Analyses

RDC – AFC/M23 : si Tshisekedi est le problème, rendez 2028 aux Congolais

Corneille Nangaa répète que son combat dépasse quelques territoires du Kivu et vise une transformation profonde de la République démocratique du Congo. L’AFC/M23 ne se présente plus seulement comme une rébellion portant des revendications sécuritaires dans l’Est. Son discours est devenu national, politique et explicitement dirigé contre le pouvoir de Félix Tshisekedi.

À mesure que 2028 approche, une question devient impossible à esquiver. Pourquoi la tenue, dans les délais constitutionnels, d’élections libres, crédibles et inclusives n’occupe-t-elle pas une place centrale dans les exigences de Corneille Nangaa et de l’AFC/M23 à Doha, pendant que le débat s’enlise dans les aboiements politiques et la comptabilité militaire des territoires gagnés, perdus ou repris, sans que l’on distingue clairement la finalité démocratique de cette confrontation ?

2028 ou le test démocratique de l’AFC/M23

Cette question n’absout en rien Kinshasa. Les élections contestées de 2023, les faiblesses de la CENI, les dérives de gouvernance et les inquiétudes autour d’une éventuelle modification de la Constitution méritent un examen sans complaisance. Elles rendent précisément l’échéance de 2028 plus décisive encore. Un mouvement qui affirme combattre un pouvoir qu’il juge illégitime devrait avoir intérêt à ce que les Congolais puissent lui retirer pacifiquement cette légitimité. Le bulletin de vote devrait être son meilleur allié, pas son concurrent.

La Constitution limite la présidence à deux mandats et Félix Tshisekedi exerce le second. Une sortie institutionnelle existe donc déjà. Elle porte une date, 2028. On devrait dès lors entendre Corneille Nangaa réclamer avec la même vigueur qu’il déploie contre Kinshasa une CENI réellement indépendante, un fichier électoral crédible, le retour des déplacés, le vote dans les territoires aujourd’hui occupés, la participation de toute l’opposition et l’impossibilité de toute manœuvre destinée à prolonger le pouvoir en place.

Le problème commence lorsque le langage de l’AFC/M23 dépasse cette exigence démocratique pour entrer dans celui de la révolution, de la refondation, de la libération nationale et du changement de système. À ce moment, le mouvement ne réclame plus seulement le droit de contester Tshisekedi. Il commence à s’arroger le droit de décider, par les armes, de l’architecture politique future de l’ensemble du Congo.

La distinction devient alors simple. Une armée peut conquérir une ville, contrôler une route, lever des taxes, imposer des décisions et administrer un territoire. Rien de cela ne transforme automatiquement la contrainte en légitimité. La force peut produire l’obéissance. Elle ne produit pas un mandat national. Une société moderne ne se gouverne pas durablement comme on tient une position militaire.

La question adressée à l’AFC/M23 tient donc en peu de mots. Cherche-t-il à rendre aux Congolais le droit de choisir leur gouvernement, ou revendique-t-il le droit de choisir ce gouvernement à leur place ?

On ne libère pas un peuple en décidant à sa place

Être contre Tshisekedi ne signifie pas être pour l’AFC/M23. Refuser une révision constitutionnelle ne signifie pas accepter une révolution armée. Vouloir une meilleure gouvernance ne donne pas à une organisation militaire le droit de transformer son contrôle territorial en mandat national. La souveraineté ne se déduit ni d’une conquête ni d’un mécontentement. Elle se reçoit des citoyens.

Cette exigence devient plus sévère encore parce que l’AFC/M23 dispose déjà de territoires où il pourrait démontrer la supériorité de l’ordre qu’il prétend vouloir étendre au reste du pays. Goma et les zones qu’il administre devraient être sa preuve. Où sont la meilleure administration, la sécurité des échanges, la baisse des prélèvements arbitraires, la relance de l’activité, l’amélioration des services publics et la confiance retrouvée des acteurs économiques ? Pour l’instant, le mouvement peine à transformer son contrôle territorial en argument économique convaincant. Un territoire conquis peut devenir un laboratoire. Il n’est pas encore devenu une vitrine.

Toute guerre finit pourtant par produire sa propre économie politique. Elle redistribue les routes, les taxes, les minerais, les marchés, les emplois administratifs et les positions d’autorité. Des intérêts se forment autour du nouvel ordre. Une rébellion peut commencer par dénoncer les rentes du pouvoir central et finir par organiser ses propres rentes territoriales. C’est précisément pourquoi une ville contrôlée ne vaut pas un mandat populaire et qu’une ligne de front ne constitue pas une circonscription électorale.

