Communiqués triomphants, chiffres brandis, relais médiatiques, mise en scène d’une fermeté retrouvée. Juan Ted Beleshayi Kasanda, nouveau Directeur général de l’ARSP, vient d’ordonner à KCC et Mutanda Mining de rompre leurs contrats avec les sous-traitants jugés non éligibles.
Pour KCC, l’Autorité affirme que 955 fournisseurs et prestataires sur 1 427 examinés ne remplissent pas les conditions requises. Chez MUMI, elle en compte 585 sur 1 133. Les deux sociétés disposent de trente jours pour présenter un plan correctif destiné notamment à favoriser l’accès aux marchés des entreprises éligibles. Sur le papier, l’opération est spectaculaire. Elle donne surtout à la République l’occasion de faire beaucoup de bruit autour de ce qu’elle croit être une victoire.
J’aurais pourtant préféré que Kasanda dépense moins d’énergie à faire résonner cette opération et davantage à faire réfléchir autour de lui. Au lieu de nourrir les médias de chiffres suffisamment gros pour fabriquer des manchettes, quelques esprits modernes enfermés deux jours dans une salle auraient peut-être produit quelque chose de plus intéressant à digérer pour ceux d’entre nous qui cherchent encore à comprendre où ce pays veut réellement aller. Derrière les 955 ici, les 585 là et les satisfecit administratifs se cache une question autrement plus embarrassante.
L’ARSP révèle jusqu’où notre imagination nationale a osé rêver pour le Congolais, et surtout le rang auquel elle a choisi de l’arrêter.
La faille : aucune entreprise n’est obligée de sous-traiter
La loi laisse pourtant ouverte une brèche beaucoup plus profonde. L’article 5 est presque désarmant de simplicité puisqu’il dispose que « toute entreprise est libre de sous-traiter dans le secteur de ses activités ». Cette liberté vaut aussi, en pratique, pour le choix inverse. Rien dans ce dispositif général n’impose à une entreprise principale de maintenir à l’extérieur une activité qu’elle décide d’exercer en interne. KCC, MUMI ou une autre grande société peuvent même, à force de contraintes imposées par l’ARSP, décider de se simplifier la vie, écarter les irréguliers, les réguliers avec eux, reprendre certaines fonctions dans leurs propres structures, les confier à leurs propres salariés et les exécuter avec leurs propres moyens, tout en restant formellement dans les clous. L’ARSP peut réglementer la sous-traitance. Elle ne peut contraindre une entreprise à sous-traiter ce qu’elle préfère désormais faire elle-même.
La République peut ainsi nettoyer les listes, multiplier les injonctions et célébrer la mise en conformité sans créer un seul marché supplémentaire pour l’entrepreneur congolais qu’elle prétend défendre. Le dispositif protège celui qui obtient un contrat de sous-traitance. Il ne protège ni l’existence du contrat, ni son volume, ni sa durée, ni même la décision initiale de mettre ce travail sur le marché. Le donneur d’ordre conserve le pouvoir de réduire, fusionner, automatiser ou internaliser les activités concernées. Le Congolais peut être parfaitement éligible, correctement enregistré, dûment agréé et découvrir malgré tout que le marché pour lequel toute cette protection a été construite vient simplement de disparaître.
C’est sur ce terrain que Ted Beleshayi Kasanda aurait pu digérer ma première tribune sur son institution et répondre autrement que par la démonstration de force. Une autorité moderne ne devrait pas seulement organiser des contrôles et distribuer des injonctions. Elle devrait aussi provoquer la réflexion sur les limites de l’instrument qu’elle administre, réunir économistes, juristes, industriels, entrepreneurs et chercheurs dans de véritables forums scientifiques, puis demander comment transformer une politique qui protège l’accès à la sous-traitance en politique capable de produire accumulation, propriété et puissance entrepreneuriale congolaise. L’innovation institutionnelle commence aussi par la capacité d’une administration à découvrir les limites de sa propre raison d’être.
L’ARSP peut bomber le torse, multiplier les injonctions et se donner des airs de gendarme économique. Elle ne protège pourtant le Congolais qu’à l’intérieur d’un marché qu’il ne contrôle pas. Elle ne peut garantir ni que la pièce restera ouverte, ni qu’il restera quelque chose à l’intérieur. Pendant qu’elle fait claquer la porte pour expulser les irréguliers, le donneur d’ordre peut tranquillement vider la pièce, reprendre le travail et refermer ensuite la même porte sur les réguliers.
La petitesse de nos appétits
Faut-il rappeler que la sous-traitance n’est pas seulement une affaire de mines, même lorsque l’obsession que l’État lui consacre dans ce secteur finit par rendre la démarche plus suspecte qu’ambitieuse. Cet esprit s’inscrit dans une logique beaucoup plus ancienne où la RDC protège volontiers le Congolais dans les activités les plus proches du sol, du comptoir, du petit marché, de la boutique, de l’atelier, du service et du commerce de détail. Nous avons toujours su fabriquer de la préférence nationale dans les espaces où l’activité reste petite, locale, morcelée et relativement peu capitalistique. Le Congolais peut être protégé pour vendre, réparer, transporter, fournir, tenir boutique, exécuter une prestation ou recevoir une fraction d’un marché plus grand.
