Maroc les infrastructures et les chaines de valeur. La question n’est pas ‘comment devenir Singapour?’, mais ‘quelles fonctions institutionnelles ont permis à ces pays de tenir des priorités au-delà des cycles politiques, et comment les adapter au fédéralisme de fait, à l’échelle territoriale et au pluralisme congolais?’.

Source : Calculs a partir des WDI. L’indice commence a la première observation disponible de chaque pays ; l’échelle logarithmique met en évidence les rythmes cumulés, non les niveaux absolus.

Une architecture d’exécution, pas un catalogue de vœux

Le risque principal est de produire une déclaration de plus. Pour l’éviter, le forum devrait être construit autour d’une discipline d’exécution. Une phase préparatoire de six à neuf mois établirait le diagnostic, les scenarios et les options chiffrées. Des consultations provinciales identifieraient les contraintes territoriales. La session nationale sélectionnerait un petit nombre de priorités interdépendantes. Les institutions compétentes traduiraient ensuite le pacte dans les instruments juridiques et budgétaires.

Chaque engagement devrait comporter sept éléments non négociables : une situation de référence ; une cible mesurable ; une institution responsable ; un financement identifié ; une échéance ; un mécanisme de vérification ; et une conséquence en cas de retard injustifié. Un tableau de bord public, une revue annuelle indépendante et un débat parlementaire permettraient de suivre les progrès. Le secrétariat technique devrait rester léger : sa fonction serait de vérifier et publier, non de se substituer aux ministères.

Les produits attendus seraient une vision de long terme, un pacte de transformation, un portefeuille limité d’investissements structurants, une matrice des réformes institutionnelles, un référentiel des fonctions stratégiques et un cadre de suivi public. La valeur du forum ne se mesurerait pas au nombre de participants ou de pages produites, mais a la part des engagements effectivement budgétisés, exécutés et évalués.

De l’improvisation institutionnelle à la continuité de l’action publique

L’un des obstacles majeurs à la transformation de la RDC réside dans les conditions de sélection et de prise de fonction de nombreux responsables publics. Trop souvent, l’accès à une responsabilité politique, administrative ou managériale dépend davantage des équilibres partisans, des alliances personnelles, des appartenances politiques ou de la nécessité de récompenser certaines loyautés que de l’adéquation entre le profil du candidat et les exigences de la fonction. Cette situation ne signifie pas que le pays manquerait de personnes compétentes. Elle révèle plutôt l’absence de mécanismes suffisamment robustes pour identifier les compétences disponibles, les affecter aux fonctions appropriées et protéger les nominations stratégiques contre des considérations principalement politiques.

Il en résulte que certains responsables prennent leurs fonctions sans maîtriser suffisamment leur secteur, sans connaître les capacités réelles de l’institution qu’ils doivent diriger et, surtout, sans disposer d’une vision claire des résultats à atteindre. La prise de fonction devient alors le point de départ d’un processus d’apprentissage improvisé, alors qu’elle devrait constituer le début de la mise en œuvre d’un mandat préalablement défini. Le nouveau responsable consacre parfois une part importante de son mandat à comprendre l’administration, à constituer son équipe, à reformuler les priorités et à lancer de nouvelles initiatives. Au moment où les premières orientations commencent à produire des effets, un remaniement, une alternance ou une restructuration institutionnelle vient interrompre le processus.

Le problème ne tient donc pas seulement à l’insuffisance éventuelle des compétences individuelles. Il réside aussi dans le fait que les fonctions publiques elles-mêmes sont rarement accompagnées de mandats opérationnels suffisamment précis. Les intitulés des postes et les attributions juridiques existent, mais ils ne sont pas toujours traduits en objectifs mesurables, en indicateurs de performance, en ressources clairement identifiées et en échéances vérifiables. Dans ces conditions, même un responsable compétent peut éprouver des difficultés à déterminer les priorités, à arbitrer entre les demandes concurrentes et à inscrire son action dans une trajectoire nationale cohérente.

