Tribunes Économiques

RDC : Suminwa et Mukoko, deux brevetés en économie qui semblent avoir séché les cours sur les rudiments du libre marché

Il se dessine en République démocratique du Congo une conception singulière de l’économie politique. À observer certaines initiatives gouvernementales, on pourrait croire que la vocation première de l’État consiste moins à créer les conditions permettant aux citoyens de devenir prospères qu’à convaincre les entreprises de pratiquer des prix suffisamment bas pour rendre la pauvreté supportable. La faiblesse du pouvoir d’achat semble ainsi devenir une réalité à laquelle les producteurs doivent s’adapter, plutôt qu’une défaillance économique que les pouvoirs publics devraient s’employer à corriger.

Les récentes interventions de Judith Suminwa sur la transformation numérique et le lancement de la plateforme LOBA par Daniel Mukoko Samba illustrent cette orientation. La Première ministre reconnaît le faible pouvoir d’achat comme un obstacle majeur à l’accès aux services numériques et sollicite davantage d’investissements privés. Le ministre de l’Économie nationale met à la disposition des consommateurs un instrument de signalement des pratiques commerciales soi-disant abusives.

Deux diplômés en économie, deux initiatives distinctes dans leurs objectifs immédiats, mais une même tendance à privilégier les conditions auxquelles les citoyens peuvent supporter les prix, sans accorder une attention comparable aux mécanismes qui déterminent leur capacité à produire, gagner davantage et accéder à des prestations de qualité. Cette orientation mérite d’autant plus d’attention qu’elle engage la conception même du développement économique portée par ceux qui gouvernent.

Judith Suminwa et l’illusion d’une prospérité à prix réduits

Au Vodacom Impact Forum du 8 octobre 2026, Judith Suminwa reconnaissait que la faiblesse du pouvoir d’achat entravait l’accès des Congolais aux services numériques, tout en exhortant les opérateurs à intensifier leurs investissements. Étrange raisonnement économique de la part d’une Première ministre diplômée en économie appliquée. Le secteur privé serait appelé à mobiliser davantage de capitaux pour servir une population dont les revenus ne permettent pas de rémunérer convenablement ces mêmes investissements. Plutôt que de s’interroger sur les défaillances de la politique économique qui maintiennent les Congolais dans cette situation, le gouvernement semble attendre des entreprises qu’elles adaptent leurs ambitions commerciales à la pauvreté nationale.

L’exercice devient plus déconcertant encore lorsqu’on considère les conditions dans lesquelles ces entreprises opèrent. Elles doivent financer des infrastructures modernes dans un pays où l’électricité demeure défaillante, les coûts d’exploitation élevés et les revenus des consommateurs dérisoires. On attend du capital qu’il se comporte comme un investissement lorsqu’il faut construire les réseaux, puis comme une œuvre philanthropique lorsqu’il faut en rémunérer l’usage. Pourquoi une entreprise investirait-elle massivement dans l’amélioration de ses services si les autorités semblent considérer leur accessibilité tarifaire comme une responsabilité prioritairement privée ? La rentabilité n’est pas une faveur accordée aux investisseurs, mais une condition de la reproduction et de l’expansion du capital productif. L’ignorer revient à réclamer les bénéfices de l’investissement tout en contestant les conditions économiques qui le rendent possible.

La faiblesse du pouvoir d’achat ne signifie pas nécessairement que les prix sont excessifs. Un service peut être relativement bon marché et demeurer inaccessible à une population dont les revenus sont insuffisants. Cette distinction élémentaire devrait orienter toute réflexion sérieuse sur le développement. Une économie dynamique ne cherche pas seulement à réduire les prix, elle accroît la capacité de ses citoyens à payer pour des biens et des services de meilleure qualité. La concurrence, les économies d’échelle et les gains de productivité peuvent contribuer à modérer les tarifs, mais aucune de ces transformations ne dispense l’État de créer les conditions nécessaires à l’augmentation des revenus réels. À force de privilégier l’accessibilité des forfaits, on finit par présenter comme une politique de développement ce qui relève essentiellement de l’adaptation commerciale à la pauvreté.

