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RDC : Joseph Kabila, le procès du régime Tshisekedi et les contradictions d’un ancien pouvoir

Le discours prononcé par Joseph Kabila ce 9 octobre 2026 dépasse la dénonciation habituelle d’un gouvernement par un ancien chef d’État. Après dix-huit années à la présidence de la République démocratique du Congo, Kabila revient sur la scène politique avec un réquisitoire contre la gouvernance de Félix Tshisekedi, accusé d’avoir compromis les acquis institutionnels, économiques et sécuritaires de son prédécesseur.

L’ancien président dénonce l’endettement public, la guerre dans l’Est, les orientations diplomatiques du gouvernement, les accords relatifs aux ressources minières et les perspectives de modification constitutionnelle. Son intervention cherche également à inscrire ces critiques dans un récit historique où la RDC de janvier 2019 apparaît comme un pays dont les fondations auraient été progressivement fragilisées par les décisions de son successeur.

Cette lecture mérite un examen qui ne se limite ni aux accusations formulées ni au passé politique de leur auteur. Plusieurs difficultés évoquées par Kabila correspondent à des problèmes documentés, mais leur interprétation exige de distinguer les responsabilités héritées des décisions prises depuis 2019. L’ancien président possède une connaissance directe des institutions qu’il critique, ayant lui-même contribué à leur organisation pendant près de deux décennies. Son discours offre ainsi une occasion d’examiner les performances des deux administrations, mais également les mécanismes politiques et économiques qui ont traversé leurs mandats respectifs.

La bataille pour le récit historique de la RDC

Joseph Kabila construit une partie de son argumentation autour de trois moments de l’histoire congolaise, son accession au pouvoir en 2001, son départ en janvier 2019 et la situation nationale d’octobre 2026. Cette périodisation lui permet de mettre en avant la réunification du pays, la stabilisation institutionnelle et les progrès économiques réalisés pendant sa présidence, avant d’attribuer au gouvernement Tshisekedi une dégradation de ces acquis. La fin officielle de la deuxième guerre du Congo, l’adoption de la Constitution de 2006 et le rétablissement de certains équilibres macroéconomiques constituent des évolutions historiques importantes. Leur reconnaissance ne suffit cependant pas à établir que les institutions transmises en 2019 disposaient de la solidité nécessaire pour résister aux rivalités politiques, aux conflits territoriaux et aux changements d’alliances.

Le bilan de cette période comprend également la persistance des violences dans l’Est, les difficultés de gouvernance des entreprises publiques, les contestations électorales et les tensions institutionnelles provoquées par le prolongement du mandat présidentiel après 2016. Ces éléments compliquent la présentation d’une stabilité nationale largement accomplie avant l’alternance. Une administration peut maintenir l’ordre politique pendant plusieurs années grâce à des compromis entre responsables influents sans construire des institutions capables de fonctionner indépendamment de ces arrangements.

La transition de 2019 a modifié les détenteurs du pouvoir, mais plusieurs structures administratives, pratiques politiques et dépendances économiques ont survécu à cette succession. Le bilan de Tshisekedi doit être évalué à partir de ses propres décisions, sans effacer les conditions institutionnelles dans lesquelles il a commencé à gouverner.

La dette publique et la sélection des indicateurs économiques

L’endettement occupe une place importante dans les critiques formulées par Kabila. L’ancien président rappelle avoir laissé une RDC largement soulagée du poids de sa dette extérieure, avant de dénoncer l’accumulation de nouvelles obligations financières sous Tshisekedi.

La RDC avait effectivement bénéficié en 2010 d’un allégement majeur dans le cadre de l’initiative internationale en faveur des pays pauvres très endettés. Cette opération avait réduit considérablement certaines obligations héritées et amélioré la situation financière de l’État. Elle ne résultait cependant pas exclusivement des performances de l’administration congolaise, puisqu’elle dépendait également des décisions des créanciers internationaux et des mécanismes multilatéraux d’annulation. L’effacement d’une dette ne correspond pas à une augmentation équivalente des capacités productives, pas plus qu’il ne garantit que les recettes publiques permettront de financer durablement les services collectifs.