Cette situation entretient une culture de personnalisation de l’action publique. Chaque nouveau titulaire estime devoir imprimer sa propre marque, rebaptiser les programmes, modifier les structures, remplacer les équipes et annoncer de nouvelles priorités. Les politiques publiques deviennent alors étroitement associées aux personnes qui les portent, plutôt qu’aux institutions chargées de les exécuter. Le changement de responsable se transforme en changement de politique, parfois sans évaluation préalable de ce qui fonctionnait, de ce qui devait être corrigé ou de ce qui méritait d’être poursuivi.

Cette discontinuité renvoie à un problème plus profond d’incohérence temporelle dans la trajectoire de développement. Les investissements structurants, la réforme de l’éducation, la modernisation de l’agriculture, la transformation industrielle, la construction d’infrastructures ou la professionnalisation de l’administration exigent plusieurs années, voire plusieurs décennies. Or, le temps politique est généralement plus court que le temps du développement. Les gouvernements cherchent légitimement à produire des résultats visibles au cours de leur mandat, mais cette pression peut les conduire à privilégier des mesures immédiates, à différer les réformes coûteuses ou à abandonner les programmes engagés par leurs prédécesseurs.

L’incohérence temporelle apparaît ainsi lorsqu’une priorité reconnue aujourd’hui est remise en cause demain, non parce que les circonstances ou les données auraient fondamentalement changé, mais parce qu’un nouvel acteur politique souhaite se distinguer de son prédécesseur. Elle se manifeste aussi lorsque des engagements de long terme sont pris sans que les institutions, les budgets ou les mécanismes de suivi nécessaires à leur réalisation soient durablement établis. Les changements de gouvernement, les remaniements ministériels, la restructuration fréquente des administrations et la modification des orientations économiques finissent alors par créer une trajectoire faite de commencements successifs, mais de peu d’achèvements.

Le coût de cette instabilité est considérable. Les projets sont ralentis ou abandonnés, les ressources déjà engagées perdent de leur valeur, les agents publics reçoivent des instructions contradictoires et les partenaires privés hésitent à investir. La mémoire institutionnelle s’affaiblit avec le remplacement fréquent des équipes, tandis que les citoyens deviennent sceptiques face à la répétition de programmes rarement menés à leur terme. Le pays ne manque alors ni de plans, ni de stratégies, ni de déclarations ambitieuses ; il manque surtout d’un mécanisme permettant d’assurer leur cohérence, leur hiérarchisation et leur continuité.

Le Forum national du développement pourrait contribuer à corriger cette double défaillance : l’inadéquation entre les responsabilités et les compétences, d’une part, et la discontinuité de l’action publique, d’autre part. Ses conclusions permettraient d’abord de préciser les missions fondamentales de l’État, les priorités nationales et les résultats attendus des principales institutions. À partir de cette vision, il deviendrait possible d’établir, pour chaque fonction stratégique, un référentiel indiquant les connaissances, l’expérience, les capacités managériales et les qualités éthiques requises.

Un ministre, un gouverneur, un dirigeant d’entreprise publique ou un responsable d’une administration stratégique ne devrait plus prendre ses fonctions avec pour seule orientation un texte général d’attributions. Il devrait recevoir un mandat comprenant un diagnostic du secteur, les priorités nationales auxquelles son institution contribue, les réformes en cours, les ressources disponibles, les résultats attendus et les indicateurs permettant d’en apprécier la réalisation. La transition entre responsables devrait inclure une transmission institutionnelle obligatoire, afin que le nouveau titulaire sache ce qui a été accompli, ce qui reste à faire et quelles décisions exigent une révision.

Le forum ne supprimerait pas la liberté des gouvernements élus de définir leurs programmes. Il permettrait toutefois de distinguer les choix politiques légitimes des fondements structurels qui doivent bénéficier d’une certaine stabilité. Un nouveau gouvernement pourrait modifier les instruments, réviser le rythme des réformes ou proposer de nouvelles priorités, mais il devrait expliquer publiquement les raisons de tout abandon d’un engagement national, en s’appuyant sur des données et une évaluation. La continuité ne signifierait donc pas l’immobilisme ; elle imposerait que le changement soit justifié, documenté et compatible avec les objectifs de long terme.