Judith Suminwa devrait chercher à comprendre pourquoi, après des décennies de discours sur la croissance, une grande partie des Congolais demeure incapable de financer des services numériques ordinaires sans que leur prix devienne un enjeu gouvernemental. L’ambition d’un pays ne peut se limiter à connecter une population pauvre à des réseaux dont elle peine à rémunérer l’usage. Elle devrait consister à développer une économie dans laquelle les citoyens disposent de revenus suffisants pour exiger des connexions plus rapides, des services plus fiables et des technologies plus avancées. Une nation ne s’enrichit pas en demandant aux entreprises de facturer la pauvreté au rabais. Elle s’enrichit en permettant à sa population de produire davantage, de gagner mieux sa vie et de financer elle-même les standards de qualité auxquels elle aspire.

Daniel Mukoko Samba et l’obsession de surveiller les prix plutôt que la qualité

Le 6 octobre 2026, le ministère de l’Économie nationale dirigé par Daniel Mukoko Samba lançait officiellement LOBA, une plateforme permettant aux consommateurs de signaler des pratiques commerciales jugées abusives. Derrière cette initiative se dessine une conception préoccupante du rôle de l’État dans une économie de marché. Depuis quand un prix jugé excessif par un consommateur constitue-t-il une faute économique ? La liberté de fixer ses prix appartient au vendeur, qui assume les risques de son activité et s’expose au jugement du marché. L’État n’a pas vocation à transformer le mécontentement des acheteurs en instrument de surveillance des décisions commerciales. À ce rythme, les entreprises seront bientôt priées de financer la prospérité nationale tout en demandant pardon de vouloir réaliser des bénéfices.

Un Tembo vendu dix dollars au Rotana peut coûter quatre fois moins dans un établissement du quartier. Je vois mal Mukoko Samba convoquer les responsables du Rotana pour leur reprocher leurs tarifs. Pourquoi cette liberté serait-elle admise dans un hôtel prestigieux et suspecte chez un commerçant ordinaire ? Un vendeur peut augmenter ses prix pour accroître ses marges, repositionner son produit ou simplement parce qu’il estime que sa clientèle acceptera de payer davantage. Il n’a pas à obtenir la bénédiction du ministre. Le consommateur demeure libre d’acheter, de refuser ou de se tourner vers un concurrent. C’est précisément cette liberté réciproque qui constitue l’un des fondements du marché.

Plus révélatrice encore est cette obsession du prix au détriment de la qualité. Où se trouve la plateforme permettant aux Congolais de dénoncer les services publics défaillants, les fonctionnaires absents, les dossiers qui disparaissent, les prestations jamais rendues et les humiliations quotidiennes infligées aux usagers de l’administration ? Qu’adviendrait-il si chaque citoyen pouvait signaler la médiocrité des services reçus dans les ministères, les hôpitaux publics, les écoles ou les administrations territoriales ? Une telle plateforme risquerait d’être submergée de réclamations visant l’État lui-même. Il est autrement plus commode d’inviter les citoyens à surveiller les prix des commerçants que de leur donner les moyens d’évaluer la qualité des prestations publiques financées par leurs impôts. Le gouvernement semble vouloir imposer aux entreprises privées une obligation de justification qu’il répugne à appliquer à ses propres services.

LOBA incarne cette manie gouvernementale d’administrer les conséquences de la pauvreté plutôt que de s’attaquer à ses causes. Pourquoi consacrer des ressources publiques à encourager la dénonciation des prix lorsque les obstacles à la concurrence, les coûts de l’électricité, les difficultés logistiques et les contraintes de financement continuent d’étouffer l’activité économique ? Une plateforme de réclamations ne crée ni entreprises, ni emplois, ni pouvoir d’achat. Mukoko Samba ferait mieux de supprimer les barrières qui empêchent l’émergence de nouveaux producteurs et de s’interroger sur la médiocrité des prestations publiques dont les citoyens ne peuvent même pas se détourner aussi facilement que d’un commerçant trop cher. Dans le secteur privé, un client mécontent peut retirer son argent et aller ailleurs. Face à une administration défaillante qui détient le monopole d’un service, le citoyen reste souvent captif. C’est précisément là que l’exigence de qualité et de responsabilité devrait être la plus forte, mais c’est sur les prix librement pratiqués par les commerçants que le ministère préfère exercer son zèle.

