La dirigeante du parti d’extrême droite français Rassemblement national (RN), Marine Le Pen, a été condamnée en appel mardi 7 juillet 2026 à trois ans de prison, dont un an à purger sans possibilité de libération conditionnelle sous surveillance électronique, et à une amende de 100 000 euros dans l’affaire concernant les assistants parlementaires du Front national .
La cheffe du groupe parlementaire RN à l’Assemblée nationale a également été interdite de se présenter à une élection pendant 45 mois, dont 30 avec sursis. Ayant déjà purgé les quinze mois de sa peine depuis le jugement de première instance, elle est éligible et a confirmé son intention de se présenter à la télévision nationale quelques heures après le verdict.
Marine Le Pen a également annoncé son intention de se pourvoir en cassation « pour épuiser tous les recours légaux » .
La primauté du verdict des urnes sur celui des tribunaux ?
Luc Rouban : Non, je ne le crois pas, car il ressort clairement de cette affaire que les juges ont cherché à distinguer deux sphères bien distinctes : juridique et politique. La sphère juridique, récemment renforcée par diverses mesures en faveur de la transparence dans la vie publique – notamment la Haute Autorité pour la transparence dans la vie publique – exerce désormais un contrôle strict sur les hommes et femmes politiques et le financement des partis. Parallèlement, on observe la sphère politique, qui a elle aussi évolué vers une plus grande exigence de conduite morale de la part des citoyens, fondée sur ce que les Romains appelaient l’auctoritas , c’est-à-dire la capacité de donner l’exemple, dotée d’une certaine autorité morale.
En définitive, les directives de détermination de la peine contiennent des dispositions qui, tout en condamnant l’infraction, le font sans conséquences politiques directes et en confiant la décision politique au grand public. Le fait que le pouvoir judiciaire ait séparé ces deux sphères témoigne de sa sagesse, surtout à l’heure où il fait face à de vives critiques pour ses propres manquements, notamment dans l’affaire Lyhanna .
La question qui demeure est celle de la date à laquelle la Cour de cassation rendra son arrêt. Plus cet arrêt sera tardif, plus il sera difficile d’invalider la candidature de Marine Le Pen. Dans ce cas, la campagne aurait déjà commencé et Jordan Bardella n’aurait plus qu’à la mener à son terme.
Il est également raisonnable de supposer que l’arrêt de la Cour de cassation ne sera pas rendu avant le 2 mai 2027, date du second tour des élections. Si Marine Le Pen est élue, elle bénéficiera de l’immunité présidentielle. Dans le cas contraire, l’arrêt sera caduc.
Coûter un nombre important de voix
Cet argument sera évidemment utilisé contre elle, mais en matière d’intégrité, les électeurs font preuve de nuance. Dans ce cas précis, il n’y a pas eu d’enrichissement personnel, contrairement à l’ affaire Fillon , par exemple . Il s’agit ici d’un détournement de fonds du Parlement européen pour rémunérer des assistants . Moralement répréhensible, certes, mais moins choquant que d’autres affaires. Marine Le Pen sort finalement gagnante de cette affaire judiciaire, car elle peut démontrer qu’elle poursuit son objectif malgré les difficultés et les épreuves. Comme elle l’a déclaré lors de son passage à la télévision, elle a le sentiment d’avoir une mission à accomplir et adopte une attitude de sacrifice. Cette stratégie témoigne d’un sens politique aigu que ses adversaires redoutent.
Ce qu’il faut retenir, c’est que l’élection de 2027 est unique et sans précédent : elle intervient à un moment critique où les Français devront choisir entre des visions socio-politiques très différentes. D’un côté, la vision souverainiste et nationaliste du Rassemblement national, axée sur la mémoire et l’identité ; de l’autre, celle de la France insoumise (LFI, menée par Jean-Luc Mélenchon) et de sa « Nouvelle France » fondée sur la diversité, la démocratie directe et la protection sociale ; et enfin, le post-macronisme, désormais incarné par Édouard Philippe depuis son meeting de dimanche , qui privilégie l’adaptation à la mondialisation. Et d’une certaine manière, peu importe qui défend ces visions. C’est dans cette perspective que Marine Le Pen se positionne.
Un véritable obstacle durant sa campagne
Il est évidemment difficile de faire campagne dans ces conditions, et le conseiller de probation, en fixant les modalités de cette peine, a certainement joué un rôle important. Le bracelet électronique lui aurait rappelé sa condamnation, mais elle aurait aussi pu s’en servir à son avantage, en en faisant le symbole de la « résistante enchaînée » qui, « du fond de sa cellule », crie « justice pour le peuple ».
Même avec ses mouvements restreints, elle aurait pu se présenter comme une victime qui, bien qu’entravée, appelle le peuple à une transformation radicale du système socio-politique. Dans le contexte actuel, marqué par de nombreuses condamnations de personnalités politiques françaises, notamment au niveau des collectivités territoriales, cela paraît en tout cas moins choquant que si cela s’était produit il y a vingt ou trente ans.
Jordan Bardella peut-il reprendre son rôle de numéro deux dans cette campagne ?
Peut-être plus facilement que le rôle de favori, en réalité. À mon avis, le véritable rival du RN aujourd’hui sera Édouard Philippe, qui se positionne comme un post-macronien affichant sans complexe une orientation de droite. Il est, en quelque sorte, le candidat d’une droite libérale quelque peu autoritaire. Cependant, Jordan Bardella, dans une sorte de trumpisme à la française, se positionne lui aussi sur une plateforme libérale-autoritaire, mais avec moins d’expérience que son adversaire, Édouard Philippe.
Il n’a pas été Premier ministre, il n’est pas maire d’une grande ville et il connaît mal les rouages de l’État… Quant à Marine Le Pen, qui se décrit comme ni de droite ni de gauche mais « issue du peuple » – dans une sorte de macaronis inversé –, elle pourrait bien séduire une partie de l’électorat de gauche et ceux qui s’abstiennent habituellement. Elle représente une menace bien plus importante pour Édouard Philippe que Jordan Bardella. Dans ce scénario, la France aura une opposition qui s’apparentera à une lutte des classes…
Luc Rouban
Directeur de recherches (CNRS) au Cevipof, Sciences Po
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