Il arrive que l’on me demande si mes longues tribunes ne sont pas simplement une manière d’éviter de crier devant le miroir. La réalité est moins théâtrale. Elles naissent de questions que l’on m’adresse, de provocations intellectuelles ou de défis lancés avec cette assurance particulière qui consiste à croire que l’on a compris un problème parce que l’on en a identifié le symptôme. Je les laisse décanter, puis je retiens celles qui révèlent quelque chose de plus profond sur notre manière de gouverner, notre rapport à l’État et notre facilité à confondre action visible et solution réelle.
L’une de ces questions, que l’on m’agace avec insistance et qui m’est récemment revenue d’un « vieux jeune », porte sur les principaux défis de l’assainissement de Kinshasa par les Bâtisseurs du Service national. J’ai dû commencer par corriger la question. Parler des « défis » de cette approche revient déjà à en admettre la pertinence. La question qui doit précéder toutes les autres est plus fondamentale. Le recours aux Bâtisseurs du Service national pour l’assainissement de Kinshasa constitue-t-il réellement une réponse pertinente au problème que nous prétendons résoudre ? Avant d’évaluer le balai, encore faut-il comprendre la saleté.
Ramasser n’est pas assainir
Avant même de se demander qui doit ramasser les déchets, il faut identifier le problème avec un minimum de rigueur. À Kinshasa, l’enjeu ne consiste pas seulement à faire disparaître les immondices de la rue. Il faut savoir où elles vont ensuite, comment elles sont collectées, transportées, triées, traitées, recyclées ou éliminées, qui finance cette chaîne et quelle institution en porte la responsabilité. Tant que ces questions restent sans réponse cohérente, déplacer les déchets d’un point à un autre ne constitue pas une politique d’assainissement. Cela constitue une opération de nettoyage.
C’est précisément ici que la confusion devient dangereuse. Une ville propre à l’œil peut rester profondément désorganisée dans son fonctionnement. Si les déchets quittent un boulevard pour finir dans un dépôt sauvage, s’ils sont déplacés sans système de tri, sans valorisation, sans traçabilité, sans infrastructures de traitement et sans mécanisme de financement durable, la propreté obtenue n’est qu’un déplacement géographique du problème. Le succès visuel devient alors un indicateur trompeur. Il mesure ce qui a disparu du champ de vision, pas ce qui a été résolu.
Un système d’assainissement digne de ce nom repose sur une architecture. Il articule les ménages, les communes, les opérateurs privés, les collecteurs, les transporteurs, les centres de tri, les recycleurs, les sites de traitement, les mécanismes de paiement, la réglementation et le contrôle public. Mobiliser les Bâtisseurs du Service national peut produire de l’effort, de la discipline et de la rapidité. Cela ne produit pas automatiquement cette architecture. Ramasser est une tâche. Assainir est un système. Confondre les deux, c’est précisément commencer le problème par sa fin.
Le désordre organisé
Le danger apparaît lorsque l’État confond discipline opérationnelle et architecture institutionnelle. Une structure disponible, hiérarchisée, visible et capable d’exécuter rapidement des ordres donne immédiatement l’impression d’une reprise en main. Les rues sont nettoyées, les équipes déployées, les images circulent et l’autorité semble retrouver sa capacité d’agir. Cette efficacité visible peut pourtant coexister avec l’absence du système censé organiser durablement l’assainissement. L’ordre affiché finit alors par dissimuler le désordre que l’on renonce à corriger.
C’est toute l’ambiguïté du recours au Service national. Le spectacle de l’intervention suggère une résolution là où l’architecture essentielle demeure déficiente. La collecte reste mal organisée, le transport fragmenté, le tri marginal, le traitement insuffisant, les infrastructures peu planifiées, le financement incertain et les responsabilités institutionnelles diffuses. L’État ne bâtit pas encore une politique publique cohérente. Il mobilise une structure qui paraît disciplinée pour compenser temporairement les défaillances d’un système qu’il ne réforme pas.
