Ces derniers mois, les allégations de corruption ont de plus en plus visé des personnalités proches du Premier ministre espagnol Pedro Sánchez, de sa femme et son frère à d’anciens hauts responsables de son parti, voire même l’ancien Premier ministre José Luis Rodríguez Zapatero.
Il y a huit ans, le 1er juin 2018, Pedro Sánchez devenait Premier ministre espagnol à la suite d’une motion de censure adoptée contre le gouvernement conservateur de Mariano Rajoy. Cette motion faisait suite au scandale de corruption Gürtel et bénéficiait du soutien d’une large coalition de partis de gauche et nationalistes.
Cette majorité parlementaire a alors constitué le fondement d’un nouveau cycle politique en Espagne. Depuis lors, Sánchez gouverne grâce à une alliance complexe réunissant trois groupes différents : son propre Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), des partis situés à sa gauche (d’abord Unidas Podemos, puis Sumar), et un ensemble diversifié de forces nationalistes périphériques, principalement implantées au Pays basque et en Catalogne.
Cette coalition s’est montrée plus résiliente que beaucoup ne l’avaient prévu. Elle a survécu à la pandémie, mis en œuvre d’importantes réformes sociales et du travail, et obtenu un soutien parlementaire suffisant pour permettre à Sánchez de rester au pouvoir après les élections générales de 2023.
Or, la coalition est désormais de plus en plus fragile. Et pour la première fois depuis 2018, la source d’instabilité pourrait bien être le PSOE lui-même.
Les premiers signes de faiblesse sont apparus au sein des partis situés à gauche du PSOE. L’alliance qui s’articulait autrefois autour d’Unidas Podemos s’est fragmentée, tandis que son successeur, Sumar, peinait à maintenir l’unité de ses partis membres. Le second pilier de la coalition, les partis nationalistes et régionaux qui soutiennent Sánchez au Parlement, est lui aussi devenu plus difficile à gérer .
Les conséquences sont visibles. Le gouvernement n’a pas approuvé de nouveau budget de l’État depuis 2022, se contentant de proroger les budgets précédents, et les défaites parlementaires sont devenues monnaie courante.
Malgré ces difficultés, le PSOE – et Sánchez lui-même – sont restés le principal atout de la coalition. Sánchez a constamment dépassé les attentes, a surmonté les revers électoraux et a conservé une place centrale dans la vie politique espagnole. Tandis que les partenaires de la coalition engendraient de l’incertitude, les socialistes assuraient la stabilité. La situation pourrait toutefois évoluer.
Allégations de corruption
Ces deux dernières années, de plus en plus d’enquêtes et d’allégations ont touché des personnalités liées au PSOE et à l’entourage de Sánchez. Ces affaires concernent d’anciens hauts responsables du parti, des membres du cercle restreint du Premier ministre et des personnes proches du gouvernement.
Les partisans du gouvernement affirment que ces enquêtes relèvent de la « guerre juridique » classique – une instrumentalisation politique des tribunaux pour discréditer ou attaquer directement des adversaires. Certains éléments semblent étayer cette thèse, notamment le fait que des allégations de corruption ont été formulées par Manos Limpias (« Mains Propres »), un syndicat autoproclamé lié à l’extrême droite. Les détracteurs, quant à eux, soutiennent que ces affaires reflètent un contrôle judiciaire légitime des personnes au pouvoir.
Quelle que soit l’interprétation qui prévaudra, les conséquences politiques sont déjà évidentes.
Le procureur général a été disqualifié l’an dernier dans une affaire de divulgation d’informations confidentielles. Le frère de Sánchez est actuellement jugé pour des faits liés à sa nomination à un poste dans la fonction publique, et l’épouse de Sánchez fait également l’objet d’une enquête. L’affaire la plus dommageable pour le PSOE reste le scandale Koldo, qui aurait impliqué d’anciens ministres et de hauts responsables du parti dans un système de corruption lié à l’achat de masques pendant la pandémie.
D’autres polémiques n’ont fait qu’accroître la pression. Leire Díez, membre du PSOE, est accusée d’avoir cherché à obtenir des informations et d’avoir exercé des pressions sur des juges enquêtant sur des affaires de corruption impliquant le parti, avec le soutien de responsables du parti.
Bien que Sánchez lui-même n’ait été impliqué dans aucune de ces affaires, les allégations de corruption, les fuites d’enregistrements, le favoritisme et l’ingérence politique se sont conjugués pour créer une situation explosive autour de lui.
Le dernier coup dur est l’enquête visant l’ancien Premier ministre socialiste José Luis Rodríguez Zapatero pour ses liens présumés avec le Venezuela et la compagnie aérienne Plus Ultra. Pour le PSOE, l’enjeu est non seulement judiciaire, mais aussi politique. Zapatero demeure la figure emblématique de la vieille garde du parti. Considéré comme un symbole de la gauche espagnole, il a toujours soutenu Sánchez.
Zapatero symbolise non seulement le PSOE, mais aussi la génération de socialistes qui a gouverné l’Espagne entre 2004 et 2011. On se souvient surtout de lui pour l’extension des droits sociaux, notamment grâce à la légalisation du mariage homosexuel et à la réforme de l’avortement. Cette image de dirigeant progressiste a largement éclipsé le souvenir de ses mesures d’austérité, de ses coupes budgétaires et de ses accords avec le Parti populaire (PP), de droite.
