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L’Argentine possède désormais deux statistiques capables de raconter deux pays différents. En août 2026, l’inflation mensuelle s’est limitée à 1,7 %, niveau qui aurait semblé presque irréel quelques années plus tôt dans une économie habituée à compter les hausses de prix à deux chiffres sur de très courtes périodes.
Quelques jours plus tard, l’Institut national de statistique et des recensements a publié un autre chiffre beaucoup moins confortable : 32,3 % des Argentins vivant dans les 31 principales agglomérations urbaines se trouvaient sous le seuil de pauvreté au premier semestre 2026, contre 28,2 % au second semestre 2025. L’indigence est parallèlement passée de 6,3 % à 7,5 %.
Ces données ne signifient pas que la désinflation serait fictive ni que toute amélioration macroéconomique aurait disparu. Elles révèlent quelque chose de plus compliqué et probablement plus important.
L’Argentine est parvenue à ralentir fortement la vitesse à laquelle les prix augmentent, mais ralentir une hausse ne fait pas automatiquement baisser le prix déjà atteint, ne reconstitue pas instantanément un salaire érodé et ne rembourse aucune dette accumulée pendant les années de crise. L’inflation peut ainsi descendre pendant que le niveau de vie continue, pour une partie de la population, à chercher son plancher.
Le thermomètre refroidit, la fièvre sociale demeure
La réduction de l’inflation constitue l’un des résultats les plus visibles de la politique économique conduite sous Javier Milei. L’INDEC a mesuré une progression mensuelle de l’indice des prix de seulement 1,7 % en août 2026, tandis que l’économie a retrouvé certains équilibres extérieurs importants.
Le commerce des biens a dégagé en août un excédent de 2,187 milliards de dollars, trentième-troisième mois consécutif de solde positif, avec 8,883 milliards de dollars d’exportations contre 6,696 milliards d’importations. Sur une feuille de calcul macroéconomique, plusieurs voyants autrefois rouges ont incontestablement changé de couleur.
Le problème apparaît lorsque cette même feuille descend vers les ménages. L’activité économique estimée par l’INDEC a reculé de 1,4 % sur un an en juillet et de 2,9 % par rapport au mois précédent en données désaisonnalisées, tandis que les ventes des supermarchés à prix constants ont diminué de 2,1 % sur un an en juillet et de 2,7 % sur les sept premiers mois de 2026.
Une économie peut ainsi afficher simultanément davantage de stabilité monétaire et moins de consommation réelle. Le peso peut cesser de brûler aussi rapidement sans que le portefeuille du ménage retrouve pour autant ce qu’il avait perdu.
La pauvreté avait baissé, puis elle est repartie
La remontée de la pauvreté est d’autant plus significative qu’elle intervient après une amélioration spectaculaire. Au premier semestre 2024, au cœur du choc économique, 52,9 % des habitants des grandes agglomérations mesurées par l’INDEC étaient sous le seuil de pauvreté. Le taux était redescendu à 38,1 % au second semestre 2024, puis à 31,6 % au premier semestre 2025 et enfin à 28,2 % au second semestre 2025. La baisse était suffisamment forte pour devenir l’un des arguments centraux de ceux qui défendaient la stabilisation économique engagée par le gouvernement.
Le premier semestre 2026 interrompt cette trajectoire descendante. La pauvreté remonte à 32,3 % des personnes, l’indigence à 7,5 %, tandis que 24,4 % des ménages vivent désormais sous le seuil de pauvreté. Il serait trompeur de transformer cette hausse en retour pur et simple à la situation de 2024, puisque le niveau reste très inférieur au sommet observé deux ans plus tôt. Il serait tout aussi trompeur de l’effacer derrière la seule réussite de la désinflation. La courbe sociale vient de rappeler qu’une stabilisation n’est réellement consolidée que lorsque les revenus réels, l’emploi et la consommation commencent à suivre durablement.
Le crédit a remplacé une partie du salaire
Une autre statistique aide à comprendre pourquoi le ralentissement des prix n’apporte pas immédiatement le soulagement attendu. De plus en plus d’Argentins utilisent désormais le crédit non pas uniquement pour acheter une voiture, financer un logement ou investir, mais pour traverser les dépenses ordinaires du mois.
