À Kindu, prendre une photo n’est pas le problème. L’imprimer peut le devenir. Les photographes du Maniema ont profité de la Journée mondiale de la photographie, en août dernier, pour révéler une situation qui semble d’abord presque anecdotique. La province ne dispose plus d’un laboratoire photo opérationnel. Le seul équipement qui assurait ce service est en panne, certaines pièces nécessaires à sa réparation restant difficiles à trouver localement.
Pour obtenir de simples tirages, les professionnels doivent désormais transmettre leurs fichiers jusqu’à Kinshasa, avec les délais, les coûts et les mécontentements de clients que cette dépendance entraîne.
On pourrait sourire devant l’histoire d’une photographie obligée de parcourir virtuellement plus de mille kilomètres avant de revenir sur papier. Elle révèle pourtant quelque chose de beaucoup moins léger. Le problème du Maniema n’est pas seulement qu’un laboratoire soit tombé en panne. Il est qu’une panne relativement modeste suffise à déplacer toute une fonction économique vers la capitale. Derrière la photo apparaît alors une vieille architecture congolaise où l’on parle volontiers de décentralisation politique pendant que la production, la maintenance, les équipements, les pièces détachées et une multitude de services continuent de graviter autour de Kinshasa.
Le problème n’est pas la machine
Toute machine finit par connaître une défaillance. Dans une économie suffisamment dense, cette panne déclenche une chaîne assez banale. Un technicien diagnostique le problème, un fournisseur dispose de la pièce ou peut la commander rapidement, un concurrent absorbe temporairement une partie de la clientèle et l’activité reprend. À Kindu, la défaillance du seul laboratoire disponible a supprimé le service lui-même. C’est cette différence qui mérite l’attention.
Une économie locale ne se mesure pas seulement au nombre de boutiques ouvertes dans ses rues. Elle se mesure aussi à tout ce qui existe derrière elles. Techniciens, réparateurs, grossistes, distributeurs de pièces, équipements spécialisés, crédit, transport rapide et entreprises capables de reprendre une activité lorsqu’un acteur disparaît constituent cette infrastructure presque invisible sans laquelle le petit entrepreneur demeure extrêmement vulnérable.
Le photographe du Maniema possède son appareil, son ordinateur, sa clientèle et son savoir-faire. Une pièce défectueuse située ailleurs dans la chaîne suffit pourtant à réduire la valeur de tout cet investissement. La panne devient ainsi une petite démonstration de l’écart entre posséder une activité et posséder l’écosystème économique capable de la faire fonctionner.
Kinshasa n’est pas seulement une capitale politique
La centralisation congolaise est souvent racontée à travers les ministères, les nominations, les budgets ou les décisions prises à Kinshasa. Cette lecture reste incomplète. Une capitale peut également centraliser un pays par les services que les autres villes ne parviennent pas à produire elles-mêmes. Lorsque la réparation, l’impression, l’expertise technique, certains équipements, certains financements ou certaines démarches spécialisées exigent continuellement un passage par Kinshasa, la dépendance économique reproduit silencieusement la dépendance administrative.
L’histoire des photographes du Maniema mérite davantage qu’une collecte destinée à acheter une nouvelle imprimante. Remplacer l’équipement réglerait immédiatement une difficulté réelle, mais ne répondrait pas entièrement à la question. Où seront achetées ses prochaines pièces, qui en assurera la maintenance, combien de techniciens peuvent intervenir localement et combien d’autres activités de Kindu se trouvent dans une situation comparable sans jamais faire l’objet d’un reportage ?
Quelques mois avant l’alerte des photographes, les biologistes médicaux du Maniema réclamaient eux aussi la création d’un laboratoire provincial de référence, estimant que son absence fragilisait les capacités diagnostiques de la province. Les deux laboratoires n’ont évidemment ni la même fonction ni la même importance. Leur juxtaposition révèle néanmoins une fragilité commune, celle d’un territoire qui dispose de professionnels mais pas toujours des équipements intermédiaires permettant à leurs compétences de produire localement toute leur valeur.
Une province pauvre en fonctions économiques reste dépendante même lorsqu’elle produit
Le développement est souvent réduit à ce que produit une province. Maniema possède des activités agricoles, commerciales, minières et de services, mais produire quelque chose ne signifie pas nécessairement conserver autour de cette production les fonctions qui créent davantage de valeur. Entre une matière première et un produit fini, comme entre un fichier numérique et une photographie imprimée, existe toute une série d’opérations intermédiaires. C’est précisément là que se construit une économie.