La comparaison entre les deux présidences exige également de distinguer le montant nominal de la dette de son poids économique. Une augmentation de l’encours peut correspondre à une détérioration de la situation budgétaire, mais son interprétation dépend des revenus publics, de la croissance, des conditions d’emprunt et de l’utilisation des ressources mobilisées. Les investissements financés par la dette peuvent améliorer les infrastructures et élargir les capacités futures de production, tandis que des emprunts destinés à couvrir des dépenses récurrentes peuvent accroître les contraintes financières sans produire d’actifs durables. Kabila aurait davantage renforcé son argumentation en comparant les capacités fiscales, les investissements réalisés et le service de la dette au cours des deux périodes.

La critique de l’endettement devient économiquement substantielle lorsqu’elle établit ce que les emprunts ont permis de construire, les revenus qu’ils peuvent générer et les obligations que l’État devra honorer.

La guerre dans l’Est et les responsabilités politiques

La guerre dans l’Est constitue l’un des passages les plus sensibles de l’allocution. Kabila critique la conduite des opérations militaires, l’absence de perspective de victoire et les rapports entretenus par les autorités avec certains groupes armés, notamment les FDLR et les Wazalendo. Ces accusations s’inscrivent dans une situation sécuritaire où les forces gouvernementales, les mouvements rebelles et les États voisins interviennent selon des modalités différentes. Les rapports des experts des Nations unies ont documenté des collaborations entre des éléments des forces congolaises et les FDLR, mais également l’implication des forces rwandaises dans les offensives de l’AFC/M23. Une analyse des responsabilités militaires ne peut négliger aucune de ces dimensions. Les décisions de Kinshasa doivent être examinées, tout comme les soutiens extérieurs aux groupes armés et les dispositifs de contrôle territorial établis dans les zones occupées.

La situation personnelle de Kabila intervient également dans l’appréciation politique de son discours. Les autorités américaines ont annoncé en avril 2026 des sanctions à son encontre, en invoquant son soutien présumé à l’AFC/M23. Ces accusations doivent être distinguées des responsabilités pénales définitivement établies, mais elles placent ses relations avec les acteurs du conflit au centre de l’analyse. Sa dénonciation des alliances militaires du gouvernement contraste avec la place relativement limitée accordée dans son intervention aux responsabilités de l’AFC/M23 et du Rwanda.

Les enjeux dépassent les positions des deux anciens alliés politiques. Le contrôle des territoires de l’Est détermine aussi l’accès aux ressources minières, aux postes frontaliers, aux recettes commerciales et aux circuits d’approvisionnement. La guerre possède une dimension économique qui peut alimenter les capacités des groupes armés et compliquer les efforts de pacification, indépendamment des déclarations publiques des différents protagonistes.

La Constitution et la compétition pour les règles du pouvoir

Les critiques de Kabila concernant une éventuelle modification constitutionnelle s’inscrivent dans les tensions entourant les limites du pouvoir présidentiel. Il présente les initiatives relatives au référendum et à la révision de la Constitution comme des instruments susceptibles de favoriser la concentration du pouvoir. Une telle interprétation appelle l’examen précis des dispositions qui pourraient être modifiées et des procédures envisagées.

La Constitution de 2006 organise les institutions de la République et encadre notamment la durée du mandat présidentiel, avec des protections particulières concernant le nombre et la durée de ces mandats. Toute tentative de transformation de ces garanties aurait des conséquences importantes sur les conditions de compétition politique et sur la prévisibilité des règles institutionnelles.

L’expérience de la présidence Kabila donne une portée historique particulière à cette critique. Le report des élections et son maintien au pouvoir après l’expiration de son second mandat avaient provoqué une crise politique majeure entre 2016 et 2019. Cette expérience ne retire aucune pertinence aux interrogations actuelles sur une réforme constitutionnelle, mais elle oblige à appliquer les mêmes exigences institutionnelles aux administrations successives. La stabilité politique ne dépend pas seulement de la continuité d’un gouvernement, mais également de la possibilité d’organiser sa succession dans des conditions prévisibles. Pour les entreprises et les investisseurs, ces garanties interviennent dans l’appréciation des risques liés aux contrats, aux concessions et aux engagements à long terme.

La concentration du pouvoir peut permettre des décisions rapides, mais elle augmente également la dépendance des activités économiques envers les préférences et les changements de dirigeants.