Les accusations portées contre lui ont suscité de vives réactions à gauche. S’exprimant au Congrès national espagnol le 20 mai, le leader catalan de gauche Gabriel Rufián a résumé l’état d’esprit général en ces termes : « Si c’est vrai, c’est nul. Mais si c’est un mensonge, c’est encore pire. »
Perte du contrôle du récit
Suite à ces allégations, le débat public est désormais dominé par des sujets autres que ceux choisis par le gouvernement. Si le logement, l’inflation et les services publics demeurent des préoccupations majeures pour les électeurs espagnols, les allégations de corruption occupent une place de plus en plus importante dans l’attention politique et médiatique.
Cela représente un défi de taille pour tout gouvernement. L’un des principaux avantages du pouvoir en place est la capacité d’influencer l’agenda politique. Lorsqu’un gouvernement perd cette capacité, il se retrouve souvent en position de faiblesse, contraint de réagir aux événements plutôt que de les maîtriser.
Le symbolisme est particulièrement frappant dans le cas de Sánchez. Son accession au pouvoir en 2018 s’est faite par le biais d’une motion de censure contre le Parti populaire (PP) de Mariano Rajoy, alors englué dans une série de scandales de corruption. Huit ans plus tard, ses adversaires tentent de présenter le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) sous un angle similaire.
La fin d’un cycle politique ?
Il convient à présent de remettre les choses dans leur contexte. La vie politique espagnole a connu une remarquable continuité depuis 2018. Sánchez est resté en fonction plus longtemps que ne le prévoyaient de nombreux observateurs, naviguant au sein d’un parlement fragmenté et dans un environnement politique de plus en plus polarisé.
Le gouvernement de gauche actuel est l’un des plus longs de l’histoire démocratique espagnole. Les huit années de mandat de Sánchez ne sont devancées que par celles de Felipe González, également du PSOE, qui a gouverné de 1982 à 1996.
Nous ne pouvons pas non plus ignorer la possibilité que certaines des allégations actuelles relèvent d’une instrumentalisation politique ou judiciaire. Les propos de l’ancien Premier ministre du Parti populaire, José María Aznar, prononcés après la réélection de Sánchez en 2023, résonnent encore à droite : « Que celui qui peut le faire le fasse. » Autrement dit, renverser le gouvernement par tous les moyens.
Les gouvernements de Sánchez ont obtenu des succès politiques notables, notamment des réformes du marché du travail, des augmentations du salaire minimum et un rôle actif sur la scène européenne et internationale. Plus récemment, le gouvernement a accéléré la régularisation de plus de 500 000 migrants sans papiers .
Même ses détracteurs reconnaissent l’extraordinaire capacité de Sánchez à se maintenir au pouvoir. Pourtant, après huit ans de mandat, certains observateurs, notamment à droite, estiment que l’Espagne pourrait approcher de la fin d’un cycle politique.
Si tel est le cas, cela n’est pas uniquement dû aux allégations de corruption et aux enquêtes judiciaires. Les partis situés à gauche du PSOE sont plus faibles qu’auparavant et les relations avec les alliés parlementaires se sont complexifiées. L’activité législative a ralenti. Le parti a obtenu de mauvais résultats aux élections régionales en Estrémadure, en Castille-et-León, en Aragon et dans son ancien bastion, l’Andalousie.
Cela ne signifie pas nécessairement que le gouvernement de Sánchez est au bord de l’effondrement. Le Premier ministre a peu d’intérêt à convoquer des élections anticipées, d’autant plus que la plupart des sondages suggèrent qu’une coalition entre le Parti populaire (PP) et le parti d’extrême droite Vox pourrait constituer une alternative. Il n’est pas non plus certain que les électeurs se soient définitivement détournés des socialistes. La vie politique espagnole a maintes fois démontré que l’opinion publique peut évoluer rapidement, notamment en période électorale. Néanmoins, le climat a changé.
Pendant des années, le PSOE a constitué le pilier de la coalition gouvernementale espagnole. Les problèmes provenaient généralement de partenaires minoritaires ou d’alliés parlementaires. Or, pour la première fois, la principale source d’incertitude semble être le parti au cœur même de la coalition.
Que les allégations actuelles aboutissent finalement à des condamnations, des acquittements ou des impasses politiques, leurs conséquences se font déjà sentir. Elles ont affaibli le contrôle du gouvernement sur l’agenda politique, exacerbé les tensions entre les partenaires de la coalition et alimenté les spéculations quant à la pérennité de la coalition au pouvoir, établie en 2018.
On retrouve ici des échos des dernières années du mandat de Felipe González dans les années 1990, marquées par des allégations de corruption et le scandale GAL . Ces dernières années sont souvent perçues comme le lent déclin d’un long gouvernement socialiste et le prélude à la victoire de José María Aznar en 1996.
Alors, trente ans plus tard, assistons-nous à la phase finale de l’ère Sánchez et au prélude à une nouvelle coalition de forces de droite et d’extrême droite ? Il serait prématuré de répondre par l’affirmative. Mais la large coalition qui a porté Sánchez au pouvoir semble aujourd’hui plus fragile qu’elle ne l’a jamais été au cours des huit dernières années.
Asbel Bohigues
Professeur de Sciences Politiques, Université de Valence
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