États-Unis : redessine sa frontière bien au sud du Texas

La frontière américaine ne s’arrête plus nécessairement au Rio Grande lorsqu’il s’agit de sécurité. À New York, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, Donald Trump a rassemblé plusieurs gouvernements latino-américains autour de l’Escudo de las Américas, coalition destinée à coordonner la lutte contre les cartels et les organisations criminelles transnationales.

Le dispositif prévoit notamment partage de renseignements, coopération opérationnelle, gels d’avoirs, restrictions de visas et sanctions contre des groupes désignés comme menaces régionales. Washington présente cette architecture comme une réponse à des réseaux criminels qui traversent les frontières beaucoup plus facilement que les administrations chargées de les combattre.

L’enjeu dépasse pourtant largement la lutte antidrogue. Lorsqu’un État commence à considérer qu’une menace située au Pérou, au Chili, en Colombie ou au Mexique peut relever directement de sa propre sécurité nationale, sa frontière stratégique s’élargit bien au-delà de sa frontière juridique. Trump a d’ailleurs explicitement replacé cette politique dans une logique de domination américaine sur l’hémisphère occidental et promis d’utiliser une puissance militaire qu’il qualifie d’inégalée contre les menaces régionales. Derrière les cartels apparaît alors une question beaucoup plus ancienne en Amérique latine, celle de la distance à laquelle Washington considère que commence réellement son territoire de sécurité.

Une frontière qui commence avant le migrant

Depuis des décennies, la politique américaine à l’égard de l’Amérique latine est souvent racontée à travers l’immigration. La frontière serait alors ce mur, cette rivière, ces postes de contrôle du Texas, de l’Arizona ou de la Californie où Washington tente d’arrêter ce qui arrive du sud. L’Escudo de las Américas inverse partiellement cette géographie. Il ne s’agit plus seulement d’empêcher drogue, migrants ou armes d’entrer aux États-Unis, mais d’agir davantage en amont, là où les réseaux se financent, recrutent, produisent, transitent et blanchissent leurs revenus.

Cette logique transforme des pays partenaires en une sorte de profondeur stratégique américaine. Le Pérou a rejoint officiellement la coalition ce mois-ci, avec la promesse d’accélérer le partage de renseignements et les actions conjointes contre les groupes transfrontaliers.

Le Chili, jusque-là observateur, a également officialisé son adhésion cette semaine. L’Argentine, l’Équateur, le Salvador et la Colombie participent également à cette architecture, tandis que le Brésil et le Mexique restent parmi les absents les plus importants.

Le Chili découvre le prix de l’adhésion

Le cas chilien permet de comprendre pourquoi cette coalition provoque un débat allant bien au-delà du crime organisé. Le gouvernement de José Antonio Kast affirme que rejoindre l’Escudo de las Américas ne signifie aucune perte de souveraineté. Pourtant, les anciens présidents Michelle Bachelet et Gabriel Boric ont demandé à Santiago de reconsidérer cette adhésion, estimant que le Chili ne devrait pas être placé dans une situation où il doit choisir un camp entre grandes puissances. Leur inquiétude intervient après les déclarations de l’ancien ministre des Affaires étrangères Mariano Fernández, selon lequel Washington aurait exercé des pressions pour obtenir l’entrée pleine du Chili dans le dispositif.

Cette controverse révèle une tension classique de la coopération sécuritaire. Un pays peut parfaitement avoir intérêt à partager des renseignements sur des organisations criminelles qui opèrent au-delà de ses frontières, tout en cherchant à préserver sa capacité à déterminer seul jusqu’où cette coopération doit aller. La difficulté commence lorsque l’échange de renseignements devient alignement diplomatique, lorsque la coordination financière devient politique extérieure commune ou lorsque la définition américaine du terrorisme et du narcoterrorisme commence à déterminer celle des États partenaires. Le Chili ne débat ainsi pas uniquement d’une coalition contre les trafiquants, mais de la quantité de politique étrangère qui peut entrer discrètement dans un accord de sécurité.

Le Mexique trace sa propre ligne rouge

Le contraste avec le Mexique est particulièrement révélateur. Dimanche 27 septembre, Claudia Sheinbaum a replacé la souveraineté au centre de son discours devant ses partisans réunis au Zócalo, rejetant explicitement ingérence, intervention et violation du territoire mexicain. Son message intervient alors que Washington accentue depuis plusieurs mois sa pression sur le gouvernement mexicain concernant les cartels et présente de plus en plus ces organisations comme des menaces relevant non seulement de la police et de la justice, mais aussi de la sécurité nationale américaine.