Les minerais stratégiques et la souveraineté économique

La critique des accords miniers envisagés entre la RDC et les États-Unis constitue l’un des aspects économiquement les plus importants du discours. Kabila met en garde contre une diplomatie qui pourrait confondre les intérêts stratégiques d’un partenaire international avec la sécurité politique du gouvernement congolais. Les puissances étrangères recherchent dans les ressources minières congolaises des approvisionnements essentiels à leurs industries, à leurs technologies et à leurs objectifs géopolitiques. Ces intérêts peuvent favoriser des investissements, mais ils ne correspondent pas nécessairement aux priorités de diversification industrielle de la RDC. La valeur d’un partenariat dépend des conditions d’accès aux ressources, des engagements financiers, des mécanismes fiscaux et de la capacité des entreprises nationales à participer aux activités qui entourent l’extraction.

Les accords conclus pendant la présidence Kabila doivent être soumis à un examen comparable. Le partenariat Sicomines avec des entreprises chinoises illustre les difficultés rencontrées lorsque l’exploitation des ressources naturelles est associée au financement d’infrastructures dans des arrangements contractuels complexes. Les débats sur la valorisation des minerais, les engagements d’investissement et la répartition des bénéfices ont traversé plusieurs administrations. La nationalité des partenaires n’établit ni la qualité économique d’un contrat ni son caractère défavorable.

Les accords américains, chinois ou conclus avec d’autres investisseurs doivent être appréciés à partir des mêmes critères, notamment les recettes conservées par la RDC, les investissements effectivement réalisés, les risques assumés par l’État et les capacités industrielles développées localement. La souveraineté économique dépend moins des proclamations diplomatiques que des droits et obligations inscrits dans les contrats.

Le dialogue national, entre sortie de crise et recomposition des élites

Kabila présente le dialogue national inclusif comme un moyen de répondre à la fragmentation politique et à la poursuite des hostilités. Son appel rejoint les propositions défendues par plusieurs acteurs religieux et politiques, notamment autour d’une participation élargie aux discussions sur la sécurité et les institutions. La pertinence d’un dialogue dépend cependant de son organisation, des engagements que les participants sont disposés à prendre et des mécanismes permettant leur application. L’histoire congolaise comprend de nombreuses négociations qui ont contribué à modifier les alliances, à faciliter des transitions ou à organiser des partages institutionnels. Certaines ont permis de réduire les tensions immédiates, sans nécessairement transformer les conditions économiques et administratives qui avaient contribué aux crises précédentes.

Un nouveau dialogue devrait notamment traiter des garanties de sécurité, de la représentation des populations touchées par la guerre, du fonctionnement de la justice et de la responsabilité des acteurs armés. Il devrait également examiner les relations entre pouvoir central, administrations provinciales et contrôle des ressources publiques. Les arrangements limités à la distribution de fonctions politiques risquent de reproduire les mécanismes qui alimentent la compétition pour l’État. La valeur économique d’un dialogue national dépendrait de sa capacité à améliorer la gestion des finances publiques, la sécurité des investissements et le fonctionnement des institutions au-delà des compromis conclus entre dirigeants. Un accord politique peut faciliter une sortie de crise, mais sa contribution durable dépend des transformations institutionnelles qui lui succèdent.

La stratégie politique de Kabila et la portée de ses annonces

L’allocution du 9 octobre s’inscrit dans une séquence de repositionnement engagée par Kabila depuis ses précédentes interventions publiques. L’ancien président annonce de nouvelles initiatives et présente sa démarche comme une contribution à la recherche d’une issue à la crise nationale. Le discours établit un diagnostic politique étendu, mais ne fournit pas encore les modalités détaillées des actions annoncées. Cette différence importe dans l’appréciation de sa portée.

Une dénonciation de la gouvernance peut réunir des acteurs aux intérêts différents sans créer nécessairement un accord sur les institutions qui devraient lui succéder. Les positions des partis d’opposition, des mouvements armés, des organisations sociales et des anciens responsables gouvernementaux ne deviennent pas identiques parce qu’elles convergent ponctuellement dans la critique du pouvoir.