Le libre marché ne signifie pas l’absence d’État

La défense d’une économie de marché ne suppose nullement que les entreprises doivent pouvoir agir sans règles ni responsabilités. Un marché libre ne se résume pas à la liberté de fixer les prix. Il repose également sur la liberté d’entrée des concurrents, la sécurité des transactions, la transparence des informations, le respect des contrats et l’absence de privilèges permettant à certains opérateurs de conserver artificiellement leur position dominante. Le fonctionnement concurrentiel des marchés exige des institutions solides. L’État doit pouvoir sanctionner la fraude, empêcher les ententes illicites et garantir que les consommateurs disposent de possibilités réelles de choix.

Cette distinction prend une importance particulière dans une économie où les obstacles structurels entravent la concurrence avant même que les entreprises commencent leurs activités. Les déficiences énergétiques, l’insuffisance des infrastructures, les difficultés d’accès au crédit et les incertitudes réglementaires augmentent les coûts et découragent l’arrivée de nouveaux producteurs. Dans de telles conditions, une intervention publique centrée principalement sur les prix agit sur les conséquences visibles sans nécessairement modifier leurs déterminants économiques. Réduire les coûts de l’électricité, améliorer les infrastructures, simplifier les procédures et sécuriser les investissements modifierait plus durablement les conditions dans lesquelles les prix se forment.

La différence entre une baisse administrative des prix et une baisse issue de l’amélioration des capacités productives mérite d’être soulignée. Dans le premier cas, la réduction peut apporter un soulagement immédiat aux consommateurs, mais ses effets sur l’investissement et la qualité dépendent des conditions du marché. Dans le second, la diminution des coûts, les gains de productivité et la concurrence permettent aux entreprises de proposer de meilleurs services à des prix plus avantageux. L’enjeu ne se réduit pas à choisir entre un État omniprésent et un marché abandonné à lui-même. Il porte sur la capacité des interventions publiques à favoriser la création de richesse, l’efficacité productive et la liberté économique.

Une administration économique moderne devrait chercher à rendre les marchés plus ouverts plutôt qu’à multiplier les mécanismes de surveillance des résultats qu’ils produisent. Elle devrait réduire les barrières artificielles à l’entrée, lutter contre les privilèges, encourager l’innovation et permettre aux consommateurs de sanctionner les entreprises insuffisamment performantes en choisissant leurs concurrents. Là où une concurrence effective existe, le choix des consommateurs constitue lui-même une forme puissante de discipline économique. Là où elle demeure absente, la priorité institutionnelle devrait porter sur les mécanismes qui empêchent son émergence.

Pourquoi ne pas chercher à rendre les Congolais plus riches ?

Le déséquilibre le plus préoccupant réside dans l’attention accordée au coût de la vie par rapport à celle réservée à la transformation des revenus. Le pouvoir d’achat dépend certes des prix, mais également des rémunérations, de la productivité, de l’emploi, du patrimoine et des possibilités offertes aux individus de participer à des activités créatrices de valeur. Une politique qui cherche principalement à rendre les biens compatibles avec des revenus extrêmement faibles risque de condamner la société à négocier indéfiniment les conditions de sa propre précarité. L’objectif d’une économie en développement ne devrait pas être d’organiser durablement la consommation autour de la pauvreté, mais de modifier les conditions économiques qui la reproduisent.

