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Sigmund Freud publia L’Interprétation des rêves à la fin de l’année 1899. Cet ouvrage revêt une importance capitale parmi ses écrits, étant considéré comme le texte fondateur de la psychanalyse. Selon Freud lui-même, ce livre renferme « la plus précieuse de toutes les découvertes qu’il m’a été donné de faire ».
Lorsque j’ai commencé à m’intéresser à la psychanalyse, la collection Freud de Pelican a été une véritable mine d’or. Lancée en 1973, cette première édition de poche en anglais des œuvres majeures de Freud était destinée à un large public. Ses couvertures colorées ont égayé les étagères de nombreux étudiants.
Les psychanalystes et les bibliothèques n’ont plus le même prestige auprès des étudiants, et le lecteur lambda a d’autres priorités. Mais la traduction de Joyce Crick, parue en 1999 dans la collection Oxford World Classics, consacre désormais l’ouvrage comme un chef-d’œuvre littéraire – et il le mérite amplement.
Bien qu’il s’agisse d’un traité sur les rêves, l’ouvrage de Freud a introduit une nouvelle conception de l’esprit qui a marqué le XXe siècle. Si l’influence de la psychanalyse a diminué dans le monde anglophone, ses idées continuent de façonner notre compréhension de la santé mentale, de la thérapie et de la nature humaine elle-même.
« Lorsque j’ai commencé à m’intéresser à la psychanalyse, la bibliothèque Freud de Pelican a été une véritable mine d’or. » Inestimable
Théories des rêves et « étrangeté psychique »
Freud ouvre son ouvrage par un long exposé des théories du rêve, des Grecs anciens aux psychologues et philosophes plus récents. Ces théories s’interrogent sur le lien entre les rêves et les expériences de la veille, sur leur réaction aux stimuli qui nous affectent – extérieurs et intérieurs – pendant notre sommeil, et sur les raisons pour lesquelles nous avons tant de mal à nous en souvenir au réveil.
Ces premières théories sur les rêves proposaient des points de vue divergents sur la fonction du rêve et les capacités du cerveau pendant le sommeil. Certains considéraient les rêves comme des œuvres de l’imagination créatrice et de la prophétie, tandis que d’autres les attribuaient à un esprit affaibli.
Pour Freud, ce qui est fondamental dans les rêves, c’est leur « étrangeté psychique ». Ils semblent se dérouler dans un lieu différent de celui de la conscience éveillée : dans un autre théâtre, et non simplement sous une lumière plus tamisée.
Outre leur caractère énigmatique, Freud souligne que les rêves sont dépourvus de sens et de logique.
Le rêve est incohérent, il unit sans scrupules les contradictions les plus grossières, permet les impossibilités, met de côté le savoir qui nous influence au quotidien et nous expose comme éthiquement et moralement obtus.
Malgré leur apparente incohérence, il ne faut pas dénier aux rêves « la dignité d’être un processus psychique ». Ils sont des produits significatifs d’un processus mental complexe, et non la simple agitation somatique du sommeil. « La folie du rêve n’est peut-être pas dénuée de méthode », écrit Freud.
Interprétation des rêves et réalisation des souhaits
Si les rêves sont conçus intelligemment, il devrait être possible de les décoder. Contrairement à une idée reçue et à la popularité persistante des dictionnaires des rêves , Freud soutient que cela devrait se faire sans recourir à un ensemble de symboles fixes.
Une vieille chanson ironise en disant qu’« un objet est un symbole phallique s’il est plus long que large », mais Freud soutenait que les rêves ne peuvent être compris qu’en explorant les associations personnelles que le rêveur fait à leur contenu. Ces associations permettent de situer le rêve dans une « chaîne psychique » porteuse de sens autobiographique.
