Serbie : Seize morts dans une gare, deux ans de révolte et quatorze ans de pouvoir renversés par les étudiants

Le 1er novembre 2024, l’effondrement d’un auvent en béton à la gare ferroviaire de Novi Sad provoque la mort de seize personnes. Le 25 octobre 2026, près de deux ans plus tard, Aleksandar Vučić reconnaît la défaite de son camp aux élections législatives face à un mouvement né dans les universités. Quatorze années de domination politique du Parti progressiste serbe (SNS) vacillent ainsi sous le poids d’une catastrophe que les autorités n’ont jamais réussi à dissocier des soupçons de corruption entourant les travaux publics.

Les premières projections donnent entre 135 et 140 sièges sur 250 à la Liste étudiante, contre environ 105 au camp de Vučić. Avec une participation proche de 70 %, la plus élevée depuis la dislocation de la Yougoslavie, les électeurs ont transformé une mobilisation contre les dysfonctionnements institutionnels en majorité parlementaire. La victoire annoncée reste soumise à la confirmation des résultats officiels, et la formation du prochain gouvernement demeure à venir. L’épisode expose néanmoins une réalité politique singulière. Une infrastructure construite pour moderniser les transports est devenue le point de départ d’une mobilisation capable de bouleverser la composition du pouvoir national.

Un auvent qui emporte la crédibilité du pouvoir

La gare de Novi Sad avait fait l’objet de travaux de rénovation dans le cadre de la modernisation de la liaison ferroviaire entre Belgrade et Budapest, réalisée notamment avec la participation d’entreprises chinoises. Le projet s’inscrivait dans la politique de grands investissements en infrastructures défendue par les autorités serbes. Le recours à des accords intergouvernementaux, la confidentialité entourant certains contrats et les interrogations sur la qualité des travaux ont toutefois alimenté les critiques après l’effondrement.

La catastrophe a rapidement dépassé la question des responsabilités techniques. Les étudiants réclamaient la publication des documents contractuels, la vérification des dépenses et l’identification des personnes responsables des décisions ayant conduit à la mise en service des installations. Les autorités ont contesté les accusations généralisées de corruption. L’enquête et les procédures judiciaires n’avaient cependant pas produit, à la veille du scrutin, de réponse définitive permettant d’établir toutes les responsabilités.

L’enjeu économique apparaît ici avec une précision brutale. Un ouvrage public peut être achevé, inauguré et présenté comme une réalisation gouvernementale sans que les citoyens disposent des informations nécessaires pour apprécier les conditions de sa construction. Les montants investis deviennent des arguments politiques, tandis que les contrats, les contrôles techniques et les responsabilités demeurent difficiles à examiner. Le béton permet alors de montrer ce que l’État construit, sans nécessairement permettre de vérifier comment il le construit. À Novi Sad, les soupçons entourant cette différence ont fini par ébranler le récit de modernisation qui accompagnait les grands projets gouvernementaux.

Seize minutes de silence devenues une majorité parlementaire

La mobilisation a commencé par des rassemblements en mémoire des victimes. Seize minutes de silence, une pour chaque personne décédée, ont progressivement pris une signification politique. Les étudiants ont organisé des blocages universitaires, des marches à travers le pays et des manifestations réunissant des citoyens de générations et de professions différentes. La revendication initiale de transparence a progressivement intégré l’indépendance judiciaire, la liberté des médias, le fonctionnement des institutions et les conditions d’organisation des élections.

La singularité du mouvement tient à sa capacité d’organisation sans direction politique individuelle comparable à celle des formations traditionnelles. Les assemblées étudiantes ont participé à la sélection de 250 candidats issus notamment de l’enseignement, de la médecine, du monde associatif et d’autres activités professionnelles. Le cardiologue Ilija Srdanović figure à la tête de la liste électorale, sans que le mouvement soit structuré autour de son autorité personnelle. Plusieurs formations d’opposition ont choisi de soutenir cette candidature collective.