Imaginons deux économies. Dans la première, un abonnement Internet à cinq dollars représente une dépense difficilement supportable pour une grande partie de la population. Les autorités cherchent alors à obtenir des tarifs inférieurs afin de préserver l’accès au service. Dans la seconde, les revenus augmentent grâce à une productivité accrue, à des emplois mieux rémunérés et à des possibilités entrepreneuriales plus nombreuses. Les ménages peuvent choisir entre plusieurs fournisseurs, privilégier une meilleure qualité, financer des services supplémentaires et consacrer une partie de leurs ressources à l’épargne ou à l’investissement. Le progrès économique ne consiste pas simplement à faire passer un abonnement de cinq à trois dollars. Il consiste notamment à créer les conditions dans lesquelles cinq, dix ou vingt dollars cessent de représenter des obstacles insurmontables pour une majorité de citoyens.

Cette perspective ne constitue pas une défense des prix élevés. Une concurrence vigoureuse peut parfaitement faire baisser les prix tout en améliorant la qualité des prestations. Les innovations technologiques, les économies d’échelle et les gains de productivité permettent fréquemment d’obtenir ce résultat. Mais la prospérité d’une société ne saurait être évaluée uniquement à partir de la modicité des tarifs affichés. Elle se mesure également à la capacité des citoyens de financer leurs besoins, de constituer un patrimoine, d’accéder à des services diversifiés et de participer à une économie offrant des possibilités réelles de mobilité sociale.

La RDC gagnerait à déplacer le centre de son débat économique. Au lieu de demander continuellement comment rendre les produits moins chers pour des consommateurs pauvres, elle devrait accorder davantage d’attention aux moyens d’accroître leurs revenus, leur productivité et leurs capacités d’investissement. Cette orientation ne dispense pas l’État de protéger les ménages vulnérables ni de sanctionner les abus. Elle permet de distinguer les mesures destinées à soulager les difficultés immédiates des transformations nécessaires pour sortir durablement de la pauvreté.

L’économie politique de la pauvreté administrée

Les interventions de Judith Suminwa et de Daniel Mukoko Samba révèlent une faiblesse plus inquiétante que les initiatives elles-mêmes. Deux responsables formés à l’économie semblent exercer le pouvoir comme si les enseignements élémentaires de leur discipline perdaient toute pertinence au contact des réalités gouvernementales. Leur formation universitaire ne les oblige pas à adhérer à une doctrine particulière, mais elle devrait au moins les prémunir contre la confusion entre les symptômes d’un déséquilibre économique et ses déterminants. À ce niveau de responsabilité, l’expertise ne se mesure ni aux diplômes affichés ni à la sophistication des discours, mais à la capacité de concevoir des politiques cohérentes et d’en assumer les conséquences.

Cette pauvreté administrée présente également une commodité politique. Elle permet au gouvernement de se mettre en scène comme défenseur du consommateur face aux entreprises, tout en détournant l’attention de ses propres responsabilités dans le fonctionnement de l’économie. Le commerçant devient l’interlocuteur à discipliner, l’investisseur celui dont on sollicite les sacrifices, et le citoyen celui que l’on encourage à réclamer des prix plus accessibles. Pendant ce temps, les choix budgétaires, les privilèges économiques, l’inefficacité administrative et les obstacles institutionnels échappent à un examen de même intensité. La défense affichée du pouvoir d’achat devient ainsi un instrument de légitimation politique qui dispense les gouvernants de rendre des comptes sur la qualité de leur gestion.

La gravité de cette orientation tient à l’ambition nationale qu’elle révèle. Un pays doté des ressources de la RDC ne devrait pas mesurer la réussite de ses dirigeants à leur aptitude à négocier des rabais ou à multiplier les plateformes de réclamation. Suminwa et Mukoko Samba ne manquent pas de diplômes universitaires. Pourtant, à observer leurs initiatives, on pourrait croire que leurs longues années passées sur les bancs des amphithéâtres d’économie relevaient davantage d’un rite d’endurance académique que d’un apprentissage des mécanismes du développement. À moins que leurs cursus aient négligé les fondements de l’économie politique moderne, notamment la création de richesse, les institutions, les incitations productives et les conditions de la prospérité collective.

Il est tragique que deux économistes au sommet de l’État semblent davantage préoccupés par les moyens de rendre la pauvreté supportable que par les conditions permettant aux Congolais d’en sortir.

Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe

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