Freud soutenait qu’un désir se trouve toujours au cœur, ou « nombril », du rêve, et que ce dernier représente la réalisation de ce désir. Dans le premier rêve qu’il analysa, mettant en scène Irma, une ancienne patiente, le désir sous-jacent était celui de Freud d’être exonéré de toute responsabilité quant à sa maladie.
Parfois, le désir assouvi est évident : les personnes affamées rêvent de nourriture. D’autres fois, il est dissimulé par un processus que Freud nomme « distorsion du rêve » et qu’il compare à la censure politique. Le « contenu manifeste » du rêve, c’est-à-dire les éléments vécus par le rêveur, doit être distingué du « contenu latent », le désir caché qu’il exprime.
Distorsion des rêves et souhaits répréhensibles
Cette formulation soulève plusieurs questions. Pourquoi certains désirs doivent-ils être dissimulés, par exemple ? Freud répondait que certains désirs sont insupportables pour la personne et la réveilleraient s’ils étaient exprimés directement. Les rêves veillent sur le sommeil en satisfaisant ces désirs refoulés ou étouffés sous une forme camouflée et hallucinatoire que le cerveau tolère.
Qui le censeur cherche-t-il précisément à dissimuler, si la personne surveillée est la même que celle qui surveille ? Freud proposait ici l’existence de deux systèmes ou instances distincts au sein de l’esprit : l’un incitant à la réalisation du désir, l’autre s’y opposant.
Cette résistance s’étend à la vie éveillée. Nous avons tendance à oublier nos rêves non pas parce qu’ils sont fragmentaires ou insaisissables, soutenait Freud, mais parce que nous voulons en enterrer le message.
Comment s’opère ce déguisement ? Freud faisait ici référence à ce qu’il appelait le « travail du rêve ». Le contenu latent d’un rêve se transforme en rêve manifeste vécu par la condensation de multiples éléments oniriques en un seul, et par la substitution d’éléments, comme lorsqu’un sentiment latent envers une personne est représenté comme étant dirigé vers une autre. Les pensées oniriques sont également camouflées en étant représentées sous forme d’images visuelles ou auditives. Ces transformations expliquent pourquoi les rêves semblent étranges et énigmatiques.
Freud, le Sherlock Holmes de la psychologie
Pour Freud, interpréter les rêves revient à résoudre une énigme : il compare cela au déchiffrement de hiéroglyphes ou d’un rébus . Les nombreux exemples de son ouvrage témoignent de sa ténacité et de son ingéniosité à démasquer les désirs cachés.
Il affectionne particulièrement de retracer des associations et des allusions verbales complexes. À une occasion, le nom d’une femme ( Pélagie ) est lié dans une chaîne d’associations au plagiat , à la classe des plagiostomes (une classe de requins et de raies), puis à la vessie natatoire des poissons .
Ces interprétations peuvent être perçues comme les intuitions virtuoses d’un Sherlock Holmes de la psychologie. Cependant, le lecteur sceptique s’inquiétera de savoir si une personne dotée de la dextérité verbale et intellectuelle de Freud puisse trouver du sens là où il n’y en a pas. Ce type d’analyse des rêves s’affranchit des règles de preuve. Elle s’apparente davantage à une joute oratoire autour d’une tache d’encre qu’à la résolution d’une énigme.
Les critiques de la psychanalyse ont souligné ce manque de rigueur interprétative et l’impossibilité de savoir avec certitude si une interprétation est valide. Face aux défis d’une interprétation fiable, les analystes de rêves ont besoin d’une prudence et d’une humilité qui faisaient défaut à Freud.
Mais les théories convaincantes ne reposent pas sur l’humilité. Vers la fin de son ouvrage, Freud développe ses découvertes pour formuler des affirmations plus générales. Les rêves démontrent l’existence de l’inconscient en tant que système mental, qui constitue « la véritable réalité de la psyché ». Pour une compréhension authentique de l’esprit, il nous faut « cesser de surestimer le rôle de la conscience ».