La position mexicaine ne revient pourtant pas à refuser toute coopération. Mexico reste profondément intégré aux États-Unis commercialement et sécuritairement, et Sheinbaum vient encore d’annoncer une volonté d’augmenter certains achats américains dans le contexte de la révision de l’accord commercial nord-américain. La ligne mexicaine consiste davantage à distinguer coopération et intervention, distinction simple dans un discours mais beaucoup plus difficile à maintenir lorsque le pays situé au nord possède une économie, des capacités militaires et des moyens de renseignement sans commune mesure avec ceux de son partenaire.

Le Brésil refuse d’être une arrière-cour

Le Brésil formule une objection similaire, avec une autre puissance de négociation. À l’ONU, Luiz Inácio Lula da Silva a déclaré que son pays avait besoin de coopération internationale pour combattre le crime organisé, mais pas d’intervention étrangère. Il a également rejeté l’idée que des groupes criminels brésiliens puissent simplement être redéfinis comme organisations terroristes selon une logique importée des États-Unis et insisté sur le contrôle des flux financiers et des armes qui alimentent ces réseaux.

La divergence est moins importante qu’elle n’en a l’air sur le diagnostic. Washington, Brasilia et Mexico reconnaissent tous que les cartels fonctionnent comme des réseaux transnationaux disposant de structures financières, logistiques et territoriales difficiles à combattre pays par pays.

Le désaccord porte davantage sur l’autorité chargée de définir la menace et sur les instruments légitimes pour y répondre. Washington pousse vers une régionalisation de la sécurité. Le Brésil et le Mexique veulent préserver une régionalisation de la coopération sans régionalisation de la souveraineté.

Du narcotrafic à la doctrine de sécurité

La transformation la plus importante réside peut-être dans le vocabulaire. Une organisation criminelle que l’on qualifie de cartel appelle naturellement police, douanes, renseignement financier, procureurs et coopération judiciaire. Une organisation qualifiée de terroriste appelle potentiellement un arsenal juridique et militaire beaucoup plus large.

L’administration Trump a précisément accéléré cette évolution en désignant certains cartels comme organisations terroristes étrangères et en rapprochant publiquement leur traitement de celui de groupes tels que l’État islamique.

Ce glissement ouvre un espace considérable à l’action américaine. Une menace terroriste étrangère peut justifier sanctions, surveillance financière, restrictions de mobilité, opérations de renseignement et, selon les circonstances et les fondements juridiques invoqués, recours beaucoup plus direct à la force.

Le débat latino-américain devient alors compréhensible. Peu de gouvernements contestent le danger que représentent les grands réseaux criminels, mais accepter la définition américaine du problème revient potentiellement à accepter une partie de la boîte à outils américaine destinée à le résoudre.

Une doctrine Monroe adaptée au XXIe siècle

Trump lui-même ne cherche guère à dissimuler la filiation historique. Reuters rapporte qu’il revendique une réaffirmation de la domination américaine dans l’hémisphère occidental et associe explicitement cette orientation à une version contemporaine de la doctrine Monroe.

Deux siècles après que Washington eut déclaré que les puissances européennes ne devaient plus étendre leur influence dans les Amériques, la question n’est évidemment plus identique. La compétition actuelle concerne aussi la Chine, les infrastructures, les ressources naturelles, les télécommunications, les ports, les chaînes d’approvisionnement et la sécurité.

C’est ici que l’Escudo de las Américas devient plus intéressant qu’une simple alliance antidrogue. Un réseau de coopération sécuritaire crée des habitudes institutionnelles, partage des renseignements sensibles, harmonise des listes de menaces et rapproche des appareils militaires, policiers et diplomatiques. À mesure que cette infrastructure devient permanente, Washington ne combat plus uniquement ce qui pourrait traverser sa frontière. Il participe davantage à la définition de ce qui constitue une menace avant même que cette menace ne s’en approche.

Le mur peut finalement être invisible

Pendant des années, l’imaginaire de la frontière américaine s’est concentré sur un ouvrage physique au nord du Mexique. Pourtant, la frontière la plus importante de la prochaine décennie pourrait n’avoir ni béton ni barbelés. Elle pourrait être constituée de bases de données partagées, de listes de sanctions communes, de centres de renseignement, de contrôles financiers, d’accords militaires et de gouvernements partenaires chargés d’intercepter une menace bien avant qu’elle atteigne le territoire américain.

Washington ne déplace évidemment pas juridiquement sa frontière jusqu’au Chili, au Pérou ou à la Colombie. Il est cependant en train d’étendre l’espace géographique dans lequel il considère qu’une menace peut relever directement de sa sécurité.

Pour certains gouvernements latino-américains, cette profondeur stratégique représente une protection supplémentaire contre des organisations criminelles devenues plus puissantes que certaines institutions nationales. Pour d’autres, elle fait renaître une interrogation que le continent connaît depuis deux siècles. Quand Washington propose de protéger tout l’hémisphère, où s’arrête exactement la sécurité américaine et où recommence la souveraineté de ses voisins ?

NBSInfos.com

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