Le repositionnement de Kabila doit également être replacé dans l’évolution des rapports de force depuis la rupture de la coalition politique qui associait initialement son camp à celui de Tshisekedi. La fin de cette coopération a transformé les équilibres institutionnels et réduit l’influence directe des réseaux de l’ancien président dans plusieurs organes du pouvoir. Son intervention publique peut contribuer à réorganiser une opposition fragmentée, mais son efficacité politique dépendra des alliances concrètes qu’il pourra établir et des propositions qui les soutiendront.

Son expérience présidentielle lui donne une connaissance approfondie des mécanismes institutionnels, tandis que son bilan et les controverses actuelles concernant ses relations avec certains acteurs armés constituent des éléments incontournables de toute évaluation de ses initiatives. La portée de son projet apparaîtra plus clairement lorsque les intentions annoncées seront accompagnées de mesures précises.

L’économie politique d’une crise qui dépasse les présidents

La confrontation entre Kabila et Tshisekedi met en lumière des difficultés économiques qui ont persisté malgré les changements politiques. La RDC demeure fortement dépendante des recettes et des exportations minières, tandis que ses infrastructures, ses capacités industrielles et ses services publics connaissent des insuffisances importantes. Les ressources naturelles génèrent des revenus considérables dans certains secteurs, sans entraîner une diversification productive proportionnelle à leur potentiel.

Cette situation ne peut être attribuée exclusivement à une présidence, même si les décisions de chaque gouvernement influencent son évolution. Les politiques fiscales, les concessions minières, les entreprises publiques et les conditions d’investissement doivent être examinées sur des périodes suffisamment longues pour établir leurs effets et distinguer les contraintes héritées des choix gouvernementaux.

La structure des incitations politiques contribue également à expliquer la persistance de certaines difficultés. Lorsque le contrôle des institutions publiques donne accès à des ressources économiques importantes, la compétition politique peut se concentrer sur la distribution des fonctions, des concessions et des avantages administratifs. Le développement d’entreprises productives, l’amélioration de la justice commerciale et la création de marchés concurrentiels nécessitent au contraire des règles capables de s’appliquer indépendamment des alliances politiques.

Les administrations Kabila et Tshisekedi ont exercé leurs responsabilités dans des circonstances différentes, mais leurs résultats doivent être appréciés à partir de la capacité des institutions à fonctionner sans dépendre exclusivement des détenteurs du pouvoir. La continuité des difficultés congolaises appelle une évaluation des mécanismes de gouvernement autant que des personnes qui les dirigent.

Entre le réquisitoire et le programme de gouvernement

Le discours de Joseph Kabila du 9 octobre 2026 contribue à relancer le débat sur la gouvernance de la RDC en réunissant dans une même intervention les enjeux sécuritaires, constitutionnels, diplomatiques et économiques.

Les critiques relatives à l’endettement, aux accords miniers, à la guerre dans l’Est et au fonctionnement des institutions méritent d’être confrontées aux données disponibles. Leur pertinence ne dépend pas exclusivement de l’identité de leur auteur, mais les responsabilités exercées par celui-ci pendant dix-huit années ne peuvent être écartées de l’analyse historique. Les progrès obtenus sous sa présidence doivent être reconnus lorsqu’ils sont documentés, tout comme les difficultés qui ont persisté jusqu’à la transmission du pouvoir. Les performances de l’administration Tshisekedi appellent le même examen des décisions prises et des résultats constatés depuis 2019.

L’intérêt politique de cette intervention dépendra désormais du contenu des propositions annoncées et de leur capacité à répondre aux difficultés identifiées. La RDC doit faire face à une crise sécuritaire grave, à des tensions institutionnelles et à des contraintes économiques qui exigent davantage qu’une nouvelle confrontation entre anciens et actuels dirigeants. Les débats sur la dette, les minerais, la Constitution et le dialogue national gagneraient à s’appuyer sur des engagements mesurables et des mécanismes de responsabilité applicables aux différentes administrations. Le bilan d’un gouvernement ne saurait se construire uniquement par comparaison avec les insuffisances de son prédécesseur, pas plus que le retour d’un ancien président dans le débat public ne peut tenir lieu de programme de transformation nationale.

La capacité des institutions congolaises à dépasser cette rivalité constituera l’un des enjeux déterminants des évolutions politiques à venir.

NBSInfos.com

roi makoko

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