Le nombre de prêts accordés par les plateformes financières numériques est passé d’environ 500 000 à près de 10 millions, tandis que près de 6 millions d’emprunteurs accusaient plus de 90 jours de retard sur leurs remboursements et que le taux de défaut sur les prêts aux ménages atteignait 12,8 % en juin 2026. Certains crédits numériques affichent des coûts annualisés dépassant 130 %.
Associated Press décrit le même déplacement sous un autre angle : près de la moitié de la population argentine aurait aujourd’hui une forme de dette, avec plus de cinq millions de personnes en retard de paiement, alors que les moins de 25 ans présentent un taux particulièrement élevé de défaut.
Derrière ces chiffres se dessine une transformation moins spectaculaire que l’hyperinflation mais potentiellement tout aussi structurante. Lorsque le crédit commence à compléter régulièrement le salaire pour financer alimentation, transport ou charges courantes, la dette cesse progressivement d’être un outil d’anticipation du revenu futur et devient un moyen de prolonger le revenu présent.
Faire baisser l’inflation n’efface pas les prix
Une confusion revient souvent lorsque l’inflation ralentit rapidement. Une inflation de 1,7 % ne signifie pas que les prix ont baissé de manière générale, mais qu’ils ont continué d’augmenter de 1,7 % en moyenne pendant le mois mesuré. L’amélioration est immense comparée aux périodes où l’Argentine enregistrait des variations beaucoup plus élevées, mais le consommateur continue de payer sur une base de prix construite par les hausses précédentes. Pour retrouver du pouvoir d’achat, il faut alors que les revenus progressent plus rapidement que cette nouvelle inflation suffisamment longtemps pour combler une partie du terrain perdu.
La seconde étape est plus difficile politiquement que la première. Réduire une inflation explosive nécessite une discipline monétaire et budgétaire sévère.
Transformer cette stabilité en amélioration sociale demande ensuite davantage d’investissement, de productivité, d’emplois, de salaires réels et de crédit soutenable sans réintroduire les déséquilibres que la stabilisation cherchait précisément à éliminer. Le premier processus peut se lire rapidement dans un indice des prix. Le second se mesure dans une cuisine, un loyer, une mensualité et ce qui reste sur un compte bancaire le 25 du mois.
Le marché du travail devient le prochain juge
Le taux de chômage était de 7,9 % au deuxième trimestre 2026, tandis que l’industrie manufacturière affichait en juillet une production inférieure de 5 % à celle d’un an auparavant. Ces données ne suffisent pas à résumer l’ensemble du marché du travail argentin, mais elles permettent de comprendre pourquoi la pauvreté peut repartir alors même que l’inflation se stabilise. Une économie ne distribue pas uniquement du pouvoir d’achat par les prix. Elle le distribue également par le nombre d’emplois disponibles, le nombre d’heures travaillées, les salaires versés, la formalité de l’emploi et la capacité du travailleur à négocier son revenu.
L’Argentine arrive ainsi à un moment où la réussite de sa stabilisation sera probablement de moins en moins jugée sur sa capacité à empêcher l’ancien désordre et davantage sur sa capacité à produire un nouvel ordre économique supportable.
Le Fonds monétaire international a continué en 2026 à soutenir le programme de réformes et a reconnu les progrès réalisés sur plusieurs équilibres macroéconomiques, tout en révisant certaines de ses projections économiques. La stabilité monétaire reste une condition importante d’une reprise durable. Elle n’en constitue cependant que l’infrastructure, pas encore le résultat social.
Une économie ne vit pas dans le pourcentage d’inflation
L’expérience argentine permet finalement de distinguer deux questions souvent confondues. La première demande si une politique économique est capable de stabiliser une monnaie, réduire les déséquilibres budgétaires, rétablir les réserves et rendre les prix plus prévisibles. La seconde demande ce que cette nouvelle stabilité produit effectivement pour la population. Les dernières données permettent de répondre partiellement à la première et obligent désormais à rouvrir fortement la seconde.
L’Argentine n’est plus exactement dans la crise où chaque hausse de prix détruisait immédiatement une partie du salaire, mais elle n’est pas encore entrée dans une situation où la maîtrise des prix garantit une progression du niveau de vie. Entre ces deux moments se trouve la zone la plus inconfortable de toute stabilisation économique, celle où le tableau macroéconomique commence à respirer tandis que des millions de ménages continuent de compter.
L’inflation baisse, mais ce n’est finalement pas l’inflation que l’on mange, que l’on loue ou que l’on rembourse à la fin du mois.
NBSInfos.com
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