Pour produire cet effet, les résultats du forum devraient être inscrits dans des instruments capables de survivre aux alternances politiques : une vision nationale adoptée selon une procédure inclusive, une loi de programmation, des cadres budgétaires pluriannuels, des contrats de performance, un portefeuille hiérarchisé d’investissements structurants et un tableau de bord public. Une instance indépendante pourrait périodiquement évaluer l’alignement des programmes gouvernementaux sur ces engagements, sans se substituer aux institutions constitutionnelles.

Le Forum national du développement contribuerait ainsi à faire passer la RDC d’un système dans lequel chaque responsable recommence à un système dans lequel chaque responsable poursuit, améliore et rend compte. Les dirigeants conserveraient la possibilité d’innover et de réorienter l’action publique, mais ils exerceraient cette liberté à l’intérieur d’une trajectoire nationale connue et évaluée. La compétence ne serait plus seulement une qualité personnelle souhaitable ; elle deviendrait une exigence attachée à la fonction. De même, la continuité ne dépendrait plus de la bonne volonté d’un individu, mais de règles, de données et d’institutions capables de protéger le développement national contre les ruptures politiques injustifiées.

Du partage du pouvoir à la capacité de transformer

La pauvreté de la République démocratique du Congo ne résulte pas d’un manque de potentialités. Peu de pays disposent simultanément d’une telle abondance de ressources minières, énergétiques, agricoles, hydriques et forestières, à laquelle s’ajoutent une population jeune et un vaste marché intérieur. Pourtant, ces potentialités ne se transforment pas suffisamment en infrastructures, en compétences, en entreprises productives, en emplois décents et en services publics de qualité. Le paradoxe congolais ne réside donc pas seulement dans l’écart entre la richesse de son sous-sol et la pauvreté de sa population. Il se situe surtout dans la faiblesse des mécanismes institutionnels et politiques qui devraient assurer la conversion de cette richesse potentielle en progrès collectif.

Les conflits armés, les ingérences extérieures, les chocs économiques et l’héritage historique ont profondément affecté la trajectoire du pays. Ils ne peuvent être ignorés ni minimisés. Toutefois, leur poids ne réduit pas l’importance des institutions ; il rend, au contraire, leur consolidation encore plus urgente. Plus l’environnement est instable, plus le pays a besoin d’une administration professionnelle, d’une justice crédible, de forces de défense et de sécurité disciplinées, d’institutions économiques prévisibles et de mécanismes efficaces de coordination. Dans un contexte de fragilité, la capacité de l’État n’est pas une préoccupation secondaire : elle constitue une condition de la souveraineté, de la paix et du développement.

Les dialogues politiques continueront parfois d’être nécessaires pour prévenir les violences, restaurer la confiance et dégager des compromis entre les acteurs. Mais ils ne devraient plus épuiser l’imagination nationale. Lorsqu’ils se limitent à la répartition des fonctions, à l’intégration de nouveaux acteurs ou à la redéfinition des rapports de force, ils peuvent résoudre momentanément une crise sans modifier les conditions qui la reproduisent. Négocier l’accès au pouvoir sans s’accorder sur la finalité de celui-ci revient à redistribuer la commande d’une machine dont les fonctions, les instruments et les critères de performance demeurent incertains.

Il ne s’agit donc pas d’opposer le dialogue politique au développement économique. La stabilité politique est nécessaire à l’investissement, tout comme les progrès économiques et sociaux contribuent à renforcer la stabilité. L’enjeu consiste plutôt à élargir l’objet du dialogue national. Au-delà de la question de savoir qui doit gouverner, les Congolais doivent pouvoir débattre de ce que l’État doit accomplir, des institutions dont il a besoin, des ressources à mobiliser et des résultats que chaque responsable public devra produire. Le dialogue politique devrait ainsi ouvrir la voie à un pacte de transformation, plutôt que se refermer sur un arrangement entre acteurs.

C’est dans cette perspective qu’un Forum national du développement prendrait tout son sens. Il offrirait à la Nation un cadre pour établir une vision commune de long terme, déterminer les priorités économiques et sociales, clarifier les fonctions des institutions et définir les capacités requises pour conduire la transformation du pays. Il ne choisirait pas les dirigeants et ne se substituerait ni aux élections, ni au Parlement, ni au Gouvernement. Il contribuerait plutôt à rendre les responsabilités publiques plus intelligibles, les engagements plus précis et les résultats plus facilement vérifiables.