La RDC connaît bien ce problème avec ses minerais. Il extrait avant de regarder ailleurs le raffinage, la transformation industrielle, le financement et parfois même la commercialisation. À une échelle infiniment plus petite, le photographe de Kindu rencontre une mécanique comparable. Il produit l’image localement, mais une étape nécessaire à sa transformation en produit commercial doit être réalisée ailleurs.
L’enjeu ne consiste évidemment pas à comparer un tirage photographique à la chaîne mondiale du cobalt. Il consiste à comprendre le principe commun. Une économie qui externalise continuellement ses fonctions intermédiaires finit par externaliser avec elles des revenus, des compétences, des emplois et la possibilité de faire naître d’autres entreprises autour des premières.
Le Maniema n’a ainsi pas seulement besoin de davantage de producteurs. Il a besoin de davantage de choses que ces producteurs puissent acheter, réparer, transformer et vendre sans quitter leur propre économie.
La décentralisation commence aussi dans un atelier de réparation
Les grandes politiques publiques aiment les objets visibles. Une route, un aéroport, un pont ou un bâtiment administratif se photographie facilement lors d’une inauguration. Les infrastructures intermédiaires beaucoup moins spectaculaires reçoivent moins d’attention alors qu’elles déterminent souvent la possibilité d’utiliser correctement les grandes. Un territoire peut posséder un aéroport et rester économiquement dépendant faute de maintenance spécialisée, de stockage, de services financiers, de chaînes du froid, de fournisseurs et de compétences techniques.
La véritable décentralisation ne peut alors se limiter à transférer des compétences juridiques aux provinces. Elle suppose également de fabriquer de la capacité économique locale. Chaque fois qu’un entrepreneur doit attendre Kinshasa pour accomplir une opération élémentaire, une partie de la centralisation réapparaît sous une autre forme.
Kindu n’a certainement pas vocation à reproduire tous les services disponibles dans une mégapole de plusieurs millions d’habitants. Aucune économie ne fonctionne ainsi. Il existe toutefois une différence considérable entre spécialisation nationale et dépendance systématique. La première permet aux territoires d’échanger ce qu’ils font mieux les uns que les autres. La seconde oblige un territoire à sortir constamment de lui-même pour accomplir des fonctions qu’une économie urbaine normale devrait pouvoir soutenir.
Un pays ne se décentralise pas seulement avec des gouverneurs
L’histoire pourrait se terminer par un appel à acheter un laboratoire moderne aux photographes de Kindu. Ce serait utile et beaucoup trop petit. La question intéressante consiste plutôt à demander combien d’équivalents du laboratoire photographique sont dispersés à travers les provinces congolaises. Combien d’activités fonctionnent avec une seule machine sans solution de secours, combien de pièces simples doivent venir de Kinshasa ou de l’étranger, combien de compétences locales restent sous-utilisées parce que le maillon suivant de la chaîne économique n’existe pas ?
C’est à cet endroit que la petite histoire rejoint le grand problème du développement congolais. Une province ne devient pas économiquement autonome parce qu’elle possède un gouvernement provincial, une assemblée et quelques recettes propres. Elle commence à le devenir lorsqu’une panne ordinaire cesse de provoquer une dépendance extraordinaire, lorsqu’un entrepreneur peut trouver autour de lui les services nécessaires à son activité et lorsqu’une partie croissante de la valeur créée localement peut également être transformée localement.
À Kindu, même une photo doit aujourd’hui passer par Kinshasa avant de revenir entre les mains du client. Le trajet est dérisoire par rapport aux grands débats économiques du pays. Il les résume pourtant assez bien. La RDC ne souffre pas seulement d’un manque de grandes industries. Elle souffre aussi de milliers de petites fonctions économiques absentes entre celui qui produit quelque chose et celui qui veut l’acheter.
Le développement du Maniema commencera le jour où une photographie prise à Kindu pourra simplement terminer sa vie économique à Kindu. Ce jour-là, personne ne parlera probablement d’un grand projet national. Pourtant, quelque chose de beaucoup plus profond aura commencé à changer dans la géographie économique du Congo.
NBSInfos.com




















