Libye : Deux pouvoirs, une banque centrale

Le 22 octobre 2026, le Parlement libyen installé à Benghazi accepte provisoirement la démission du gouverneur de la Banque centrale, Naji Issa, et désigne Fawzi Abukhzam pour assurer l’intérim. À Tripoli, les responsables du Haut Conseil d’État se divisent sur la légitimité de cette décision. Le même jour, la Banque centrale dénonce une intrusion dans son siège. La veille, des hommes masqués avaient tenté d’imposer par la force une nomination au sein de l’organisme national chargé du contrôle des finances publiques.

La Libye se retrouve ainsi dans une situation singulière. Deux pouvoirs politiques se disputent l’autorité sur une institution monétaire censée servir l’ensemble du pays. Depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, la fragmentation institutionnelle a progressivement transformé la Banque centrale en un espace de confrontation politique. Le pays possède du pétrole, des réserves de change et une institution monétaire nationale. Ce qui lui manque encore, c’est une autorité budgétaire suffisamment unifiée pour décider de l’utilisation de ces ressources.

Une démission devenue affaire de souveraineté

Naji Issa avait présenté sa démission dès août 2026, invoquant des circonstances sensibles sans en préciser publiquement la nature. Les principales institutions politiques avaient alors demandé son maintien. Deux mois plus tard, la présidence du Parlement de l’Est décide d’accepter provisoirement son départ et confie les fonctions de gouverneur à Fawzi Abukhzam, membre du conseil d’administration de la Banque centrale. Une décision définitive reste attendue lors d’une prochaine séance parlementaire.

La réaction du Haut Conseil d’État illustre la complexité des rapports institutionnels libyens. Son premier vice-président rejette cette initiative unilatérale et demande à Naji Issa de poursuivre ses fonctions. Le président du même Conseil, Mohamed Takala, soutient au contraire l’intérim confié à Abukhzam dans l’attente d’un accord sur la nomination définitive. La division ne sépare donc pas simplement l’Est de l’Ouest. Elle traverse également les institutions censées représenter chacun de ces espaces politiques.

Cette confusion administrative possède une portée financière immédiate. La signature du gouverneur engage une institution chargée de la monnaie, des réserves internationales, de la réglementation bancaire et des opérations en devises. Sa reconnaissance par les banques commerciales et les partenaires financiers étrangers conditionne la continuité de nombreuses transactions. Une nomination contestée à la Banque centrale ne concerne pas uniquement celui qui occupe le fauteuil. Elle peut remettre en cause l’autorité par laquelle l’État libyen engage ses ressources auprès du système financier international.

Le pétrole finance un pays sans budget commun

L’économie politique de cette crise apparaît plus clairement dans l’organisation des finances publiques libyennes. Le pétrole représentait environ 93 % des exportations et 72 % des recettes publiques en 2024, selon la Banque mondiale. La production pétrolière demeure ainsi la principale source de devises et de financement de l’État. Pourtant, la coexistence d’autorités rivales empêche depuis plusieurs années l’établissement d’un budget national pleinement unifié, élaboré et exécuté dans un cadre institutionnel commun.

Le Fonds monétaire international a identifié une conséquence particulièrement révélatrice de cette fragmentation. En l’absence d’une discipline budgétaire unifiée, la Banque centrale se retrouve à déterminer indirectement les limites de certaines dépenses publiques en contrôlant l’accès aux devises. Cette fonction dépasse son rôle monétaire traditionnel. Les choix relatifs aux allocations en monnaie étrangère deviennent un instrument d’arbitrage entre des demandes financières issues de plusieurs centres de pouvoir.

La Banque centrale se retrouve ainsi à exercer une fonction budgétaire que les institutions politiques ne sont pas parvenues à organiser collectivement. Les autorités peuvent décider de dépenses en dinars, tandis que leur financement économique effectif dépend largement de la disponibilité et de l’allocation des devises. Un gouvernement peut autoriser une dépense sans disposer directement de tous les moyens nécessaires à son exécution. Le pouvoir de distribuer les dollars acquiert alors une importance politique qui dépasse les attributions ordinaires d’une autorité monétaire.

