RDC : Le dialogue national au croisement de la guerre, de la Constitution et de 2028

Le dialogue national annoncé par Félix Tshisekedi pourrait être présenté comme une réponse à trois problèmes séparés. La guerre dans l’Est exigerait la paix, les tensions politiques exigeraient la cohésion et les fragilités institutionnelles justifieraient cette « refondation de l’État » désormais installée dans le vocabulaire présidentiel. Cette lecture a l’avantage de la simplicité. Elle manque pourtant l’essentiel.

La guerre, le dialogue et la bataille autour de la Constitution sont en train de se rejoindre dans une seule question politique, celle de savoir ce que la République est autorisée à modifier au nom d’une crise qu’elle n’a pas encore résolue.

Le processus lancé le 27 août doit comporter des consultations dans les provinces avant des assises nationales à Kinshasa. La présidence affirme vouloir consacrer ce cadre à la paix, à la cohésion et à la refondation de l’État, tout en maintenant Doha comme espace de négociation avec l’AFC/M23. Les groupes armés soutenus, selon Kinshasa et ses partenaires, par des intérêts étrangers ne doivent pas participer au dialogue intérieur tant qu’ils restent dans la lutte armée. La construction paraît ordonnée. Elle devient beaucoup plus délicate dès que l’on replace la table du dialogue entre deux réalités autrement plus explosives, une partie de l’Est toujours hors du contrôle effectif de Kinshasa et une succession présidentielle de 2028 désormais contaminée par la question constitutionnelle.

La guerre fournit l’urgence, elle ne fournit pas le mandat

La crise sécuritaire donne au dialogue sa justification la plus immédiatement intelligible. Les processus de Washington et de Doha ont produit des engagements diplomatiques, tandis que leur traduction sur le terrain demeure laborieuse. La MONUSCO elle-même appelait encore début octobre les parties à transformer ces engagements en avancées concrètes. La République dispose de davantage de cadres de négociation qu’elle ne dispose encore de résultats stabilisés. Washington traite principalement de la relation entre Kinshasa et Kigali, Doha du conflit avec l’AFC/M23, tandis que le dialogue national ambitionne désormais de s’occuper de la cohésion interne.

Cette multiplication des processus soulève une question rarement posée avec assez de précision. Quelle part de la crise congolaise relève réellement d’un défaut de dialogue intérieur, et quelle part relève d’un problème de souveraineté territoriale, de sécurité régionale, de rapport de forces militaire ou d’exécution d’accords déjà conclus ? Une conférence nationale ne récupère pas un territoire par la qualité de ses discours. Elle ne remplace pas davantage un mécanisme de cessez-le-feu, une chaîne de commandement fonctionnelle ou un dispositif capable de sanctionner la violation d’un engagement. La paix peut exiger du dialogue. Elle exige surtout que chaque problème soit traité par l’instrument qui lui correspond.

2028 s’est déjà invitée à la table

Le deuxième problème est plus corrosif, parce qu’il touche à la confiance dans la finalité même de l’exercice. Depuis plusieurs mois, le débat sur une réforme constitutionnelle accompagne la vie politique congolaise. En mai 2026, Félix Tshisekedi déclarait qu’une éventuelle révision ou un éventuel changement de Constitution devrait passer par la consultation populaire et se disait disposé à solliciter un nouveau mandat dans l’hypothèse où les Congolais lui demanderaient de revenir. L’opposition en a tiré une lecture beaucoup plus alarmante. La Coalition Article 64 a organisé en septembre des manifestations contre ce qu’elle considère comme une possible ouverture vers un troisième mandat, plusieurs rassemblements ayant été empêchés ou dispersés.

Cette chronologie change profondément la nature politique du dialogue. Une « refondation de l’État » annoncée deux ans avant la fin du second mandat présidentiel ne peut plus être entendue comme une expression institutionnellement neutre. Elle arrive dans un espace déjà chargé de soupçons, de projets de réforme et de conflits sur les limites de ce qu’une majorité politique devrait avoir le droit de modifier. Cela ne prouve pas que le dialogue constitue un véhicule destiné à transformer les règles présidentielles. Cela signifie quelque chose de plus simple et de plus exigeant. Le pouvoir ne peut employer le mot « refondation » sans définir exactement ce qui doit être refondé, par quelle procédure et avec quelles limites.