Le problème dépasse donc la violence. Il tient à la substitution de souveraineté qu’elle produit. Le fusil permet d’occuper un territoire, d’y installer des autorités et d’y prélever des ressources sans avoir à démontrer que ceux au nom desquels on combat souhaitent réellement être gouvernés par ceux qui le contrôlent. Une organisation armée peut ainsi cesser de combattre seulement un gouvernement et commencer à décider pour des citoyens qui ne l’ont jamais choisie.

Mettez 2028 sur la table

Le test politique devrait désormais être simple. Toute négociation sérieuse à Doha devrait placer 2028 au centre de la table avec quelques exigences non négociables, le respect du calendrier constitutionnel, le refus de toute prolongation présidentielle obtenue par manipulation des règles, une CENI crédible, le retour des déplacés, la possibilité de voter dans les territoires aujourd’hui occupés, un accès équitable de toutes les forces politiques au processus électoral et l’engagement de tous à accepter le verdict des urnes.

Une telle position aurait une force politique considérable parce qu’elle déplacerait le débat de la personne de Tshisekedi vers le droit des Congolais à choisir librement l’après-Tshisekedi. Elle priverait Kinshasa de la possibilité d’utiliser indéfiniment la guerre pour justifier un glissement électoral et obligerait en même temps l’AFC/M23 à préciser s’il veut corriger un ordre politique défaillant ou conquérir par la force un pouvoir que personne ne lui a confié.

2028 possède également une valeur économique. Une succession institutionnelle crédible offrirait à la RDC ce que des décennies d’instabilité ont continuellement détruit, la prévisibilité. Lorsqu’un pays ne sait jamais si la prochaine transition passera par les urnes, un arrangement entre dirigeants ou une nouvelle confrontation armée, l’incertitude devient une taxe invisible sur toute l’économie. Le capital devient plus cher, les horizons d’investissement raccourcissent et la proximité avec le pouvoir finit par compter davantage que la productivité.

Cette exigence vaut aussi pour Félix Tshisekedi. La guerre ne peut devenir le prétexte permettant de suspendre la démocratie qu’elle prétend défendre. Les territoires occupés compliquent l’organisation d’un scrutin national, mais cette difficulté doit produire dès maintenant une stratégie électorale, pas demain une excuse pour reporter l’échéance.

2028 permet donc de réunir trois impératifs que le débat congolais traite trop souvent séparément, empêcher Kinshasa de confisquer la succession, empêcher l’AFC/M23 de la conquérir par les armes et rendre aux Congolais le droit de décider eux-mêmes de la direction future de leur pays.

Nangaa face à sa propre contradiction

Cette exigence devient encore plus difficile à contourner lorsqu’elle concerne Corneille Nangaa lui-même. Ancien président de la CENI, il affirme publiquement, sans embarras apparent, qu’un arrangement politique entre Félix Tshisekedi et Joseph Kabila avait accompagné la transmission du pouvoir après la présidentielle de 2018 et dit avoir participé à la rédaction de cet accord. Son propre récit suggère donc qu’au moment où il dirigeait l’institution chargée de consacrer le choix des électeurs, le destin présidentiel du pays pouvait aussi se décider dans un cercle extrêmement restreint dont il faisait lui-même partie. 2028 devient dès lors pour lui une épreuve personnelle de cohérence politique.

Nangaa sait mieux que beaucoup ce qui arrive lorsque la vérité électorale devient secondaire face aux arrangements entre quelques individus. Cette expérience devrait précisément le conduire à défendre une échéance où aucun Kabila, aucun Tshisekedi, aucun Nangaa ne puisse décider à la place des électeurs. Après avoir lui-même raconté une succession façonnée entre dirigeants, il ne peut proposer aujourd’hui une autre méthode où des hommes et des femmes armés s’accorderaient le droit de définir l’avenir national. La forme change. Le vice institutionnel reste le même.

La réponse à une mauvaise élection devrait être une meilleure élection. La réponse à une souveraineté confisquée ne peut devenir une nouvelle confiscation protégée cette fois par les armes. L’AFC/M23 doit donc répondre à une question simple. Combat-il pour rendre aux Congolais le droit de choisir l’après-Tshisekedi, ou parce que Nangaa estime déjà savoir quel avenir ils doivent accepter ?

La première position conduit naturellement à 2028. La seconde révélerait une ambition beaucoup plus préoccupante, remplacer la préférence politique des Congolais par la volonté d’un individu, lui, encore. La RDC n’aurait alors pas résolu son problème de pouvoir. Elle aurait seulement changé l’homme qui prétend décider à la place du peuple.

Pleure et pleure !

Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe

roi makoko

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