Un tel forum ne devrait pas davantage servir à importer mécaniquement des modèles étrangers. La Corée du Sud, Singapour, le Botswana, le Chili, le Vietnam ou les pays du Golfe ont évolué dans des contextes historiques, démographiques et politiques différents. Leurs expériences peuvent néanmoins aider la RDC à identifier certaines fonctions essentielles à toute transformation durable : la continuité de la vision, la compétence administrative, la discipline d’exécution, l’investissement dans le capital humain, la gestion stratégique des ressources et l’obligation de rendre compte. Le défi serait d’adapter ces fonctions à la taille, à la diversité, à l’organisation territoriale et au pluralisme de la société congolaise.

La réussite d’un Forum national du développement ne se mesurerait donc ni au nombre de participants, ni à la solennité des discours, ni au volume du rapport final. Elle dépendrait de sa capacité à produire un nombre limité d’engagements traduits en réformes, en budgets, en responsabilités institutionnelles et en échéances mesurables. Sans mécanisme de suivi, le forum risquerait de rejoindre la longue liste des initiatives porteuses d’espoir mais privées de véritable exécution. Avec une architecture crédible de redevabilité, il pourrait au contraire contribuer à restaurer la confiance entre l’État et les citoyens.

La RDC a longtemps dialogué sur la répartition du pouvoir. Le moment est venu de construire un consensus plus exigeant sur la capacité de ce pouvoir à transformer le pays. L’enjeu n’est plus seulement de savoir qui gouvernera, mais de déterminer comment gouverner, avec quelles compétences, selon quelles priorités et sous quelle obligation de résultat. Passer du partage du pouvoir à la capacité de transformer : tel devrait être le fondement d’un nouveau pacte national pour la sécurité, la prospérité et la dignité de chaque Congolaise et de chaque Congolais.

Dr. John M. Ulimwengu

Chargé de recherches senior – Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI)

References

[1] Banque mondiale. (2026). Democratic Republic of Congo: Macro Poverty Outlook, April 2026. https://thedocs.worldbank.org/en/doc/bae48ff2fefc5a869546775b3f010735-0500062021/related/mpo-cod.pdf

[2] Banque mondiale. (2026). World Development Indicators [jeu de donnees joint, extraction du 9 avril 2026]. https://databank.worldbank.org/source/world-development-indicators

[3] Banque mondiale. (2025). Worldwide Governance Indicators 2025 [jeu de donnees joint] ; The Worldwide Governance Indicators: Revised Methodology for Measuring Governance Using Perception Data. https://www.worldbank.org/content/dam/sites/govindicators/doc/The%20Worldwide%20Governance%20Indicators%202025%20Methodology%20Revision.pdf

[4] Initiative pour la transparence dans les industries extractives. (2025). Democratic Republic of the Congo 2023 EITI Report. https://eiti.org/documents/democratic-republic-congo-2023-eiti-report

[5] Banque mondiale. (2026). Republic of Korea: Overview. https://www.worldbank.org/ext/en/country/korea

[6] Banque mondiale. (2026). Singapore: Overview. https://www.worldbank.org/ext/en/country/singapore

[7] Banque mondiale. (2026). Botswana Economic Update: Seizing the Moment – How Botswana Can Turn Crisis into Opportunity. https://www.worldbank.org/en/country/botswana/publication/botswana-economic-update-seizing-the-moment-how-botswana-can-turn-crisis-into-opportunity

[8] Banque mondiale. (2023). Democratic Republic of Congo Country Climate and Development Report. https://www.worldbank.org/en/country/drc/publication/democratic-republic-of-congo-drc-country-climate-and-development-report-2023

[9] Fonds monetaire international. (2025). Democratic Republic of the Congo: First Review Under the Extended Credit Facility Arrangement. IMF Country Report No. 25/195. https://www.elibrary.imf.org/downloadpdf/view/journals/002/2025/195/article-A003-en.pdf

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