Le mot le plus dangereux pourrait être “refondation”

Paix et cohésion décrivent des objectifs politiques relativement compréhensibles. Refonder un État relève d’une autre catégorie. Le terme peut englober l’armée, la justice, la décentralisation, la fiscalité, l’administration territoriale, l’organisation électorale, la gouvernance provinciale ou l’architecture constitutionnelle elle-même. Le président de la CENCO, Mgr Fulgence Muteba, vient précisément d’insister auprès du directeur de cabinet présidentiel sur l’inclusivité, la crédibilité et les garanties entourant le processus. Ce vocabulaire ecclésial touche au cœur du problème. Avant de demander aux Congolais d’entrer dans une conversation sur la refondation de leur État, encore faudrait-il déterminer où cette conversation commence et où elle s’arrête.

Un dialogue sans périmètre précis offre une étrange propriété politique. Chacun peut y entrer avec une crise différente et en sortir avec une interprétation différente de ce qui a été autorisé. Le gouvernement peut y rechercher la cohésion nationale, une partie de l’opposition y voir une opération constitutionnelle, les confessions religieuses y réclamer des garanties, les populations de l’Est attendre une réponse sécuritaire et les partenaires étrangers continuer à regarder Washington ou Doha. Plus le mot choisi est vaste, plus l’exercice risque de devenir un contenant institutionnel capable d’absorber des objets qui n’ont ni la même légitimité, ni le même juge, ni la même procédure.

Le paradoxe d’un État qui veut se refonder avant de se réunifier

Les trois dossiers cessent définitivement d’être séparés. La guerre crée l’urgence politique. Le débat constitutionnel crée la suspicion. Le dialogue fournit le véhicule. Les mettre ensemble sans architecture rigoureuse expose la République à une confusion redoutable entre ce qui doit être négocié pour retrouver la paix, ce qui doit être réformé pour améliorer l’État et ce qui appartient au pacte constitutionnel que les gouvernants ne devraient pas pouvoir remodeler sous la seule autorité d’une conjoncture politique.

La contradiction devient encore plus frappante lorsque l’on regarde la géographie du pouvoir. Pendant que Kinshasa parle de « refondation », des zones importantes de l’Est restent affectées par le contrôle de l’AFC/M23 et par une conflictualité que les processus diplomatiques n’ont pas encore réussi à résorber durablement. La République se trouve ainsi devant une question presque philosophique. Peut-on prétendre redessiner les fondations politiques d’un État au moment même où cet État lutte encore pour exercer pleinement son autorité sur son territoire ?

La réponse n’est pas nécessairement de renoncer au dialogue. Elle consiste à lui refuser le confort de l’ambiguïté. Un dialogue crédible devrait dire ce qu’il peut décider, ce qu’il ne peut pas décider, ce qui relève de la Constitution, ce qui exige le Parlement, ce qui appartient au référendum, ce qui reste du ressort des processus diplomatiques et ce qui constitue exclusivement une responsabilité de l’exécutif. Sans cette séparation, la recherche de consensus risque de devenir une étrange technique de déplacement institutionnel, où les questions les plus difficiles quittent progressivement les institutions qui devraient les trancher pour entrer dans une grande salle appelée « dialogue ».

Le véritable enjeu n’est finalement pas de parler

La RDC a déjà beaucoup dialogué au cours de son histoire politique. Les dialogues ont servi selon les périodes à sortir d’une crise, redistribuer des responsabilités, reconstruire des coalitions ou rechercher une nouvelle légitimité politique. Des chercheurs ont d’ailleurs souligné cette ambiguïté historique du dialogue congolais, susceptible de contribuer à la résolution d’une crise autant que de devenir un mécanisme de recomposition du pouvoir. Ce passé devrait rendre l’exigence actuelle plus élevée, non plus basse.

La question décisive n’est alors pas de savoir qui acceptera de s’asseoir autour de la table. Elle est de savoir ce que cette table aura le droit de toucher. Lorsque la guerre, la Constitution et la prochaine présidentielle commencent à converger vers le même espace politique, la procédure cesse d’être un détail. Elle devient le sujet principal.

Un dialogue destiné à sauver la République ne devrait jamais disposer d’un mandat assez flou pour pouvoir, au passage, la redéfinir.

NBSInfos.com

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