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La différence fondamentale est la suivante : Freddy Matungulu cherche à déterminer quel taux de change permettrait à l’économie congolaise de fonctionner correctement. Jo M. Sekimonyo cherche à comprendre pourquoi l’organisation monétaire et financière congolaise ne permet pas à cette économie de développer ses capacités productives, quel que soit le taux de change.
Ce n’est pas simplement une divergence sur l’appréciation ou la dépréciation du franc congolais. C’est une différence de conception de la monnaie, du rôle de la Banque centrale, du financement de l’économie et de la nature même du développement.
L’article de Matungulu du 9 octobre 2026 et celui de Sekimonyo publié le même jour, intitulé RDC : La BCC stabilise-t-elle la monnaie ou finance-t-elle l’immobilisme économique ?, rendent cette divergence particulièrement visible.
Deux écoles de pensée économique
Matungulu s’inscrit principalement dans une approche macroéconomique conventionnelle, attentive aux prix relatifs, aux équilibres extérieurs, à la discipline budgétaire et à la compétitivité.
Son raisonnement suit une logique identifiable. Un franc artificiellement fort rend les importations relativement moins chères et pénalise certains producteurs nationaux. Un franc trop faible alimente l’inflation importée et réduit le pouvoir d’achat. La politique économique doit donc éviter ces deux déséquilibres et préserver un taux de change compatible avec les fondamentaux de l’économie.
Sekimonyo adopte une approche hétérodoxe d’économie politique. Dans son cadre de Monetary Architecture, le problème central ne réside pas simplement dans les prix monétaires, mais dans les institutions, les relations de financement et les mécanismes par lesquels les ressources deviennent, ou ne deviennent pas, des capacités économiques.
Son raisonnement part d’une autre observation. Une monnaie peut être stable, les réserves de change peuvent augmenter et les banques peuvent disposer de liquidités, sans que les entreprises accèdent davantage au crédit productif, sans que l’emploi progresse significativement et sans que la production nationale se diversifie.
Matungulu analyse les conditions monétaires favorables à la compétitivité. Sekimonyo examine les conditions institutionnelles qui rendent la production, l’investissement et l’accumulation possibles.
Ces deux approches peuvent se compléter, mais elles ne conduisent ni à la même hiérarchie des priorités ni nécessairement aux mêmes politiques publiques.
Les principales divergences de politique économique
| Dimension | Freddy Matungulu | Jo M. Sekimonyo |
| Taux de change | Préserver un taux compatible avec les fondamentaux économiques | Ne pas confondre le prix de la devise avec la capacité productive |
| Financement monétaire | Faire respecter strictement l’interdiction du financement monétaire des déficits | Examiner les possibilités de création et d’orientation monétaires en fonction des capacités réelles d’absorption |
| Banque centrale | Stabiliser les prix, gérer les réserves, assurer le bon fonctionnement du marché des changes | Participer à la construction d’une architecture financière favorable au développement |
| Système bancaire | Améliorer le fonctionnement du marché interbancaire des devises | Transformer les mécanismes d’allocation du crédit, sa durée, son coût et son accessibilité |
| Industrialisation | Éviter qu’une monnaie surévaluée ne pénalise la production locale | Construire les capacités de financement, de production, de coordination et d’accumulation nationale |
| Critère de réussite | Stabilité macroéconomique et compétitivité soutenant la diversification | Transformation effective des capacités économiques et amélioration des conditions matérielles |
Le désaccord le plus important concerne la création monétaire
Matungulu affirme que la politique économique doit respecter rigoureusement l’interdiction du financement monétaire des déficits publics. Cette position relève d’une tradition dans laquelle la création monétaire au profit du Trésor est considérée comme particulièrement dangereuse dans les économies institutionnellement fragiles. Son raisonnement est compréhensible au regard de l’histoire inflationniste congolaise.
Sekimonyo distingue davantage la création monétaire de ses effets économiques. Dans son cadre théorique, une expansion monétaire n’est ni automatiquement inflationniste ni automatiquement favorable au développement. Son résultat dépend de la composition des dépenses, de leur transmission à l’économie, des ressources disponibles, des capacités productives et des contraintes extérieures. Cette distinction ne revient donc pas à défendre l’impression illimitée de monnaie.