Le problème n’est pas dans la discrimination positive elle-même. Un État sérieux réserve des espaces à ses nationaux, leur donne du temps pour accumuler, du capital pour grandir et des protections pour ne pas être expulsés de leur propre économie avant même d’avoir pu y prendre racine. Le scandale commence dans le niveau où nous avons choisi d’arrêter cette préférence. Elle devient vigoureuse pour organiser l’accès au petit commerce, à la prestation et à la sous-traitance, puis soudain beaucoup plus timide à l’approche des lieux où se concentrent les actifs, le financement, la propriété et la capacité de décider. Nous avons imaginé avec minutie la protection du Congolais qui entre dans le marché. Nous avons beaucoup moins travaillé à fabriquer celui qui possède le marché.
La RDC a ainsi donné des muscles à la préférence nationale là où elle dérange le moins l’ordre économique existant. Nous savons imposer des règles pour celui qui attend un contrat, sans déployer la même fermeté pour déplacer celui qui tient le carnet de commandes. Nous savons réserver la petite boutique, beaucoup moins construire l’accès au réseau, au capital qui l’étend et à l’entreprise qui fixe les conditions du jeu. La véritable question n’est pas de savoir pourquoi le Congolais bénéficie de trop de protection. Elle est de comprendre pourquoi cette protection perd sa vigueur au moment même où commencent l’accumulation, la propriété et le pouvoir économique réel. Nous avons rêvé assez petit pour faire du Congolais un sous-traitant privilégié, pas assez grand pour en faire le donneur d’ordre.
Bref, notre préférence nationale a des dents. Nous avons simplement choisi de les faire mordre trop bas.
Réserver la propriété stratégique, ouvrir l’exécution au monde
La question qui devrait désormais déranger est beaucoup plus simple que tous les discours sur l’entrepreneuriat national. Pourquoi devenir le sous-traitant de quelqu’un d’autre est-il traité comme l’aboutissement de l’autonomisation économique du Congolais, plutôt que comme l’un des premiers barreaux d’une échelle qui devrait conduire vers la propriété ? En RDC, la sous-traitance est problématique parce qu’elle institutionnalise le rêve du Congolais domestique chez autrui, puis baptise cela émergence d’une classe moyenne. Le domestique peut être mieux payé, mieux protégé, prioritaire dans la maison et même financé pour acheter ses outils. Il reste dans la maison d’un autre.
Vunga illustre parfaitement cette limite. Le mécanisme lancé en août 2026 finance les PME et sous-traitants congolais entre 10 000 et 1 million de dollars, jusqu’à 50 % de la valeur de certains marchés. C’est utile pour exécuter un contrat déjà obtenu. C’est beaucoup moins ambitieux lorsqu’on demande où se trouve l’équivalent destiné à financer l’acquisition d’un actif, la prise de contrôle d’une entreprise, l’achat d’une usine, le développement d’une technologie ou la constitution du capital permettant au Congolais de devenir lui-même donneur d’ordre. Vunga graisse la machine qui fait mieux fonctionner le sous-traitant, là où une véritable politique de propriété construirait l’escalier qui lui permet d’en sortir.
À force de célébrer l’accès du Congolais à la maison économique des autres, nous avons presque oublié de lui construire les moyens de devenir propriétaire de la sienne. Nous l’avons imaginé non pas au sommet de la chaîne comme propriétaire, industriel et donneur d’ordre, mais quelque part en dessous, correctement enregistré, dûment agréé et légalement protégé dans l’attente du marché, du contrat ou même du balai que quelqu’un d’autre décidera de lui confier.
La propriété d’abord, l’expertise ensuite
Il n’est même pas nécessaire de réinventer la roue. Les économies modernes savent depuis longtemps distinguer ouverture au capital et abandon du contrôle. Elles utilisent participations publiques, coentreprises, exigences de contrôle national, fonds souverains et institutions financières pour garder la main sur certains actifs jugés stratégiques. La Norvège conserve 67 % d’Equinor et assume cette participation comme un moyen de maintenir chez elle un grand groupe énergétique, son capital institutionnel et ses centres de décision. La Chine pousse cette logique beaucoup plus loin dans plusieurs secteurs stratégiques, en gardant sous contrôle national des ressources et infrastructures essentielles tout en achetant ailleurs capitaux, technologies, équipements et expertise. China Rare Earth Group en donne une illustration limpide. La coopération internationale n’exige pas que les clés de la maison accompagnent le contrat.
Ces modèles ne sont pas des recettes à photocopier. Ils rappellent seulement une évidence d’économie politique que nous semblons avoir oubliée. Un pays peut accueillir l’investisseur étranger, acheter son intelligence technique, louer son savoir-faire, partager avec lui les risques et même lui offrir une rémunération généreuse sans nécessairement lui céder la position depuis laquelle se décide l’avenir de l’actif. La propriété et l’expertise sont deux choses différentes. Celui qui ne possède pas la technologie aujourd’hui peut l’acheter, la sous-traiter, l’apprendre et progressivement l’internaliser. Celui qui abandonne le contrôle de l’actif commence déjà la négociation depuis le mauvais côté de la table.