Cette architecture explique pourquoi le poste de gouverneur suscite des confrontations aussi importantes. Contrôler l’institution ne signifie pas simplement influencer les taux de change ou les opérations bancaires. Il s’agit également de peser sur les mécanismes par lesquels les revenus pétroliers deviennent des ressources utilisables par l’économie et les administrations. La bataille pour la Banque centrale traduit ainsi l’absence d’un accord politique stable sur la répartition de la richesse nationale.

Des réserves importantes, une monnaie fragilisée

La Libye dispose pourtant de ressources financières considérables. D’après les données publiées par la Banque centrale pour les neuf premiers mois de 2026, les recettes en devises ont atteint environ 17,6 milliards de dollars, tandis que leurs utilisations se sont élevées à 22,3 milliards. L’écart de 4,7 milliards a été couvert par des revenus et ressources liés aux placements de la Banque. Cet écart de flux en devises ne correspond pas directement au déficit budgétaire de l’État, mais il indique une pression importante sur la gestion monétaire.

La crise institutionnelle intervient également dans un contexte de dépréciation du dinar. Le taux officiel se situait autour de 6,43 dinars pour un dollar en octobre, alors que le marché parallèle avait franchi le seuil de dix dinars selon des informations financières locales. Cette différence constitue bien davantage qu’un écart entre deux cotations. Elle influence le coût des importations, les possibilités d’accès aux devises et les conditions de fonctionnement des entreprises.

Les réserves internationales peuvent soutenir une monnaie pendant un certain temps. Elles ne remplacent pas un mécanisme cohérent de décision sur les dépenses publiques. Une hausse des revenus pétroliers offre davantage de ressources, tout en alimentant de nouvelles demandes d’allocation. Le FMI a précisément averti que la progression des dépenses publiques pouvait accentuer les pressions sur le taux de change, l’inflation et les réserves.

La contradiction libyenne réside dans cette coexistence entre richesse pétrolière et fragilité monétaire. Le pays exporte une ressource recherchée dans le monde entier, tandis que ses institutions peinent à organiser durablement la transformation des recettes obtenues en stabilité financière et en capacités productives nationales.

Des hommes armés jusque dans les institutions de contrôle

Les incidents des 21 et 22 octobre donnent à cette confrontation une dimension institutionnelle supplémentaire. Des hommes masqués ont tenté d’imposer une nomination au Bureau national d’audit, chargé notamment de surveiller l’utilisation des fonds publics. La mission des Nations unies en Libye a condamné cette intervention et rappelé l’importance de l’indépendance des organismes de contrôle. Le lendemain, la Banque centrale a dénoncé une entrée forcée dans ses locaux, notamment dans les bureaux du gouverneur absent, et mis en cause les défaillances de protection de son siège. L’identité et les responsabilités précises des participants à ces incidents restent à établir.

Ces événements touchent deux institutions exerçant des fonctions complémentaires. La Banque centrale participe à la circulation et à la stabilité des ressources monétaires. Le Bureau national d’audit vérifie les opérations financières publiques. Leur indépendance conditionne respectivement la crédibilité de la monnaie et celle du contrôle des dépenses. Les tentatives d’interférence physique dans leurs locaux illustrent la vulnérabilité des procédures administratives aux rapports de force armés.

L’indépendance d’une banque centrale ne se résume pas à son statut juridique. Elle suppose des règles de nomination reconnues, des mécanismes de décision applicables et une protection effective contre les interventions extérieures. La multiplication des autorités revendiquant la légitimité politique complique chacun de ces éléments. Même des réserves financières considérables ne suffisent pas à garantir la confiance si les institutions chargées de les gérer deviennent l’objet de conflits de compétence permanents.

La Libye offre ainsi un cas particulièrement instructif d’économie politique. La richesse nationale existe, l’infrastructure financière aussi, et les marchés internationaux continuent d’acheter son pétrole. L’unification des institutions budgétaires demeure cependant inachevée. Le contrôle de la Banque centrale devient alors un substitut au règlement des conflits sur la souveraineté et la répartition des ressources.

Le départ de Naji Issa ou la nomination de Fawzi Abukhzam ne modifiera pas, à lui seul, cette architecture. La Libye possède déjà une banque centrale. Elle cherche encore à établir un ordre institutionnel capable de décider collectivement comment dépenser l’argent qu’elle reçoit. Tant que cette fonction restera disputée, chaque changement à la tête de l’institution monétaire pourra devenir une bataille pour le contrôle de l’État lui-même.

NBSInfos.com

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