La différence porte sur le statut intellectuel de la discipline monétaire. Chez Matungulu, elle constitue un principe central de crédibilité et de stabilité. Chez Sekimonyo, elle doit être appréciée à travers les mécanismes institutionnels qui déterminent l’usage et les effets de la capacité monétaire.
La chikuangue chinoise révèle aussi la limite du raisonnement de Matungulu
L’exemple de la chikuangue fabriquée en Chine est intéressant. Matungulu imagine une situation dans laquelle la surévaluation du franc congolais rendrait un produit chinois moins cher qu’un produit similaire fabriqué au Kongo Central.
Le mécanisme économique est parfaitement plausible. Une appréciation réelle excessive peut désavantager les producteurs nationaux relativement à leurs concurrents étrangers.
Mais son illustration ne démontre pas que le taux de change constitue l’obstacle principal à la production congolaise.
Prenons la productrice de Kisantu. Supposons qu’elle manque d’électricité, dispose d’un équipement rudimentaire, emprunte à un coût prohibitif et supporte des frais de transport considérables. Face à elle, un producteur chinois bénéficie d’une électricité relativement fiable, d’une mécanisation performante, de fournisseurs intégrés et de possibilités de financement autrement avantageuses.
Même si le franc congolais se déprécie, ces désavantages ne disparaissent pas. Au contraire, la dépréciation peut renchérir le carburant, les équipements, les emballages et les intrants importés nécessaires à la production congolaise.
La dépréciation peut améliorer la compétitivité-prix sans améliorer suffisamment la compétitivité productive.
C’est précisément ici que la pensée de Sekimonyo apporte une dimension supplémentaire. La productrice de Kisantu ne manque pas simplement d’un taux de change favorable. Elle manque peut-être des moyens financiers, techniques, institutionnels et commerciaux lui permettant de transformer son activité en une entreprise suffisamment productive pour concurrencer les importations.
Le problème ne se résume donc pas à savoir combien vaut le franc face au yuan ou au dollar. Il faut comprendre pourquoi les capacités de production, de financement, de transformation et de distribution sont aussi inégalement développées.
Le raisonnement de Matungulu n’est pas faux. Il est incomplet pour expliquer, à lui seul, la faiblesse industrielle de la RDC.
Les chiffres révèlent une autre faiblesse dans l’analyse de Matungulu
Matungulu insiste sur les déficits du compte courant et sur les importations qui menaceraient la production nationale. Mais il faut distinguer le solde commercial des biens du solde du compte courant.
Selon les tableaux du FMI, la RDC a enregistré des soldes commerciaux de marchandises positifs sur plusieurs années, essentiellement grâce aux exportations minières, tout en affichant des déficits courants. Les déficits des services et des revenus primaires contribuent à expliquer cette différence.
Cette distinction change l’interprétation de la dépendance extérieure.
La RDC peut exporter davantage de minerais qu’elle n’importe de marchandises en valeur, tout en demeurant incapable de produire une proportion considérable des biens manufacturés et des services dont elle a besoin.
Dans une perspective proche de Sekimonyo, la question ne serait pas seulement de réduire les importations par un taux de change plus compétitif. Elle serait aussi d’examiner les circuits par lesquels les revenus des exportations minières sont distribués, transférés, réinvestis ou dissociés du reste de l’économie.
Le problème est celui de la faible intégration entre la richesse exportée et les possibilités de production nationale.
Le raisonnement de Matungulu serait donc renforcé par une analyse explicite du taux de change réel effectif, de la balance commerciale non minière, de la productivité sectorielle et de la structure des coûts. Sans ces éléments, il est difficile d’établir dans quelle mesure la faiblesse de la production locale résulte d’une surévaluation monétaire plutôt que d’autres contraintes.
Il existe néanmoins un appui empirique à sa préoccupation. Le FMI avait signalé une modeste surévaluation du franc dans son évaluation du secteur extérieur de 2024 et estimé que l’appréciation observée en octobre 2025 pouvait l’avoir accentuée. Cela rend son avertissement pertinent, sans démontrer que le franc était excessivement fort au 9 octobre 2026.
La grande différence se trouve dans la conception du système bancaire
C’est probablement le point où la contribution propre de Sekimonyo est la plus visible.
Dans sa tribune du 9 octobre 2026, il examine notamment la dollarisation du crédit, l’exposition des banques à l’État, l’insuffisance des financements longs et les contraintes d’accès des entreprises au crédit.