Le mouvement a commencé en exigeant des documents administratifs. Il a fini par constituer une liste capable de remporter une majorité parlementaire. Entre ces deux étapes, la contestation a progressivement déplacé son objet. Il ne s’agissait plus seulement de connaître les responsables d’un chantier, mais d’examiner les mécanismes politiques qui avaient rendu nécessaire une mobilisation nationale pour obtenir des informations relevant normalement du contrôle public.

Face à cette évolution, Vučić avait mis en avant les réalisations économiques de son gouvernement, les progrès des infrastructures et la stabilité politique. Il accusait également certains opposants de participer à une entreprise de déstabilisation soutenue depuis l’étranger, accusations rejetées par les étudiants. Après avoir quitté la présidence en septembre 2026, il avait tenté de revenir à la tête du gouvernement à travers des élections anticipées.

Le calcul électoral n’a pas produit le résultat attendu. Les premières estimations indiquent une victoire parlementaire du mouvement étudiant. La défaite reconnue par Vučić met fin à la domination électorale exercée depuis 2012 par le SNS, même si les modalités précises de la transition institutionnelle restent à établir.

Les mécanismes de l’État restent à transformer

La victoire électorale ouvre désormais une difficulté différente. Organiser des manifestations autour de la transparence et gouverner une administration profondément marquée par quatorze années de domination partisane mobilisent des capacités distinctes. La Liste étudiante rassemble des profils professionnels divers, avec des orientations parfois différentes sur les politiques économiques, les dépenses publiques et les relations internationales. Son programme associe des propositions de lutte contre la corruption, de réforme judiciaire et plusieurs engagements sociaux. Leur mise en œuvre exigera des arbitrages institutionnels et budgétaires encore largement ouverts.

La Serbie conserve également une position géopolitique particulière. Candidate à l’adhésion à l’Union européenne, elle entretient simultanément des relations économiques et diplomatiques importantes avec la Russie et la Chine. Les infrastructures financées avec des partenaires étrangers, les investissements industriels et les engagements commerciaux existants ne disparaîtront pas avec l’alternance parlementaire. Le futur gouvernement héritera des mêmes contrats, des mêmes obligations financières et des mêmes contraintes productives que ses prédécesseurs.

La portée institutionnelle du changement dépendra notamment de la transparence des marchés publics, de la capacité des organes de contrôle à accéder aux documents et de l’indépendance des autorités chargées de vérifier les dépenses. Un nouveau gouvernement pourrait lui aussi multiplier les inaugurations, présenter les montants investis comme une mesure de réussite et conserver une administration peu accessible à l’examen public. L’alternance électorale ne modifie pas automatiquement ces pratiques.

La corruption dans les infrastructures possède un coût qui dépasse les sommes éventuellement détournées. Elle peut compromettre la qualité des ouvrages, affaiblir la confiance dans les services publics et transférer aux citoyens les conséquences de décisions prises sans contrôle suffisant. La catastrophe de Novi Sad a donné à cette dimension institutionnelle une portée que les indicateurs habituels de croissance et d’investissement ne permettaient pas de saisir.

La chute électorale du camp Vučić ne constitue donc pas une réponse définitive aux circonstances de l’effondrement. Les responsabilités judiciaires restent à établir et les réformes promises à mettre en œuvre. Le vote du 25 octobre montre cependant comment une contestation née d’un événement local a pu devenir une force nationale, en reliant la sécurité des infrastructures à l’organisation du pouvoir.

La Serbie a consacré des milliards à moderniser ses infrastructures. Une tragédie survenue dans l’une de ses gares a finalement placé au centre du débat ce que les chiffres d’investissement ne mesuraient pas suffisamment, la qualité des décisions, leur contrôle et la responsabilité de ceux qui les prennent. Seize vies perdues ne seront pas rendues par une alternance électorale. Leur disparition aura cependant contribué à ouvrir une période où la construction d’un ouvrage public pourra difficilement être séparée de l’examen des institutions qui en autorisent et surveillent la réalisation.

NBSInfos.com

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