Le désordre organisé commence précisément lorsque cette compensation devient une méthode de gouvernement. Des hommes et des femmes, des uniformes, des véhicules et une chaîne de commandement donnent une forme ordonnée à une réponse qui laisse intact le vide institutionnel dont elle procède. L’urgence devient alors un substitut à la réforme. Au lieu de reconstruire les institutions défaillantes, on les contourne. Au lieu de créer des systèmes, on multiplie les dispositifs. Plus leur efficacité visuelle convainc, moins l’architecture absente paraît politiquement urgente.
La saleté nous choque, la misère beaucoup moins
Il y a quelque chose de profondément révélateur dans notre rapport à la saleté. Nous nous indignons devant les immondices parce qu’elles exposent brutalement le désordre de nos villes. Nous avons pourtant développé une tolérance autrement plus confortable envers l’extrême pauvreté, l’habitat indigne, l’absence d’eau, les marchés de survie et les conditions dans lesquelles des millions de Congolais organisent quotidiennement leur existence. Le déchet nous embarrasse parce qu’il rend notre échec visible. La misère, à force de l’avoir côtoyée, semble avoir perdu une partie de sa capacité à nous scandaliser.
New York offre ici un contraste presque cruel. Les rats y traversent encore les rues, investissent le métro et contraignent la municipalité à maintenir une politique spécifique de lutte contre leur prolifération. Wall Street n’a pourtant pas cessé d’être Wall Street, et Manhattan produit à lui seul plusieurs centaines de milliards de dollars de richesse chaque année. Le propos n’est évidemment pas de faire du rat un indicateur de développement. Il est de rappeler qu’une société sûre de sa puissance institutionnelle ne confond pas l’imperfection visible de sa ville avec la mesure de sa modernité. Chez nous, nous semblons parfois davantage humiliés par l’image de nos déchets que révoltés par les conditions d’existence de ceux qui vivent au milieu d’eux.
Cette hiérarchie de la honte finit par contaminer la politique publique. On veut retirer ce qui défigure la ville avant de transformer ce qui défigure la vie. On chasse le petit vendeur du trottoir avant d’avoir construit l’économie qui lui permettrait d’exercer ailleurs. On renverse son étal pour restaurer l’ordre visuel sans s’attarder avec la même détermination sur la précarité qui l’a conduit à occuper cet espace. On mobilise des moyens exceptionnels pour rendre une avenue présentable alors que l’extrême vulnérabilité de ceux qui la bordent est devenue presque ordinaire.
Une ville moderne ne se mesure pas seulement à la propreté de ses artères. Elle se mesure à la dignité des conditions d’existence qu’elle rend possibles. Le véritable scandale n’est donc pas seulement que nos rues soient sales. Il est que nous soyons parfois devenus plus sensibles à la honte du déchet qu’à l’indignité de la pauvreté qui l’entoure.
La coercition comme réservoir de main-d’œuvre
Il existe pourtant un problème plus profond que celui de l’efficacité institutionnelle. Lorsqu’un jeune est interpellé, désigné comme délinquant, envoyé dans un dispositif de « rééducation », soumis à une discipline particulière, puis mobilisé pour accomplir des travaux publics, il devient nécessaire de préciser la nature exacte de ce parcours. S’agit-il d’une formation librement consentie, d’un mécanisme de réinsertion, d’une sanction, d’un service civique, d’un travail rémunéré ou d’une obligation imposée dans le prolongement d’une arrestation ? Une démocratie sérieuse ne peut pas laisser ces catégories se confondre simplement parce que le résultat produit une image d’ordre.