Il propose d’évaluer les instruments monétaires de la BCC à travers la destination sectorielle des financements, leur maturité, leur coût réel, leur répartition géographique et leur accessibilité.
Cette démarche dépasse le fonctionnement du marché des changes. Elle interroge les conditions qui orientent effectivement les décisions des établissements financiers.
Dans le vocabulaire de sa Monetary Architecture, les institutions ne sont pas de simples intermédiaires neutres. Elles influencent la façon dont les ressources financières sont allouées, transmises et absorbées par l’économie.
Pour la RDC, cela conduit à examiner les mécanismes de financiarisation subordonnée, la dépendance aux devises étrangères, la faiblesse des circuits domestiques de financement et la fragmentation institutionnelle. Il convient de les distinguer de son Endogenous Financialization Trap, conçu principalement pour des économies financièrement développées disposant d’une souveraineté monétaire beaucoup plus importante.
Matungulu pourrait accepter nombre de ces constats. Son article reconnaît explicitement les déficits institutionnels, les infrastructures insuffisantes et la nécessité de développer la production. La différence réside surtout dans le degré d’approfondissement du problème financier et la priorité accordée à sa transformation.
Une nuance sur Sekimonyo lui-même
Il faut également reconnaître une tension intéressante dans ses propres écrits. En août 2025, Sekimonyo avait exploré de manière provocatrice l’hypothèse de supprimer le franc congolais et de démanteler la Banque centrale, en envisageant une dollarisation intégrale. Dans le même texte, il défendait une autre option, conserver la BCC à condition d’en transformer fondamentalement le rôle économique.
Ses interventions plus récentes mettent davantage l’accent sur cette seconde orientation. Cela montre que sa réflexion n’est pas simplement une défense inconditionnelle de la souveraineté monétaire nationale, mais une interrogation sur l’utilité et l’architecture des institutions existantes.
Qui apporte l’analyse la plus convaincante ?
Il faut distinguer deux problèmes.
Pour comprendre les risques d’une surévaluation ou d’une dépréciation excessive du franc congolais, Matungulu fournit l’analyse la plus directement consacrée à cette question. Son raisonnement sur les prix relatifs, l’inflation importée et les risques d’ajustement est économiquement solide. Ses recommandations sur les réserves, la transparence du marché des changes et la prudence budgétaire ont une utilité incontestable.
Pour comprendre pourquoi plusieurs décennies de stabilisation monétaire n’ont pas suffi à transformer profondément l’économie congolaise, Sekimonyo propose un cadre analytique plus large. Il ne traite pas seulement des déséquilibres que les autorités doivent corriger, mais des mécanismes institutionnels susceptibles de les reproduire.
Cette portée théorique ne prouve cependant pas, à elle seule, la supériorité empirique de toutes ses prescriptions. Une réforme financière doit démontrer comment elle mobilisera les ressources, gérera les risques, renforcera le financement productif et évitera les déséquilibres inflationnistes ou extérieurs.
De même, la stabilité défendue par Matungulu ne démontre pas automatiquement que les mécanismes de financement existants permettent une industrialisation durable.
L’enjeu pour la RDC serait d’articuler les deux niveaux, sans supposer que le respect des équilibres monétaires engendre spontanément les institutions du développement.
Conclusion
La divergence peut finalement être formulée très simplement.
Matungulu se préoccupe des conséquences d’un franc trop fort ou trop faible sur la capacité des Congolais à produire et à consommer.
Sekimonyo s’interroge sur les raisons pour lesquelles les Congolais ne disposent pas encore, à une échelle suffisante, des moyens financiers et productifs nécessaires pour créer, développer et conserver davantage de valeur économique.
Le premier travaille principalement sur les conditions de compétitivité d’une structure économique donnée, tout en reconnaissant la nécessité de la diversifier. Le second cherche à expliquer les mécanismes qui empêchent cette structure de se transformer.
La question de Matungulu est celle du prix auquel la chikuangue congolaise peut concurrencer la chikuangue chinoise. Celle de Sekimonyo est celle de l’organisation économique qui permettrait à la productrice congolaise de devenir une véritable concurrente industrielle, avec ou sans avantage de change.
C’est là que se situe leur différence intellectuelle la plus profonde.
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