Ces modèles ne sont pas des recettes à photocopier. Ils rappellent simplement une évidence d’économie politique. Un pays peut accueillir l’investisseur étranger, acheter son intelligence technique, louer son savoir-faire, partager avec lui les risques et même lui offrir une rémunération généreuse sans lui abandonner automatiquement la position depuis laquelle se décide l’avenir de l’actif. La propriété et l’expertise sont deux choses différentes. Celui qui ne possède pas encore la technologie peut l’acheter, la sous-traiter, l’apprendre et progressivement l’internaliser. Celui qui abandonne le contrôle de l’actif commence déjà la négociation depuis le mauvais côté de la table.
Je reprends ici une idée que j’avais déjà soumise à Vital Kamerhe lorsqu’il était tout-puissant ministre de l’Économie. La logique était simple, commencer par le droit, l’actif et la société principale. Des coopératives locales pourraient bénéficier en priorité de certains droits miniers ou autres actifs stratégiques, avant l’arrivée des partenaires extérieurs. Elles pourraient ensuite rechercher le capital, l’ingénierie, la technologie ou l’expertise qui leur manquent sans abandonner d’emblée la propriété du centre. Glencore peut apporter une compétence technique, Zijin une technologie, une société française l’ingénierie, une firme chinoise les équipements. Le Congolais n’a pas besoin de savoir fabriquer chaque boulon pour posséder l’usine. Il doit surtout apprendre à posséder ce autour de quoi les fabricants de boulons viennent travailler.
Le principe peut tenir en une phrase simple. Réserver d’abord l’actif, puis acheter au monde ce que le pays ne sait pas encore faire. Le Congolais ne commencerait plus la négociation comme sous-traitant d’un propriétaire déjà installé, mais comme détenteur du droit autour duquel les autres viennent proposer leur capital, leur technologie et leur savoir-faire.
Du droit de vendre au pouvoir de posséder
Pour ramener cette logique au niveau du Congolais qui n’a jamais lu un traité d’économie politique, prenons le beignet du coin de la rue. Notre réflexe consiste souvent à vouloir réserver au Congolais le droit de le fabriquer et de le vendre. Très bien. Une ambition autrement plus grande demanderait aussi pourquoi il ne posséderait pas le réseau de distribution, l’importation ou le commerce de gros de la farine, du sucre et des autres intrants dont dépendent des milliers de vendeurs. Il pourrait ensuite employer un Congolais, un Chinois ou un Français pour fabriquer le meilleur beignet du quartier. Le pouvoir n’est pas seulement dans la main qui pétrit la pâte. Il se trouve aussi chez celui qui contrôle l’approvisionnement, finance l’activité, organise le réseau et décide qui travaillera dedans.
La sortie médiatique de Ted Beleshayi Kasanda ne fait que renforcer une conviction que je défends depuis longtemps, celle qu’une institution comme l’ARSP n’a pas besoin d’être réformée, mais dissoute au profit d’une politique autrement plus ambitieuse de propriété, de capitalisation et de puissance économique congolaise. La sous-traitance ne devrait jamais servir de point d’ancrage à nos ambitions nationales ni définir ce qui mérite d’être réservé aux Congolais. On doit concocter des trajectoires et des mécanismes sophistiqués d’accumulation, de montée en compétences et de discipline entrepreneuriale, au lieu de moderniser simplement une destination sociale médiocre. L’enjeu n’est pas de chasser l’étranger de l’économie congolaise. Il est de faire en sorte que le centre de gravité appartienne aux Congolais eux-mêmes, non à l’État congolais, afin qu’ils puissent ensuite choisir les capitaux, les compétences et les partenaires du monde entier qu’ils veulent faire travailler autour d’eux.
Une nation qui ne pense qu’à protéger ses nationaux dans l’exécution finit par organiser leur dépendance avec une remarquable efficacité. Une nation qui pense à la propriété fabrique autre chose. Elle fabrique du pouvoir économique. Encore faut-il, d’une manière ou d’une autre, exorciser la RDC de cette kakistocratie qui rabaisse constamment l’ambition collective au niveau de ceux qui la gouvernent. Ceux qui sont appelés à légiférer, comme ceux que l’on nomme pour exécuter, doivent avoir assez de maturité intellectuelle et de modernité politique pour comprendre qu’une critique d’économie politique n’est ni une attaque personnelle ni une convoitise de leur fauteuil. Elle est précisément ce qui devrait empêcher le fauteuil de devenir plus important que le pays.
Pour satisfaire ceux qui pensent, comme le gouverneur de la BCC, que tout texte d’économie politique ou d’économie doit obligatoirement contenir des chiffres et un peu d’arithmétique, en voici une démonstration irréfutable : 2 + 3 = 5.
Rire et pleure
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe





