Le problème n’est donc pas de nier la possibilité de réhabiliter des jeunes qui ont rompu avec la société. Toute politique de réinsertion peut être légitime lorsqu’elle repose sur un cadre juridique clair, des droits définis, un consentement réel lorsque celui-ci est requis, une rémunération transparente et une possibilité effective de sortir du dispositif. La question devient préoccupante lorsque la rééducation commence à fournir une main-d’œuvre que l’État affecte ensuite aux besoins qu’il ne parvient plus à satisfaire autrement. À cet instant, le risque est de transformer une politique sociale en instrument de production administrative.
L’assainissement de Kinshasa ne devrait jamais devenir le débouché naturel d’une population préalablement captée par un mécanisme coercitif. Une ville moderne ne se nettoie pas en mélangeant sécurité publique, sanction, rééducation et politique de l’emploi dans une même chaîne de commandement. Lorsque ces fonctions se superposent sans frontière nette, le problème dépasse celui des déchets. Il touche à la manière dont l’État définit la liberté, le travail, la peine et la citoyenneté. Une société ne devient pas plus moderne parce qu’elle met davantage de personnes au travail. Elle le devient lorsqu’elle sait précisément sous quelle autorité, selon quel droit et avec quelles garanties elles travaillent.
Frapper, chasser, détruire au nom de l’ordre
À Kinshasa, l’assainissement a déjà franchi une frontière préoccupante. Des petits commerçants sont chassés de l’espace public, des étals sont renversés ou détruits, des citoyens sont frappés ou humiliés au nom de la remise en ordre de la ville. Nous ne sommes donc plus seulement dans la collecte des déchets ou la libération des trottoirs. Nous sommes dans l’exercice concret d’un pouvoir coercitif sur les personnes, leurs biens et leurs moyens de subsistance. Ce pouvoir exige autre chose qu’un uniforme, une chaîne de commandement ou une instruction politique.
Une ville a le droit de réglementer ses marchés, ses trottoirs et l’occupation de l’espace public. Mais l’ordre urbain ne peut pas être produit en dehors de l’ordre juridique. Qui constate l’infraction ? Qui ordonne l’évacuation ? Sur quelle base légale un étal est-il saisi ou détruit ? Quelle disposition autorise à frapper un citoyen ? Quelle procédure précède l’arrestation ? Quel recours possède celui dont les biens ont été détruits ou dont l’intégrité physique a été atteinte ? Lorsque ces réponses ne sont pas immédiatement identifiables, le problème n’est plus seulement celui du comportement des agents. Il devient celui de l’État qui exerce la contrainte sans rendre visible la règle qui l’autorise et la limite.
Le paradoxe est alors saisissant. Au nom de la lutte contre le désordre urbain, l’État produit lui-même un désordre institutionnel dans lequel celui qui nettoie devient celui qui chasse, frappe, saisit, détruit et sanctionne. La propreté d’une avenue ne peut pas tenir lieu de procédure, et l’efficacité apparente ne peut pas remplacer le droit. Lorsqu’un dispositif d’assainissement commence à exercer des fonctions de police sans frontière juridique clairement identifiable, ce n’est plus seulement Kinshasa qui manque d’ordre. C’est l’État qui commence à en perdre le sens.
Transformer les déchets en or
La solution n’exige pas de réinventer la roue. Elle exige surtout de cesser, à l’échelle de la RDC, de considérer le déchet comme la fin d’un cycle. Une partie importante de ce que nous appelons ordure est encore de la matière, donc encore de la valeur. Le plastique, le verre, le métal, le carton, certains appareils électroniques et une partie des déchets organiques peuvent être récupérés, triés, revendus, transformés ou réintroduits dans une chaîne productive. Le problème congolais ne devrait donc pas être formulé uniquement en termes de tonnes à enlever, mais aussi en termes de valeur à récupérer avant que ces tonnes ne deviennent une charge publique.