Héritage : de l’inconscient à Œdipe
L’Interprétation des rêves est souvent considérée comme l’œuvre majeure de Freud. Premier ouvrage véritablement psychanalytique qu’il ait publié seul, il introduit plusieurs idées qui deviendront fondamentales pour le mouvement.
Ces concepts incluent le préconscient (contenu mental susceptible d’être rendu conscient) et l’inconscient (contenu bloqué à la conscience) en tant que « systèmes » psychologiques distincts. On peut citer le complexe d’Œdipe : une étape supposée du développement psychosexuel du garçon où il se perçoit comme un rival amoureux de son père pour l’affection de sa mère.
Il y a ensuite la séparation entre contenu manifeste et latent, et la distinction entre pensée processuelle primaire et secondaire (la première étant un mode de pensée onirique qui ignore les lois de la logique, du temps et de l’espace ; la seconde un mode cohérent et linéaire prisé des correcteurs de dissertations). Ces concepts apparaissent tous ici pour la première fois.
L’idée que les phénomènes psychologiques puissent être interprétés comme des manifestations déguisées de désirs se retrouve également dans les ouvrages ultérieurs de Freud consacrés aux parapraxies (ou « lapsus freudiens ») et aux blagues. Toutefois, les rêves demeurent la voie royale vers l’inconscient, tandis que ces phénomènes ne sont que des voies secondaires.
Associée à ses travaux antérieurs sur l’hystérie , qui examinaient le rôle des traumatismes et des souvenirs refoulés, cette série de livres a jeté les bases d’un mouvement qui allait devenir immensément influent au XXe siècle, tant en psychologie et en psychiatrie que dans la culture en général.
Science des rêves
L’influence de cet ouvrage sur l’étude des rêves est moins évidente. Dans Au-delà du principe de plaisir , publié en 1920, Freud reconnaissait que certains rêves n’étaient pas, en réalité, l’accomplissement de désirs. Les rêves répétitifs qui réveillaient en sueur les soldats de la Première Guerre mondiale n’exprimaient pas un souhait et ne servaient manifestement pas de gardiens du sommeil.
Freud suggérait qu’une autre dynamique était à l’œuvre : une compulsion de répétition. Cette compulsion pouvait se manifester de diverses manières, mais dans les rêves traumatiques, elle représentait une tentative de maîtriser des expériences bouleversantes. Les rêves qui rejouent des scènes de champ de bataille révèlent des horreurs non digérées, plutôt que des désirs dissimulés.
La théorie de la réalisation des désirs est aujourd’hui largement remise en question par les spécialistes du rêve, notamment grâce aux progrès des neurosciences. En 1953, on a découvert que le rêve accompagne le sommeil paradoxal (REM), une phase du sommeil nouvellement identifiée et dotée d’une neurophysiologie distincte. Cette découverte a ouvert de nouvelles perspectives à la théorie de Freud.
En 1977, les psychiatres Allan Hobson et Robert McCarley ont avancé l’hypothèse que, durant le sommeil paradoxal , le tronc cérébral émet des impulsions électriques vers le haut, comparables à un feu d’artifice. Le cerveau antérieur tente alors de donner un sens narratif à ces impulsions plus ou moins aléatoires. Comme elles sont déconnectées les unes des autres, ce récit manque généralement de cohérence.
Ce que les neurosciences nous apprennent sur les rêves n’est pas encore totalement établi , et les théories de Hobson et McCarley ont été remises en question et actualisées. Toutefois, les neurosciences du sommeil ne confirment pas l’idée que la plupart des rêves seraient des manifestations déguisées de désirs.
Pourtant, plus personne ne prétend aujourd’hui que les rêves sont dénués de sens ou qu’ils ne nous apprennent rien sur le rêveur. C’est à Freud que nous devons d’avoir compris que même les expériences éphémères ont une signification.
Nick Haslam
Professeur de psychologie, Université de Melbourne
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