C’est précisément là que commence l’économie circulaire. Elle ne consiste pas à demander aux Congolais de devenir écologistes par vertu. Elle consiste à construire des incitations suffisamment intelligentes pour que certains déchets trouvent naturellement un acheteur, un collecteur, un transporteur et un transformateur. Dès qu’une bouteille, un kilo de métal ou un appareil usagé possède un prix identifiable, le comportement change. Le ménage n’a plus seulement intérêt à jeter. Le collecteur peut gagner sa vie. Le transporteur trouve une activité. Le recycleur sécurise une matière première. L’État réduit progressivement le volume qu’il doit financer pour collecter, transporter et éliminer.
Je ne me contente pas de défendre cette logique en théorie. Avec mes collaborateurs, nous construisons Lokota, une plateforme pensée pour faire apparaître ce marché encore fragmenté en RDC. Un citoyen peut y signaler les matières qu’il souhaite valoriser, un recycleur indiquer celles qu’il recherche, un transporteur intervenir lorsque la logistique devient le maillon manquant. Lokota ne prétend pas remplacer les infrastructures publiques ni construire à elle seule une politique nationale d’assainissement. Son principe est plus fondamental. Avant de mobiliser toujours plus de bras pour déplacer les déchets, il faut construire une économie dans laquelle une part croissante de ce que nous appelons déchets cesse d’en être.
Laisser Kinshasa mourir
Il faut pousser le raisonnement jusqu’au bout. Le problème de Kinshasa ne se limite plus à l’assainissement, à la circulation, aux marchés, aux inondations, à l’habitat ou à l’insécurité. Il tient aussi à notre obstination à croire qu’une ville profondément désarticulée peut continuer à absorber presque sans limite les fonctions politiques, administratives, démographiques et économiques du pays. Nous réparons les routes, curons les caniveaux, déplaçons les marchés, déguerpissons, reconstruisons, nettoyons, réglementons, puis recommençons ailleurs. À chaque fois, nous traitons une manifestation particulière d’un désordre plus vaste, sans remettre en cause l’architecture qui le reproduit.
La RDC devrait donc construire une nouvelle capitale politique et administrative, pensée dès l’origine pour le XXIe siècle. Urbanisation maîtrisée, mobilité structurée, infrastructures numériques intégrées, gestion foncière traçable, réseaux d’eau et d’énergie planifiés, assainissement conçu avant l’expansion urbaine, administration rationalisée et sécurité incorporée dès la conception. Kinshasa ne disparaîtrait pas. Elle pourrait demeurer la grande métropole économique, commerciale, culturelle et démographique du pays. Ce qui doit mourir, c’est l’idée qu’elle doit éternellement concentrer toutes les fonctions de l’État au seul motif qu’elle les a héritées.
Un tel projet ne relèverait ni du caprice monumental ni de la fuite en avant. Il pourrait devenir un puissant instrument de modernisation institutionnelle, permettant de repenser simultanément la localisation des administrations, les circuits de décision, les procédures numériques, les marchés publics, la sécurité foncière, la mobilité des fonctionnaires, la transparence des transactions et la relation entre le citoyen et l’État. Une architecture mieux conçue peut réduire les espaces où prospèrent la corruption, les détournements, l’arbitraire administratif et l’informalité. Nous avons trop souvent l’habitude de commencer par la queue. Dans de prochaines tribunes, je dévoilerai les jambes, les bras et la tête de cette proposition.
L’ambition doit être formulée sans détour. La RDC devrait faire de cette nouvelle capitale le laboratoire d’un nouvel urbanisme congolais, capable d’affranchir notre trajectoire des plans spatiaux hérités de la colonisation, de rompre avec plus d’un demi-siècle de passivité urbaine et de moderniser notre manière de concevoir la ville, l’État et le développement.
La réalité naît de l’imagination, et ce que l’on parvient à imaginer finit souvent par devenir possible. En RDC, lorsque nous invoquons la médiocrité au nom de « notre réalité », nous ne décrivons pas seulement nos contraintes. Nous révélons aussi les limites de notre imagination, ou plus exactement notre incapacité à nous imaginer meilleurs.
Pleure et pleure !
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe




















